LE GAFÉ DE LA COMÉDIE
Eu 06 t6mp9-là, la place des Gélestins avait son monde particulier, ses types et ses physionomies : le petit bourgeois, le petit rentier, l'ouvrier, également fana* tiques des arts, des artistes et de la franche gaîté ; racteur et le chanteur, demeurant sur la place même ; témoin le vieil Henri, fidèle habitué du Gafé de la Comédie, le brave et sympathique Henri, artiste de
20 l'aNGIXNNI plage DBS GÉLBSnifS
mérite et homme de cœur, qui joua avec talent et distinction, pendant trente ans, les jeunes premiers aux Gélestins, et que ses amis avaient surnommé plaisamment (( THomme à la Canette » , parce que tous les soirs, sitôt son service terminé au théâtre, on le voyait traverser la place des Gélestins, escorté de ses deux jolis chiens blancs, et emportant chez lui sa canette de bière, prise au Café de la Comédie.
Le Café de la Comédie, soit dit sans fiel, était, après minuit, le petit Assommoir de l'époque, c'est-à-dire le refuge interlope des chevaliers et chevalières de la soupe à l'oignon.
Dans le jour, c'était un rendez-vous d'artistes de toutes catégories. On y jouait le mistigri à un sou la fiche. Le père Prill, cumulant les fonctions de pédicure et de
l'amgibiiiis placb dis gélistiks 21
limonadier, était Taimable tavernier de ce tripot artistique, bohème et bon enfant.
Ceux qui ne jouaient pas racontaient des anecdotes et des potins de coulisses. La bonne humeur et l'esprit se mettaient toujours de la partie, surtout quand le regretté Victor Blot,le costumierdu théâtre, se trouvait présent, luttant de verve et d'à-propos, et riant dans sa barbe grise de son bon rire rabelaisien.
Puis y arrivait un bonhomme aux longs cheveux grisonnants, coiffé d'un vieux chapeau de soie aux larges bords, drapé dans une pelisse-cloche à larges manches, qui autrefois avait dû être noisette, chaussé de gros sabots, et portant au bras un immense panier rempli de pièces d'artiâces.
Les vieux habitués de la place des Gé-
fi2 L'AMCaïKKX PLAGB DIS CÉLUTHIS
lestins ont déjà reconnu le père Désombrages, peintre de talent, artificier du théâtre, poète, chansonnier et ami de tous les amis de ce cénacle du rire et de la bonne fraternité. Je citerai parmi ses œuvres lyriques les plus connues : Les quatre Ages du cœur et le Roi des Bohémiens (musique do Coppini), chansons qui, après avoir fait le tour du monde en plies de quatre-vingts jours^ sont restées au répertoire actuel de nos cafés-concerts.
LE CAFE BERTHOUX
En face, et tout près du Café de la Comédie, le café-restaurant Berthoux, le Brébant de l'endroit, jetait alors le rendezvous de la jeune cohorte des commerçants Israélites du quartier, tous très amateurs de plaisirs, de spectacles et de causeries artistiques avec les comédiens de bonne tenue qui fréquentaient la maison .
C'est là, au milieu d'eux, que Rossignol-
24 L*AKCIXIfNl PLAGE OIS GiLBBTDfS
RoUin, lo légendaire Rossignol, le célèbre Barnum des luttes françaises, rédigeait, entre deux verres d'absinthe, ses speechs abracadabrants au public lyonnais, dont ci-contre un spécimen.
Cet aimable farceur, ce Mangin du biceps et de la lutte à main plate, ce banquiste épique a cessé de combattre et de vaincre, il y a quelques années, en ajoutant un crêpe au deuil de nos plaisirs. Ses hommes en le perdant ont tout perdu, car le feu sacré de leurs nerfs et de leurs muscles, leur puissance, leur force, leur prestige, leur fortune c'était Rossignol-
RoUin.
O^Ë/^SsO
rf
LA BUVETITE ORIENTALE
À gauche et mitoyenne du théâtre, il y avait à cette époque la Buvette Orientale, tenue par Tranchant, rendez-vous des artisteslyriques en disponibilité, des ouvriersartistes, peintres, graveurs, sculpteurs, des jeunes bohèmes aspirant aux destinées dramatiques.
C'était aussi le centre de réunion d'une société dite des Pierrots, dont le comique
l'aNGODINX PLAGB DBS CiLBSTINS
Valotte, déjà nommé Témule de Lassagne, était le président-fondateur. Il avait doté la Buvette Orientale d'un canot en terre cuite, dont les anciens habitués doivent se souvenir encore, et qui dut être baptisé plus d'une fois par l'équipe, car les Pierrots étaient de vrais canotiers et de francs buveurs.
Aux grands bals masqués de l' Alcazar, à l'heure du lâchez-tout de la folie carnavalesque, les Pierrots portaient tour à tour en triomphe, dans un canot pour de vrai^ et leur président Valotte, et Antony Lamotte, le célèbre maestro dont le bâton magique et endiablé rythmait si brillamment ces sauteries fantastiques et vertigineuses.
Mais, revenons à notre sujet et à la Buvette Orientale, qui avait aussi pour clients les Pensionnaires de Rossignol-
l/ànCSEKHM FltàGB DU CÉUBlIltS 87
Rollin, MM. les Lutteurs, lesquels, par convenance, ou plutôt par économie, évitaient d'aller au café Berthoux qu'ils nommaient le café du Patron.
Car, chez Tranchant, on avait les consommations, dites de premier choix, pour 10 et 15 centimes, et ils se trouvaient là comme chez eux. Pas de manières! le plus grand sans-gêne était à Tordre de tous les jours.
N'allez pas croire qu'en raison de cette clientèle athlétique. Tranchant a succombé dans la lutte ! Non certes ! et bien au contraire : c'est lui qui tient actuellement, sur le sommet de la Croix-Rousse, le buffetbuvette de la gare de la Ficelle-les-Dombes.