DU V° AU X° SIÈCLE
Les premiers vestiges de la Maîtrise se découvrent nettement dans l'antique école épiscopale et cléricale de Chartres.
Celle-ci sans doute initiait les jeunes clercs ses élèves aux sciences divines et humaines ainsi qu’à la piété, et, de ce chef, elle remplissait le rôle de séminaire. Mais elle ne mettait pas un moindre soin à leur enseigner les cérémonies et le chant liturgiques : car ces lévites prenaient part chaque jour à l'office divin, et devaient pour l’ordinaire être incorporés au clergé de l’église cathédrale. Or, ces dernières études, musicales et rituelles, caractérisent proprement les Maïîtrises.
Les plus anciens documents ne laissent aucun doute sur l'existence de ce double enseignement et de ce double caractère dans l’école chartraine. La Vie de $S. Solenne ! la représente comme un véritable noviciat ecclésiastique. « L'évêque Flavius, dit-elle, instruisit d’abord ses deux neveux (Solenne et Aventin) dans les arts libéraux : puis ayant constaté la. noblesse de leur nature portée à tout bien, et leur supériorité sur leurs émules, il les admit malgré leur jeunesse dans son clergé, et enfin, lorsqu'ils eurent encore progressé en âge et en savoir, il leur conféra
l'initiation sacerdotale. » Mais la Vie dé Saint Dié, qui
1 A. SS., 25 sept. VII, 62. Flavius siégeait vers 485.
décrit cette même école sous Solenne lui-même, neveu et successeur de Flavius (v. 490-508), atteste nettement qu'aux études profanes ou sacrées on y Joignait celles qui ont pour objet le culte de Dieu. Elle fait dire au moine Baudemir que « dans sa jeunesse il avait été imbu des sciences ecclésiastiques et appliqué au service divin sous l'évêque de la cité chartraine.! »
Saint Lubin, qui monta sur le siège épiscopal de Chartres peu après Saint Solenne (544-556), organisa définitivement cette école cléricale sous forme de collège capitulaire. Il passe pour avoir fixé à soixante-douxe le nombre de ses clercs, et pour les avoir astreints, le premier, à la vie commune et à l'étude. « Ils servaient, dit Souchet, de pépinières pour donner des pasteurs
non-seulement aux églises du diocèse, mais encore à celles
des autres; car, ajoute-t-il, ils s'étaient rendus capables
aux sciences et à la vertu, et on les appelait ailleurs pour former le clergé sur leur modèle ?. »
Cette réputation, ils la durent autant à leur habileté dans le chant qu’à leurs autres connaissances. Il est curieux en effet de remarquer que l'éloge, adressé par Fortunat à Saint Calétrie, successeur de Saint Lubin et son élève (557-v. 567), dans l’épitaphe poétique qu'il Tui a consacrée, vise principalement son talent musical. « Dans ce tombeau, s'écrie-t-il, reposent des membres saints. Cygit une langue plus douce que le miel: son visage était beau,
son cœur délicat et infiniment bon, sa voix suave, el toute
1 À. 8S., avril, III, 273,
2 Histoire de la ville et du diocèse de Chartres, Garnier, 1, 46, -- À, SS,, mars, IL, 349.
pleine des oracles divins. Il chantait les psaumes avec d’harmonieux accents, et faisait retentir les louanges de Dieu sur les instruments sacrés !. »
On étudiait donc spécialement, dans l’école épiscopale de Saint Lubin comme dans celle de Saint Solenne, ce qui est le propre des Maîtrises, le chant et les cérémonies.
On continua de même au vi’ siècle. Saint Béthaire, Lancégésil, Saint Laumer, en sont tous trois la preuve. La légende du premier? rapporte que, lorsqu'il fût venu à Chartres pour s'y instruire, l’évêque Pappol se sentit pressé de lui donner la tonsure et de l'admettre au rang des lévites. Elle ajoute que « son savoir dans les lettres, son exquise urbanité, lui méritèrent l'estime générale, et qu'on le proclama docteur des divines lettres et maître de toute la cité. » Mais cette haute dignité, que lui valurent ses connaissances divines et humaines, fut encore dépassée par une autre. Le roi l’appela près de lui et le nomma son archichapelain. Or, on sait que la fonction de ce dignitaire consistait, sans doute à garder les reliques royales, mais surtout à diriger les clercs de la chapelle palatine dans l'exécution des chants sacrés *. Pour être promu à un tel honneur, il fallait que Béthaire eût fait dans l’école de Pappol de sérieuses études musicales : il fallait que cette école fùt une vraie Maîtrise.
L'histoire de Lancégésil (633) et de Saint Laumer (né vers 550), lui confirment ce caractère. Lancégésil, qu’une
1 Kortunat, Pat. lat., t. 88, col. 159. Nous avons encore à la Cryptele tombeau de saint Calétrie : on y lit: Hic requiescit Chaletricus epliscopuls cujus dulcis memoria.
2 A. SS., 2 août, [, 167; il fut évêque de Chartres de 594 à 614.
3 Dom Pitra,; Vie de Saint Léger, p. 24. — Du Cange, Glossarium.… Archicapellanus.
ancienne épitaphe appelle secrétaire de Clotaire IT, : fut aussi l’archichapelain du Palais, comme l'avait été Béthaire ‘. Il avait donc appris comme lui le chant dans l’école de Chartres, où il avait étudié sous le prêtre Chermir. Et de fait, la Vie de Saint Laumer, disciple lui aussi de ce maître, après avoir rapporté « qu'il fut confié par ses parents à un prêtre vénérable nommé Chermir, pour être appliqué aux études libérales dès son enfance », ajoute, que ce personnage était très adonné au service divin et célèbre par sa religion. Formé par un tel précepteur, il n’est pas étonnant que Saint Laumer ait embrassé successivement deux états voués à l'office ecclésiastique, celui de chanoine et celui de moime*.
Les documents du vu* siècle nous montrent le passage de Saint Leufroid (+ 738) à l’école de Chartres, son activité studieuse, ses succès, les jalousies dont il fut l’objet, puis sa fuite, mais ils ne mentionnent point spécialement d’études liturgiques et musicales. Cependant, on en faisait toujours, du moins autant que le permettaient les misères de ces temps troublés. En effet, dès le commencement du ix° siècle, la Vie du Bienheureux Hérifroid * le représente dans notre école comme un jeune elere, voué de bonne heure au culte divin. « Né à Chartres d’une famille bretonne, il était de mœurs éprouvées, d’un abord et d’un extérieur angélique. Son père s'appelait Hérifroid et sa mère Hisemberga, tous deux nobles par leur race, plus
nobles encore par leurs vertus... Pleins d’une tendre affec-
1 À. SS., 28 mai, VI, 748.
2 À, SS:, 19 janv., Il, 230.
3 À. SS., oct. X, 206.
tion pour leur enfant, ils le consacrèrent au service de Dieu et de la BP. V. Marie, dans la ville de Chartres, dont ils étaient omginaires, et lui rasèrent les cheveux avec un grand bonheur. Il fut instruit pendant quelque temps à Chartres dans les études libérales, et il y acquit de grandes connaissances littéraires. Mais bientôt son oncle Gautier, évêque d’Orléans, l'appela près de lui, et le conduisit à l’école du Palais, où il lui fit étudier les Saintes Ecritures. » Hérifroid devint ensuite évêque d'Auxerre (887), et se souvint de son passage à l’école chartraine. Il groupa près de lui de Jeunes étudiants, et s’en fit tant aimer qu'ils venaient chaque matin lui demander sa bénédiction, avant d'aller en classe, plus assurés ainsi d'échapper aux verges de leurs maîtres.
Nous connaissons encore un autre élève de la Maîtrise de Chartres au ix° siècle : c’est le diacre et chanoine Frotging. La charte, qui nous donne son nom! (888-896), emploie à son propos une formule très gracieuse, qui fut plus tard souvent répétée. « Il fut, dit-elle, noblement élevé dans l'Eglise comme dans un berceau : «ab ejusdem ecclesie nobihiter educatus cunis. » On ne pouvait insinuer plus délicatement qu'il fut admis dès ses plus jeunes ans dans l’école
du sanctuaire de Notre-Dame de Chartres.
En résumant tous les traits épars dans les documents consultés Jusqu'ici, on peut esquisser un portrait concis, mais pourtant exact, de la première école cléricale ou Maîtrise de Chartres. Elle se composait de jeunes enfants
que leurs parents consacraient au service de Dieu et de
1 Cart, S. Père, p. 15.
Notre-Dame, ou que les évêques choisissaient d’après leurs talents et leurs vertus. Nous avons nommé Solenne, Aventin, Baudemir, Calétrie, Béthaire, Laumer, Lancé-
vésil, Leufroid, Hérifroid, Frotging. Admis dans les rangs
du clergé, ils recevaient la tonsure et les ordres mineurs; mais ils formaient au-dessous des chanoines une phalange à part. Leur occupation consistait d’abord à chanter les louanges célestes et à remplir les cérémonies sacrées, puis à étudier les lettres humaines et divines. Ils eurent au début pour maîtres les évêques eux-mêmes, dont plusieurs étaient sortis de leurs rangs, tels que Flavius, Solenne, Pappol, Lubin ; mais à partir du vi° siècle, ce furent des prêtres délégués par eux, comme Béthaire, Lancégésil, Chermir et Leufroid. Arrivés au terme de leur éducation, la plupart de ces jeunes clercs étaient diacres, prêtres, chanoines, dans l’église qui les avait élevés, et ils y continuaient cet office divin, auquel ils s'étaient exercés dans leur jeunesse, non moins qu'aux lettres. Quelquesuns même y devenaient évêques. Ainsi du v° au x° siècle, l'école épiscopale et cléricale de Chartres n'était guère
autre chose qu’une Maîtrise.