Op. cit,y I, p
exclusivement à la philosophie ; on le trouve au même degré dans la science particulière ou dans toute autre forme de spéculation. Un semblable symbolisme n'est pas une simple reproduction, une simple copie de la réalité ; l'abstraction, qui est sa raison d'être, lui donne le caractère d'une création originale. Il est donc impossible de nier les liens qui unissent la poésie, dans le sens étendu de ce mot, non pas seulement à la métaphysique, mais à la science et à la philosophie en général ; ces liens ont leurs racines dans l'unité fondamentale des fonctions psycho-physiologiques de notre organisme. Le domaine de la création esthétique confine à la philosophie par le même côté par lequel il touche à la science ou à toute autre spéculation théorique, dans laquelle l'imagination est appelée à jouer un rôle considérable et souvent prédominant. Ces rapports intimes entre la poésie et la philosophie sont particulièrement frappants aux premiers degrés de l'évolution, lorsque les conceptions du monde sont simples et rudimentaires. La poésie a été le langage naturel de toutes les mythologies ; elle a donné la forme et la vie aux premières abstractions de la pensée humaine. « L'art et la religion, remarque avec raison M. Espinas, sont partout intimement unis, parce que les conceptions du monde et de la vie, chez les peuples incapables de science, cherchant, comme elles le font, à s'exprimer pour s'éclaircir, rencontrent tout d'abord les symboles enfantins et les représentations sensibles. Par exemple, quand les populations du moyen âge s'efforçaient, dans leur ignorance, de se former une conception générale du monde et de leur destinée, elles trouvaient une satisfaction vive dans la vue de cette belle scène du Jugement sculptée au portail des cathédrales, symbole saisissant de ce que devait être plus tard la philosophie spiritualiste. Une <ma^^ était leur philosophie*. »
1. Espinas, La Philosophie twpérimntaU en Italie. Paris, 1880, p. 15.
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Mais les nombreux traits de ressemblance qui existent entre la création poétique et la création philosophique, ne doivent pas nous faire perdre de vue les différences considérables qui les distinguent.
La science et la philosophie, après avoir passé par tous les degrés de l'abstraction et avoir ainsi symbolisé la réalité, se contentent d*opposer la généralité à Tindividualité, et « la moyenne constante » des phénomènes à leur constante variabilité. L'art a un but tout différent ; il a besoin de prêter un corps à l'abstraction, et son triomphe consiste à donner l'illusion de la réalité.
Les abstractions scientifiques et philosophiques, quelle que soit la distance qui les sépare des phénomènes observés, demeurent toujours de simples abstractions, des signes ou des symboles de la réalité concrète, une projection de celle-ci dans notre esprit; le symbolisme de l'art, au contraire, n'a de valeur qu'autant qu'il se présente comme un retour à l'individuel, au 'concret, c'est-à-dire autant que l'artiste a réussi à créer des types qui, s'ils n'existent pas dans la vie réelle, peuvent au moins produire l'impression de réalités vivantes, d'individualités concrètes.
14. L'abstraction qui est la source commune de toute spéculation et de toute poésie, prend les formes les plus variées, suivant qu'elle s'exerce sur des perceptions sensorielles, des représentations, ou sur des conceptions plus ou moins générales. Mais l'abstraction est en même temps un processus analytique de la pensée qu'on peut interrompre dans chacune de ses phases. La création esthétique s'arrête justement aux degrés inférieurs de l'abstraction et de l'analyse, elle n'en atteint pas les échelons les plus élevés, les concepts généraux, les idées pures, et elle laisse ainsi à l'imagination tout son essor.
La synthèse succédant à une analyse rudimentaire, tel est le véritable caractère de l'art. La logique de l'abs-
traction est, au contraire, la loi suprême de la métaphysique qui pousse l'analyse jusqu'à ses extrêmes limites. C'est là le trait caractéristique qui différencie nettement la philosophie, et même la science, de l'esthétique pure.
Certes, la science et la philosophie emploient aussi la synthèse ; mais elles s'en servent pour atteindre un but qui n'a rien de commun avec celui que l'art poursuit ; aussi ne présentent-elles jamais ce retour au concret et à l'individuel qui, suivant de près les premiers efforts de l'abstraction, apparaît comme le trait le plus saillant de toute création esthétique. La science et la philosophie symbolisent la réalité, mais elles ne créent pas ou, tout au moins, ne doivent pas créer de chimères, au risque d'imiter l'art et de cesser d'être ce qu elles sont. Mais alors même qu'elles en créent, elles ne ressemblent pas pour cela à l'art. L'idée chimérique peut, dans certaines conditions, avoir une grande importance historique et produire le bien-être ou la misère, les actions héroïques ou les grands crimes : mais cela ne prouve que mieux l'abîme profond qui existe entre cette catégorie de faits intellectuels et les créations ou les types esthétiques ; car l'idée philosophique ou scientifique n'a de force et de vigueur qu'autant qu'elle ne se prend pas elle-même pour un produit de l'imagination ; elle se réduit à zéro sitôt qu'elle perd cette croyance et qu'on la reconnaît pour une erreur de l'esprit.
En d'autres termes, les créations métaphysiques ne conservent une certaine valeur que si on les considère comme des formules générales, destinées à représenter le vrai rapport des choses, autant, du moins, que la symbolisation exacte de la réalité est accessible à nos moyens d'investigation. Le type créé par l'artiste est, au contraire, ouvertement accepté comme le produit de son imagination, ce qui ne l'empêche pas de demeurer dans le souvenir de la postérité et d'être une source de jouissances
esthétiques pour une l(»ngue série de générations. La cause en est bien simple. Au fond de toutes les créations artistiques on trouve une vérité, c'est-à-dire, suivant la définition de Spencer, la coïncidence exacte des rapports subjectifs et des rapports objectifs ; au fond de toutes les fictions métaphysiques, nous ne trouvons jamais que Terreur.
La métaphysique ne peut donc pas devenir une branche de l'art. L'objet de son étude, la méthode qu'elle est obligée d'employer, tout Ten empêche et l'en empochera toujours (31).
IIL Conclusion. V erreur métaphysique et la vérité
philosophique.
15. Quels que soient les termes de comparaison choisis, l'art, la science ou la philosophies fondée sur le savoir positif, nous arrivons invariablement à la conclusion que la métaphysique est une erreur de l'esprit dans laquelle l'humanité tombe inévitablement dans certaines conditions, et dont elle ne se débarrasse qu'en modifiant ces conditions.
Mais Terreur que Spencer définit comme un manque de correspondance exacte entre les relations subjectives et les relations objectives, c'est-à-dire entre les deux catégories principales de nos représentations, viole toujours une loi naturelle, et amène fatalement la ruine si elle dure trop longtemps. Dans le cours ordinaire des choses, cependant, ce danger est d'autant moins à craindre qu'il devient bientôt lui-même un stimulant puissant qui pousse les hommes à chercher sans relâche la vérité. Cela est vrai pour les erreurs particulières comme pour les erreurs générales, et, à ce point de vue, Lewes a certainement raison lorsqu'il dit qu'après le savoir exact, il n'y a rien
de plus instructif que Terreur exacte *. Une théorie scientifique de la vérité et de Terreur, basée sur les données de la physiologie cérébrale, rendrait à coup sûr des services considérables à la sociologie future ; elle permettrait surtout d'apprécier à sa juste valeur la métaphysique. Malheureusement, cette théorie n'existe pas ; nous trouvons, en revanche, fréquemment Taffirmation que Terreur conduit directement à la vérité, ou, ce qui est plus étrange encore, qu'elle est la forme rudimentaire de la vérité.
D'où vient cette opinion et où nous conduit-elle ? Sans entrer dans des détails qui nous feraient sortir de notre sujet, nous pouvons hasarder ici une remarque qui a son importance.
La vérité et Terreur ont une même origine physiologique, et la légitimité de Terreur est en ce sens incontestable ; mais nous n'avons pas le droit d'aller plus loin et de conserver la téléologie de Terreur, alors que nous condamnons définitivement toutes les téléologies. L'utilité pratique que nous retirons de nos erreurs est toute autre chose que leur valeur théorique, et pourtant on les confond toujours, et Ton en conclut à tort que la théologie et la métaphysique ont été non seulement nécessaires à la vie sociale, mais encore indispensables au développement de la philosophie.
L'expérience de tous les jours qui nous montre que la vérité s'acquiert avec des peines infinies et vient à la suite d'une longue série de fautes, amène tout naturellement la conviction que dans la filiation historique, Terreur précède toujours la vérité comme un inévitable antécédent. Un grand nombre de faits connus, quoique insuffisamment analysés, semblent parler en faveur de cette opinion ; mais ces faits pourront offrir un tout autre caractère lorsque les phénomènes de succession et d'interdépendance psycho-
l. Biitory of pMlosoj)hy, vol. I, p. 367.
sociales seront mieux étudiés. C'est ainsi que les recherches récentes dans le domaine de la psychologie expérimentale tendent à démontrer qu'entre les sensations subjectives et les sensations objectives il n'y a aucune limite précise, car elles ne se distinguent que par le degré de leur complexité physiologique, et passent constamment les unes aux autres, sous l'influence d'un grand nombre de causes psychiques et sociales.
Toutes les sensations subjectives peuvent devenir objectives, ce qui arrive infailliblement lorsque nous les observons avec attention, lorsque nous les considérons comme quelque chose d'extérieur par rapport à nous-mêmes et lorsque nous en formons des conceptions ou des idées abstraites. D'autre part, toutes les sensations objectives peuvent être simplifiées au point de nous paraître subjectives : il suffît, en effet, pour cela de tomber dans l'exagération de l'analyse, qui détruit la complexité naturelle des faits objectifs, ou dans ^^xagération de la synthèse qui crée une simplicité factice. On tire facilement de là une explication des rapports réciproques de l'erreur et de la vérité, qui par son point de départ diffère notablement de celle généralement admise. Si les faits sur lesquels nous nous appuyons sont exacts, toute erreur se réduit à une simplification illégitime de phénomènes psychiques complexes, ou à une complication tout aussi arbitraire de phénomènes simples. Ceci veut dire que l'erreur ne peut pas être considérée comme quelque chose d'indépendant, d'existant en dehors des opérations intellectuelles qui établissent la vérité. En dépit des apparences, la vérité précède toujours l'erreur, qui n'en est que l'adultération résultant de causes physiologiques, psychologiques et surtout sociologiques. C'est pourquoi toute vérité postérieure a pour origine une vérité antérieure, et non une erreur, comme on le dit couramment.
La voie qui mène à la vérité part donc du même point
que celle qui conduit à l'erreur ; les deux voies sont parallèles, mais nous considérons la première comme normale, parce que les phénomènes psychiques y conservent leur complexité ou leur simplicité naturelles, et la seconde comme anormale parce que le caractère subjectif et objectif des phénomènes intellectuels y est arbitrairement confondu.
11 n'est pas inutile d'ajouter que cette explication confirme le principe de ma classification des systèmes philosophiques du passé. Il est facile de voir, en effet, que les erreurs philosophiques les plus diverses se réduisent nécessairement à deux types distincts — le subjectivisme exclusif des idéalistes, et Tobjectisisme non moins exclusif des matérialistes, — auxquels vient se joindre le sensualisme, comme une tentative de conciliation des deux extrêmes dans une synthèse supérieure (32). *
16. Si tout cela est vrai, il est clair que ce n'est pas la métaphysique, sous aucune de ses formes, qui constitue l'antécédent de la philosophie scientifique, mais bien ces vérités particulières qui ont été le point de départ de la métaphysique et que la métaphysique a toujours systématiquement dénaturées. La métaphysique ne pourrait pas être considérée comme une erreur de l'esprit humain, si elle n'avait avec la philosophie des sciences cette communauté d'origine, et la philosophie des sciences, à son tour, ne pourrait pas être la vérité, si elle ne poursuivait pas le même but que la métaphysique.
Les sciences spéciales sont certainement nées et ont commencé à se développer avant n'importe quelle philosophie. « Si les sciences ont débuté par les observations de la vie courante, remarque très justement un philosophe allemand «, et si elles n'ont été pendant longtemps qu'une
t. Kirchmann, Katechismus d«r Philosophie. Leipzig, 1881, p. 5.
collection de faits isolés et de lois inexactes, il n'en est pas moins vrai qu'elles ont préparé le terrain, rassemblé et classé les matériaux dont la philosophie avait besoin. Les sciences particulières renfermées chacune dans un domaine spécial, ont dû s'arrêter dans le développement des idées générales, toutes les fois qu'un semblable développement les forçait à passer dans le domaine voisin ; et comme toutes les sciences avaient des limites qu'elles ne pouvaient pas transgresser sans cesser d'être elles-mêmes, il s'est trouvé que tout un vaste domaine du savoir est resté inexploré. Pour l'étudier, il fallait une science d'un genre à part, résumant les résultats de toutes les autres ; c'est la philosophie qui a joué ce rôle, étudiant ainsi les lois les plus hautes de la vie et du savoir. » J'accepte volontiers l'idée fondamentale de l'auteur et sa définition de la philosophie ; j'étends seulement la définition à la métaphysique aussi bien qu'à la philosophie scientifique, et je fais mes réserves à l'égard de la différence qui existe entre la connaissance spéciale des phénomènes et la conception générale de leur ensemble. Par son origine et par le but qu'elle poursuit, la métaphysique est donc un effort de la pensée tout à fait identique à celui que nous trouvons dans la philosophie des sciences ; cela ne nous empêche pas de considérer le premier comme stérile et aboutissant à l'erreur, et le second comme fécond et pouvant nous amener un jour à la découverte de la vérité.