I*"* partie, chap. iv
dans l'idéalisme de Kant, et même dans le positivisme d'Auguste Comte, de Littré et de Wyrouboff.
12. J'ai indiqué tout à l'heure la tendance actuelle à confondre « l'irréductible » avec « rincoj^noscible «^ erreur grave que les matérialistes, les sensualistcs et les idéalistes commettent également. Il n'est pas difficile de voir que l'arbitraire le plus absolu règne à cet égard dans toutes les théories philosophiques. Parmi les matérialistes, il y en a qui ne voient l'incognoscible que dans la matit»re considérée dans son essence, et d'autres qui le trouvent aussi dans la conscience — cette manifestation la plus élevée de la matière. La plupart des idéalistes modernes reconnaissent le « mécanisme » comme loi suprême du monde inorganique et même biologique ; mais opi»osant très nettement à ces deux mondes le monde psychique, ils viennent à leur tour se heurter au fantôme métaphysique de l'incognoscible, tantôt dans les deux premiers domaines de la nature, tantôt dans toutes les branches des connaissances humaines. La même remarque s'applique à la plupart des sensualistcs. Pour sortir de ce chaos d'opinions contradictoires, il faut établir une distinction nette et précise entre ce qui est incognoscible et ce qui est irréductible.
L'irréductible n'est nullement, comme on le croit souvent, l'incognoscible de la science ; il n'est pas non plus l'incognoscible de la philosophie, comme les positivistes sont enclins à le penser. La philosophie affirme deux choses : que l'incognoscible existe, et qu'il est en dehors de la sphère de nos investigations. Ces affirmations n'ont rien de commun avec l'irréductible scientifique. La science ne connaît, au fond, que l'irréductible. Chaque branche spéciale du savoir renferme une série de rapports précis et immuables, particuliers et généraux, entre des phénomènes dont l'ensemble ne peut être identifié avec l'en
semble d'autres phénomènes que d'autres branches étudient non moins exactement ; en établissant ainsi les différences entre les propriétés irréductibles, nous constatons en même temps le rai)port le plus général ou la loi qui les relie. Quelles sont les propriétés qui coexistent nécessairement? Dans quel ordre se groupent-elles? — la réponse à ces questions contient précisément la loi philosophique la plus générale que l'on ait pu découvrir jusqu'ici, grâce aux efforts de toute la série des sciences particulières. Cette loi a servi, comme on sait, de base à la classification du savoir qui a été le point do départ du positivisme scientifique.
L'irréductible qui occupe déjà une place considérable dans la philosophie scientifique, ne doit donc jamais être confondu avec l'incognoscible, qui ne peut rendre aucun service à la philosophie tant qu il n'aura pas été sérieusement étudié par la psychologie. Cette confusion qui se fait pourtant couramment, est particulièrement regret! able à l'heure qu'il est, où les deux conceptions apparaissent simultanément comme le produit de la nouvelle évolution philosophique. La conception de l'incognoscible caractérise l'époque où la métaphysique reconnaît plus ou moins clairement et avoue plus ou moins ouvertement son insulfisance, comme conception du monde basée sur les données du savoir objectif; l'irréductible est un des premiers rayons de lumière dans les ténèbres profondes qui entourent encore de toutes parts la conception future du monde.
La série négative — ce qu'on appelle le développement de la philosophie — engendre l'incognoscible. La série positive — le développement de la science — engendre l'irréductible.
La conception de l'incognoscible est négative dans son fond et dans sa forme ; la conception de l'irréductible est positive dans son fond, sa forme seule est négative. La cou-
fusion qu'on fait ressemble ainsi à Terreur du mathématicien qui affirmerait que — A = + A, parce que dans les deux parties de l'équation se trouve la môme valeur A. On voit aussi par ce qui précède, que la cause de la confusion, outre la ressemblance superficielle, est dans Tapparition simultanée de l'incognoscible dans la métaphysique et de l'irréductible dans les théories générales des sciences spéciales, théories qui sont destinées à servir de fondement à la nouvelle conception du monde.
13. Le second signe caractéristique qui prouve que la métaphysique perd de plus en plus le terrain solide sur lequel elle s'appuyait jadis, est la thèse qui considère la philosophie à priori comme une création purement esthétique, comme une espèce particulière de poésie, nécessaire à la satisfaction de quelques-uns des besoins de notre nature. « La tendance qui pousse Thomme à créer des systèmes métaphysiques, dit Lange, est aussi essentielle, ce semble, à notre nature, que celle qui nous porte à faire, par exemple, de l'architecture *. »
Cette thèse, appliquée à la métaphysique ou à la théologie, ou à toutes les deux à la fois, semble être le moyen suprême auquel on n*a recours qu'après avoir épuisé tous les autres. Rien n'est plus facile, en eflfet, que de réfuter la série de sophismes sur lesquels repose ce système de défense de la métaphysique, actuellement très en faveur, et qui n'est qu'un de ces compromis à l'aide desquels les esprits hésitants réconcilient le passé avec l'avenir, ce qui a vécu avec ce qui est encore à naître.
Toute conception du monde, théologique, métaphysique ou scientifique, ne peut être qu'une explication symbolique des principaux phénomènes de la nature, symbolique en ce sens, qu'elle a pour origine et pour procédé l'abstraction. Mais le symbolisme dont nous parlons ici n'appartient pas