CHAPITRE IV
1. Il ressort de tout ce qui précède, une conclusion qui me paraît incontestable. Ce n'est pas dans le passé qu'il faut chercher une conception scientifique de l'ensemble des phénomènes, une philosophie dans le vrai sens du mot, car une synthèse aussi vaste ne pouvait naître à une époque où la plupart des sciences fondamentales n'étaient pas encore constituées. Les tentatives de généralisation qui se sont produites étaient donc d'avance condamnées à rester stériles, et les vérités absolues de la métaphysique n*ont été que des erreurs relatives et temporaires. Mais en vertu des conditions historiques résumées dans la loi des trois types, ces erreurs se rattachaient toujours et dans tous les systèmes à des parcelles de vérité ; c'est pour cela, sans doute, qu'aujourd'hui encore nous sommes enclins à voir dans la métaphysique l'ancêtre direct de la philosophie scientifique.
Nous savons pourtant déjà que dans le domaine des
connaissances exactes, il faut distinguer « l'évolution »
• de la « constitution w. La constitution d'une science est
une notion clairement déterminée par deux caractères :
la découverte d'une méthode et son application à la recherche de relations assez constantes pour pouvoir servir de base à l'étude de tous les phénomènes du même ordre. Elle équivaut par conséquent à la démonstration expérimentale de l'utilité spécifique de telle ou telle méthode particulière. La même distinction s'applique évidemment à la philosophie scientifique qui, elle aussi, pouvait évoluer et se développer pendant des siècles, sans pour cela être le moins du monde constituée.
Il est bien entendu aussi que la philosophie du passé, considérée comme la phase pendant laquelle l'erreur prédomine et l'illusion règne despotiquement, a été absolument inévitable. Mais nous avons vu que cette nécessité qui dépend des conditions historiques du développement du savoir spécial, ne nous donnait aucun droit d'établir une relation directe de causalité entre les erreurs métaphysiques et la vérité philosophique ultérieure. Par sa définition même, la philosophie des sciences prend sa source non dans les systèmes métaphysiques, mais dans les sciences abstraites et leurs philosophies particulières.
Le même fait se produit pour les sciences qui dans leur évolution s'appuient exclusivement sur les vérités démontrées dans les branches immédiatement antécédentes. Ce n'est pas l'alchimie qui a créé la chimie, ce sont la physique, la mécanique, la mathématique ; ce n'est pas l'astrologie qui a fait l'astronomie, née de la mécanique et de la mathématique ; la biologie n'est pas résultée des fausses conceptions qui existaient jadis sur la structure et les fonctions des corps organisés, elle est venue après les premières conquêtes sérieuses de la chimie ; la sociologie est sortie non de la« République » de Platon, de la « Politique » d'Aristote, des idées qui avaient cours au moyen-âge, encore moins des théories de Vico, de Rousseau ou des encyclopédistes, mais d'un très petit nombre de vérités fondamentales appartenant à la biologie ; enfin la psychologie concrète
qui étudie les fonctions cérébrales dans leurs rapports multiples avec les divers milieux sociaux, fait sous nos yeux son premier pas en avant guidée par des savants qui, n'appartenant plus aux anciennes écoles, s'appliquent uniquement à tirer le plus grand parti possible des modestes tentatives contemporaines dans le domaine des manifestations de la vie individuelle et sociale.
2. La philosophie est le résultat singulièrement lent à venir, de toute la somme du savoir humain ; la conception générale de l'univers non seulement contiendra des lacunes, — ce qui est une condition inévitable de tout savoir et de toute philosophie — mais restera nécessairement erronée, tant que la série des sciences abstraites, fondamentales ne sera pas achevée, tant que chacune de ces sciences n'aura pas créé spontanément sa philosophie particulière, et tant que ces deux couches superposées de la pensée abstraite ne formeront pas la base solide sur laquelle la philosophie générale pourra s'édifier. Telle est la thèse que je défends et qui va directement à rencontre de l'opinion courante qui soutient que la philosophie a toujours eu sa place marquée à côté de la science, qu'elle s'est toujours développée parallèlement à cette dernière et qu'elle devra conserver à l'avenir, au moins dans ses traits essentiels, la même indépendance.
Cette notion de l'indépendance de la philosophie, sinon d'une direction suprême qu'elle imprime aux sciences particulières, est une erreur très caractéristique, une illusion à laquelle aucun philosophe n'a échappé. Et pourtant ce n'est pas la philosophie, parachèvement encore incertain de la série fondamentale des sciences abstraites, qui a toujours occupé une place importante à côté de la science positive, c'est la métaphysique, conséquence inévitable des nombreuses lacunes du savoir, conception du monde essentiellement fausse dans ses traits généraux et souvent
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même dans ses détails, interprétation purement subjective, pleine de contradictions latentes, malgré l'apparente logique avec laquelle les conclusions hypothétiques y découlaient habituellement des prémisses invérifiables. Si le terme de science ne s'applique plus aujourd'hui, comme naguère, à des choses complètement différentes, ou môme absolument contraires, le terme de philosophie devrait également cesser d'être employé pour désigner indifféremment la coordination définitive des connaissances scientifiques et les hypothèses générales qui suppléent au savoir absent.
Aussi entend-on exprimer l'opinion qu'il est impossible, sans tomber dans un grossier paralogisme, de ranger sous le môme titre la métaphysique et les doctrines nouvelles qui cherchent à la remplacer. Mais ce ne sont encore là que de vagues tendances d'une minorité ; la grande majorité continue, comme par le passé, à voir dans la philosophie la branche la plus ancienne de nos connaissances. Il est juste d'ajouter qu'ici les avis se partagent : les conservateurs, les partisans des vieux modes de philosopher soutiennent que la philosophie vient d'entrer dans sa période de maturité, qu'elle a atteint l'âge où tout changement profond, toute transformation radicale cessent d'ôtre possibles et, par conséquent, désirables ; les novateurs, les adversaires des formes antiques de la pensée prétendent, au contraire, que la philosophie est très vieille, qu'elle est parvenue aux extrêmes limites de son développement, mais qu'elle ne mourra pas tout entière, et que sa meilleure part revivra dans les systèmes scientifiques de notre époque. Ni les uns ni les autres ne veulent donc voir ce fait pourtant manifeste, que la philosophie est une discipline essentiellement nouvelle et dont les principales données restent encore à l'état de problèmes irrésolus, — une création synthétique puisant ses forces vives dans la sociologie et la psychologie, qui sont encore en voie de
formation et qui, par conséquent, n'ont pu lui prêter leur appui dans le passé. On s'en tient toujours aux apparences superficielles des choses, et l'on ne se soucie ni de leur réalité intime, ni de leur véritable filiation qui est en contradiction flagrante avec la terminologie en usage : aussi n'arrive-t-on pas à comprendre que ce n'est pas avec les débris des anciennes conceptions que peut être construit l'édifice futur de la philosophie (33).
3. Ici surgit une question importante, relative aux systèmes contemporains de philosophie scientifique. Quel rôle jouent-ils dans la marche générale de l'évolution philosophique ? En quoi diffèrent-ils, de la métaphysique d'une part et de la philosophie des sciences de l'autre ?
Ce problème mérite l'attention à plus d'un titre, sa solution pouvant seule nous donner une juste idée des obstacles qui s'opposent encore au triomphe définitif de la nouvelle conception du monde.
Deux points de vue peuvent nous orienter ici ; le premier est apodictique, le second historique.
La plupart des philosophes contemporains accordent volontiers, que la philosophie aura fait un pas immense en avant, le jour où l'on renoncera définitivement à obtenir une conception du monde en partant de la conscience individuelle. Mais — ajoutent-ils aussitôt avec une pointe d'ironie — la suprématie des procédés subjectifs ne disparaîtra en philosophie, que si le besoin d'unité qui tourmente la raison humaine depuis des siècles, trouve à se satisfaire d'une autre façon; car « nous ne sommes pas organisés uniquement; pour connaître, mais aussi pour faire de la poésie, pour construire des systèmes, et l'humanité saluera et acclamera toujours avec une joie nouvelle les créateurs de l'unité fictive du monde*. » Je n'insisterai pas