‹ L'ancienne et la nouvelle philosophie [microform]Chapitre 57 sur 81 · Sociologie, chap. xi · texte numérisé non relu

Sociologie, chap. xi

mentales. Nous savons que l'idéalisme sous toutes ses formes a procédé de même, et cette prétention d'avoir atteint le but du premier coup, cette maturité liàtive et précoce forment un contraste frappant avec le développement si lent et si pénible de la science.

8. La science n'est pas une conception du monde, mais un acheminement lent et compliqué vers cette conception ; la philosophie hypothétique a toujours été, au contraire, et reste une ignorance du monde qui prétend donner l'explication définitive de l'ensemble des phénomènes. Ce n'est qu'en déterminant le sens exact des termes qu'on peut voir clairement les rapports entre les idées que ces termes expriment. En procédant ainsi dans la question qui nous occupe, on arrive à la conviction que la conception du monde, qu'elle s'appuie sur le matérialisme ou l'idéalisme, ne saurait présenter un rapport direct de cause à effet avec la tendance de l'esprit à concevoir l'ensemble des phénomènes. Au point de vue sociologique, cette tendance, qui n'est pas autre chose que le développement de la science, se trouve en relation étroite avec un grand nombre de facteurs, parmi lesquels les diverses formes de la conception du monde occupent en tous cas un rang secondaire. Les agents principaux sont ici, dans l'ordre des causes internes, l'exactitude des méthodes spéciales élaborées par chaque science, et, dans l'ordre des causes externes, toutes sortes de conditions matérielles. L'histoire des sciences confirme une pareille façon de voir. Des savants croyant profondément au surnaturel, des idéalistes de la plus pure eau ont souvent rendu à la science beaucoup plus de services que les matérialistes ou les athées ; en passant du domaine de l'imagination dans celui de la science dont ils connaissaient bien les conditions, ils s'y maintenaient facilement. D'autres, au contraire, apportaient dans les expérimentations scienti-

fiques leurs rêveries philosophiques ; ce sont là les hasards qui accompagnent fatalement tout mouvement en avant. Mais les diverses formes, soit théologiques, soit métaphysiques de cette conception absolument fausse de runivers,qui a toujours fait le fond de la vieille philosophie, n'ont jamais eu d'influence prépondérante sur le développement de la science; cela résulte clairement de ce fait, que ce développement ne s'est jamais arrêté, malgré le grand nombre de savants qui partageaient plus ou moins les erreurs ou les illusions de la théologie et de la métaphysique.

IL Symptômes de la décadence de la métaphysique.

9. Si les rapports fondamentaux entre la science et la philosophie sont tels que nous les avons trouvés, la question de savoir quel sort est réservé dans un avenir plus ou moins prochain à la métaphysique, se résout d'ellemême : la métaphysique qui a occupé sur la scène historique une place si considérable, doit disparaître peu à peu. Cette disparition peut se produire très lentement, le dépérissement de la métaphysique peut se prolonger indéfiniment, car dans la constitution hétérogène des sociétés humaines, il se trouvera peut-être toujours des hommes ou des groupes entiers pour lesquels les illusions métaphysiques seront une nécessité dont le savant et l'homme d État devront tenir compte. Mais il n'en est pas moins vrai qu'il y a des causes actives qui détruisent sans relâche la puissance et le prestige des systèmes hypothétiques, que c'est dans cette direction que s'opère le mouvement historique que l'on appelle le progrès intellectuel, et que la renaissance de la philosophie à priori est un rêve aussi vain et aussi irréalisable que la renaissance de la théologie, sous Tune quelconque de ses formes.

10. Quoi qu*il en soit, ce sont les conditions objectives de Inexistence de la métaphysique qui disparaissent les premières ; les conditions subjectives persistent plus longtemps. Parmi celles-ci, il faut citer surtout cette erreur qui consiste à prendre pour point de départ de raisonnements d'ailleurs parfaitement logiques, un nombre insuffisant de faits, et à revenir à ces mômes faits ; on tourne ainsi dans un cercle vicieux dont une circonstance extérieure peut seule nous faire sortir. Lorsque cette illusion disparaît enfin comme les autres, par suite des progrès du savoir, on peut dire que la métaphysique a vécu. Les partisans de la vieille philosophie qui affirmaient toujours que la métaphysique était une science supérieure, résumant les résultats acquis par les recherches spéciales, se servent maintenant d'une argumentation qui montre clairement dans quel embarras ils se trouvent. Pour soutenir la possibilité de l'existence indéfinie de la métaphysique, ils s'appuient sur la différence radicale qui existe entre ses problèmes et ceux de la philosophie scientifique. Cette dernière serait, d'après eux, seule capable de généraliser les résultats des sciences particulières; la métaphysique ne cesse pas pour cela d'être un savoir, mais un savoir qui, par sa nature même, n*a rien de commun avec celui que les sciences apportent et que la philosophie scientifique systématise. C'est, on le voit, la thèse du dualisme appliquée au savoir humain ; une thèse qui parait singulièrement risquée, môme dans l'état présent de la théorie de la connaissance.

11. Parmi les symptômes nombreux de la décadence graduelle de la philosophie à priori, il n^y en a pas de plus frappants que les progrès extraordinairement rapides, dans tous les systèmes contemporains, de la « théorie de l'incognoscible » et de cette doctrine bizarre qui considère la métaphysique comme une branche de Tart,

J*ai déjà dit ce que je pensais de la théorie de l'incognoscible, cette acquisition capitale, ce fruit le plus mûr de la métaphysique ; V « incognoscible » occupe de nos jours une place considérable dans beaucoup de systèmes, grâce surtout aux travaux des derniers sensualistes. Mais il ne s'en suit nullement, comme le soutiennent quelques philosophes contemporains, que le matérialisme soit seul à rejeter le concept de l'incognoscible, accepté ou pouvant être accepté pour base et pour point de départ par toutes les autres doctrines métaphysiques. Cette opinion qui s'explique en partie par la confusion, dont il sera question plus bas, de l'incognoscible et de l'irréductible, est doublement erronée : elle est en contradiction avec les faits historiques, et n'est pas d'accord avec ce qui se passe de nos jours dans le domaine de la philosophie.

Dans le développement des systèmes métaphysiques, comme dans l'évolution de tout organisme épuisé, il faut distinguer la croissance et le déclin. Dans la première phase, sauf les exceptions ou « anticipations » que j'ai signalées*, la conception de l'incognoscible n'existait, à vrai dire, dans aucune des trois métaphysiques ; le matérialisme ramenait tous les phénomènes à la matière, le sensualisme à la sensation, l'idéalisme à l'idée ou à la représentation. La théorie de l'incognoscible n'apparut et ne se développa que lorsque, grâce au progrès du savoir positif et au vague pressentiment de la possibilité d'une autre explication de l'univers, tous les systèmes eurent reconnu, presque simultanément, leur impuissance. Nous la trouvons dans les travaux philosophiques des meilleurs penseurs des trois derniers siècles, dans le matérialisme contemporain aussi bien que dans le sensualisme classique de Locke et de Hume, dans le sensualisme matérialiste de Cabanis, de Feuerbach ou de Dubois-Reymond,

Page 1