‹ L'ancienne et la nouvelle philosophie [microform]Chapitre 65 sur 81 · Trois causes ou conditions principales produisent ces · texte numérisé non relu

Trois causes ou conditions principales produisent ces

oscillations et facilitent ce retour aux anciens errements philosophiques. En premier lieu, l'état rudimentaire dans lequel se trouve la psychologie ; en second lieu, « l'inconnaissable >> qui, remplaçant partout « Tinconnu », n'est qu'un nouveau terme pour désigner la « chose en soi » ; enfin, la conception inexacte du matérialisme et de l'idéalisme dont on ne relève que les fautes formelles et méthodologiques et dont on n'aperçoit pas les erreurs réelles et

fondamentales.

Cette dernière condition a pour corollaire la conclusion que la métaphysique peut facilement se transformer en philosophie scientifique, en changeant ou améliorant sa méthode. Des compromis de toutes sortes sont proposés à cet effet, et rien n'est plus fréquent que les tentatives de réhabilitation de certains aspects de l'ancienne métaphysique, sous forme d'art, d'aspiration esthétique, de recherche de l'idéal. Tout cela cependant ne prouve qu'une chose, c'est que la révolution dans les idées qui a modifié le langage philosophique, a d'autant moins réussi à transformer la manière d'être de la philosophie qu'en bannissant définitivement les principes à prHorU nous avons oublié de régler nos comptes avec l'hypothèse philosophique, — leur véritable source.

9. L'étal chaotique dans lequel se trouve encore l'étude de la psychologie nous livre sans défense à toutes sortes d'illusions mentales. Nous connaissons si peu et si mal les conditions physiologiques et psychologiques qui accompagnent tout acte de connaissance, que nous ne nous rendons pas clairement compte de la contradiction profonde qui gU dans l'idée même de l'incognoscible. On ne voit pas ou l'on ne veut pas voir qu'être inconnaissable est une propriété des choses qui apparaît infailliblement chaque fois qu'une supposition quelconque est transportée du domaine de la science dans celui de la philosophie; on oublie égale-

ment que la genèse du concept de l'incognoscible est un fait qui appartient tout autant à l'ordre sociologique qu'à l'ordre biologique ou psychologique. A certaines périodes du développement social, une impérieuse nécessité force les esprits h passer constamment du vérifiable à l'invérifiable, de l'inconnu à l'éternellement inconnaissable. L'ignorance grossière de ces époques a disparu, il est vrai, aujourd'hui ; mais il en reste des traces et nous n'en avons pas fini avec l'incognoscible. La critique philosophique, cette « police du monde de la pensée », selon l'énergique expression de Huxley, a donc encore une lourde tâche à accomplir : elle doit assainir l'atmosphère philosophique, profondément viciée par les produits de la lente décomposition de la métaphysique. Elle n'y réussira que lorsqu'elle possédera des connaissances psychologiques et sociologiques suffisantes.

Pendant que s'effectuera cette évolution du savoir particulier, la haute main dans le domaine de la pensée abstraite appartiendra sans conteste aux systèmes de philosophie scientifique qui forment un degré de transition entre la métaphysique et la philosophie des sciences. 11 est impossible de déterminer, dès à présent, la durée de cette phase ; certains indices nous font croire cependant qu'elle pourra se prolonger, et que nos successeurs immédiats n'en verront pas la fin. L'unité hypothétique et absolue de l'univers semble être appelée à rester quelque temps encore un mirage qui détournera les meilleurs esprits du véritable but de la philosophie, de la coordination systématique dos résultats généraux des sciences particulières et de leur transformation en une conception de l'univers, variable d'une époque à l'autre puisqu'elle doit toujours être strictement conforme à un état donné de nos connaissances.

Si l'on devait pourtant accepter ce rôle prédominant des systèmes mixtes actuels, ce ne serait qu'à la condition de leur demander qu'ils s'imposent l'obligation de ne pas mul-

tiplier les hypothèses particulières dans le seul but d'étayer leur hypothèse générale. C'est ainsi qu'a toujours procédé la métaphysique, donnant un libre essor à l'imagination aussi bien dans le domaine de la science que dans celui de la philosophie, mais les systèmes prétendus scientifiques qui lui succèdent doivent définitivement renoncer à pourvoir de la même façon aux besoins des sciences particulières Poursuivre le môme but par d'autres moyens, telle est la formule qui exprime le mieux la différence capitale qui existe entre la philosophie actuelle et la métaphysique pure.

10 Cette distinction peut paraître oiseuse à ceux qui pensent que, sauf de rares exceptions, les moyens sont déterminés toujours d'avance par la fin qu'on se propose. Dans beaucoup de branches de l'activité humaine cependant, et principalement là où le but poursuivi est éloigné et vague, ce sont les moyens qui modifient la fin. L'important ici est la voie choisie, et non les résultats qu'on espère y rencontrer et qui peuvent être tout à fait inattendus, comme le démontre l'histoire des plus grandes découvertes

scientifiques.

Les procédés nouveaux auxquels les systèmes contemporains ont de plus en plus recours, sans renoncer pour cela complètement à la poursuite de l'ancien idéal métaphysique, tendent tous à donner à la philosophie un double et solide fondement : la série achevée des sciences abstraites et la série non moins complète de leurs philosophies particulières. Ce n'est qu'ainsi qu'on arrivera à comprendre un jour la nécessité urgente d'éviter ces deux écueils, dont on n'a jamais bien aperçu le danger et contre lesquels venaient constamment se briser tous les efforts tentés en vue de fonder la philosophie des sciences : d'une part, l'exclusivisme philosophique qui peut être plus ou moins scientifique et se borner aux conditions de l'existence des

choses, ou plus ou moins anti-scientifique et se rapporter aux choses elles-mêmes; de l'autre, le caractère foncièrement hypothétique des abstractions philosophiques qui se rapprochent du type scientifique lorsqu'elles ne font que généraliser illégitimement les hypothèses du savoir particulier, et s'en éloignent lorsqu'elles enrichissent non seulement la philosophie, mais encore les sciences spéciales, d'hypothèses conçues en dehors des limites propres à ces sciences et de leurs méthodes ordinaires d'investigation.

Il est à peine besoin d'ajouter que ce caractère problématique des déductions de la philosophie est le résultat direct de la recherche d'une causalité générale ou universelle qui est à la causalité particulière ce que l'hypothèse des philosophes est à l'hypothèse des savants.

Page 1