‹ L'Ancienne maîtrise de Notre-Dame de Chartres du Ve siècle à la RévolutionChapitre 72 sur 153 · C. — Le pigeon · texte numérisé non relu

C. — Le pigeon

À la Pentecôte, on dramatisait la descente du Saint- Esprit. Au xiv° siècle, cela se faisait d’une facon fort gTracieuse. Le Directoire nous apprend qu’alors on laissait tomber de la voûte, dans le chœur, des fleurs et des feuilles, dont la couleur et les parfums symbolisaient le baume et l'éclat du Saint-Esprit. Plus tard, on faisait descendre d’en haut un pigeon, en souvenir de la colombe qui a coutume de représenter la troisième Personne. Un enfant de chœur s’en emparait ensuite et le portait chez les chanoines et les fidèles pour en obtenir des présents. En 1715, on observa que le porteur du pigeon s’enivrait souvent, et l'on fut sur le point de supprimer cet usage. On le maintint, cependant, à la condition qu'à l'avenir on adjoindrait au porteur un secondenfant choisi parmi les plus sages. En 1765, le sous-doyen s'étant plaint que le pigeon distrayait tout le chœur, on députa vers l’évêque, et de concert avec lui, on abolit cette cérémonie ?.

1 Bibl. de Ch., Ms. 1093, f. 32. — Lépinois, Ier v. Appendice. — Rouen, avaitsa garqouille : Paris, son dragon de Saint-Marcel; Tarascon, sa Tarrasque ; Provins, son dragon et sa lézarde.

? R. C., 1725, 26 mai; 1765, 22 avril. — La veille de saint Piat, dit Challine, on jette de grosses fumées d’encens dans l’église, Bibl. comm., Ms. 1074, p. 141 v.

D. — Le bonhomme blanc

La veille de la Toussaint, à l'issue des premières Vêpres, les enfants-prenaient part à une procession aussi bizarre que celle du soir de Pâques. On descendait solennellement dans la Crypte. En tête, marchait un chapelain du bas- : chœur, revêtu d'une aube, coiffé d'un amict, et portant sur un plateau, fixé au bout d'un long bâton, une pyramide de 72 cierges allumés, nombre égal à celui des chanoines. On appelait ce chapelain le bonhomme blanc. Les enfants de chœur et la foule s’efforçaient, en le bousculant, de faire éteindre quelques-uns de ses cierges: car l’on disait qu'il mourait autant de chanoines dans l'année qu'il y avait de cierges éteints dans la Crypte. Gette procession fut abolie au Chapitre de la Saint-Jean-Baptiste,

en 1667 {.

E. — La Fête des Fous et les Saints-Innocents

Mais, où les enfants faisaient les cérémonies les plus curieuses, c'était à leur fête patronale des Saints-[nnocents. Cette fête rentrait dans la catégorie de celles qui suivaient Noël, et qui, de toute antiquité, dans la Cathédrale et les monastères, se célébraient par les clercs les jours mêmes de Saint Jean, de Saint Etienne, des Saints [nnocents, ou à leurs octaves dans les premiers jours de janvier.

Les diacres commencaient le jour de Saint Etienne; les

{ G. 340, Est. f. 68.

Anar dort

sous-diacres continuaient le jour de Saint Jean ; les enfants de chœur terminaient aux Saints Innocents. Les uns et les autres avaient peu à peu, sans doute sous l'influence des anciennes réjouissances païennes qui avaient lieu à cette époque, transformé ces graves et pieuses fêtes en fêtes légères et même bouffonnes. A cause de leurs bizarreries, on les appelait d’un nom générique : la Fête des Fous. Dès le xu° siècle, plusieurs Conciles et plusieurs Chapitres les interdirent : elles le furent, par exemple, en 1168. Mais, malgré les anathèmes dont elles furent encore souvent frappées dans la suite, elles persistèrent, et ne furent définitivement atteintes que par les condamnations du Concile de Bâle, en 1411.

À Chartres, la première défense apparaît en 1297 dans l'Ordinatio serviei Ecclesiæ. « Que dans les octaves de la Nativité et des fêtes suivantes, est-il dit, l'on cesse absolument les excentricités accoutumées, c’est-à-dire, qu'on ne change ni le chant ni le costume et que le service soit célébré avec solennité. » Les clercs, paraît-il, se mettaient en chapes et chantaient des épitres farcies. Nous en avons encore plusieurs qui d’ailleurs sont très intéressantes. Malgré cette interdiction, on continua la fête des Fous. Le Directoire du xiv° siècle signale aux fêtes de Saint Etienne et de Saint Jean la procession des diacres et des prêtres sans autre allusion, mais aux Vêpres de l’octave de Noël il ajoute ces simples mots, qui en disent long: Fit festum subdiaconorum sine ordine, quid quisque melius. L'ordonnance de 1297 avait d’ailleurs été partiellement rapportée dès 1300 2.

! Cart. N.-D., IL, 233.

Un Chapitre général de cette année maintint expressément la fête des Fous, mais à condition qu’elle serait célébrée dévotement : Quod festum fatuorum remaneat omnino et celebretur devote. En 1301 on défendit seulement de la faire pendant la messe d’Obit : ce qui était assez légitime !. Mais il y eut quand même des abus, et, en 1313, on revint à l’ancienne sévérité ?. On distingua pour la première fois entre la fête des Fous et celle des [nnocents. On défendit l’une, on permit l’autre. « Que le jour des Innocents, disait-on, les enfants d’aube célèbrent honnêtement leur fête, c’est-à-dire, avec chapes, lisant bien, chantant convenablement et décemment. Mais que toutes les fêtes des Fous disparaissent. Dorénavant nous les réprouvons, et nous statuons que les contrevenants à cette défense perdront tous les émoluments des jours où tombent ces fêtes. »

A partir de ce temps, la distinction entre les deux sortes de fêtes fut toujours maintenue. Nous la retrouvons dans l'ordonnance de 1366 qui interdit de nouveau la fête des Fous et spécialement le Doyen du bas chœur, et réserve celle des Innocents et le chant pascal.

« Il y a des chanoines, dit cette ordonnance, qui ayant perdu le sens des choses divines, prétendent pouvoir, à certaines fêtes et spécialement aux octaves de Noël, de Saint Etienne, de Saint Jean l'Evangéliste et des Saints Innocents, en vertu de ce qu'ils appellent une coutume et qui serait mieux dit un abus, se livrer dans l'église à certains jeux qu’on nomme la fête des Fous, à l’occasion

6e ere D Daft 2 67

desquels ils jouent des comédies et prennent soit des masques, soit des habits de femmes, soit d’autres costumes très indécents. Ils renouvellent les mêmes désordres le lendemain de la Résurrection. »

Tout fut supprimé. « On ne conservera, ajoute expressement l'ordonnance, que le jeu de l’évêque des enfants d’aubes, auquel les enfants seuls prendront part, et le chant que l’on appelle Chorea, chant accoutumé au temps pascal. Et encore ces deux usages le Chapitre les tolérera tant qu’il les jugera bons. »

Bien que très sévère, cette ordonnance ne fut pas plus exécutée que les précédentes. En 1479, le Chapitre lança un nouveau décret dans lequel, en proscrivant la fête des Fous, il réserva encore expressément la fête des enfants ?. « Vu, disait-il, les scandales, les insolences, les turpitudes, les abus, les plaintes, les discours et autres abus perpétrés plusieurs fois par les heuriers matiniers et autres personnes du chœur et des draps de l’église, dans la fête des Fous qui se célèbre chaque année le 1° janvier pour le déshonneur et la honte de l'Eglise, et au grand scandale de beaucoup, — le Chapitre a détruit, aboli et complètement supprimé la dite fête des Fous, et il a décidé qu'à l'avenir ceux qui la célèbreraient et éliraient un Pape des Fous, ou prêteraient à ceux-là secours, conseil et faveur de quelle que manière que ce serait, encourraient des censures et des condamnations, ipso facto. »

« Cependant, ajoute encore l'ordonnance, les enfants

2 G. 340, Est. f. 93.

d’aube, pourront, s'ils le veulent, célébrer et solenniser leur fête des Saints-Innocents, comme ils ont coutume chaque année. »

Mais voici un frappant exemple de la ténacité des abus et de leur influence sur ceux mêmes qui les condamnent. En 1485, moins de sept ans après cette prohibition, le Chapitre allouait 60 sols tournois sur les tailles de l'église, pour aider à faire les frais de la fête des Fous. En 1501, il autorisait expressément pour le 1° janvier cette fête et une comédie, et le 3, il accordait 3 livres 10 sols aux enfants et 35 sols pour leur évêque !.

Cependant en 1505, on tenta un dernier effort pour la suppression de ces cérémonies scandaleuses ?. Souchet dit qu'à cette époque certains fléaux « purent faire rentrer les chanoines en eux-mêmes et leur faire reconnaître qu'ils souffraient en leur église une momerie qui en doit estre bannie bien loing'; comme de fait ils l’abrogèrent. C'estoit le Papifol ou Pape des Fous que les chantres ou matiniers de l’église élisoient de leur corps, et ce Pape, ses cardinaux, lesquels, le premier, second, troisième et quatrième premiers jours de l’année, commettoient force insolence, tant en l’église que par la ville, par laquelle ils courroient avec habits. dissolus, et exigeoïent de ceux qu'ils rencontroient, fussent-ils ecclésiastiques ou laïcs, de l'argent, par force et violence, s'ils ne leur en vouloient bailler de bon gré, sans respect de qui que ce fut. »

Cette ordonnance fut répétée en 1506 et 1507 *, mais

1 Bibl. mun., 1016, Bril., O. f. 111,

2 Souchet, III, 458.

8 Bibl. mun., 1016, Br., O.f. 111.

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