CHAPITRE VI
La solde allouée aux troupes.
Le parti plébéien était en voie de réussir dans son entreprise d'enlever aux patriciens le privilège d'être seuls éligibles au consolât, lorsque le sénat parvint à réaliser une innovation importante qui augmenta la puissance militaire de Rome.
La guerre avec lesVeïens était sur le point de recommencer après une trêve de vingt ans, lorsque le sénat, résolu d en finir avec un ennemi acharné, forma le projet de faire le siège de sa capitale. Cette opération était une entreprise de longue haleine ; elle ne pouvait réussir qu'avec des troupes entretenues sur pied, d'une manière continue, pendant des mois ou même des années. Les levées ordinaires des soldats servant à leurs frais et ne demeurant par suite que pendant un temps très-limité sous les drapeaux, auraient été incapables de mener ce siège à bonne fin ; aussi le sénat commença-t-il par décréter que désormais les fantassins recevraient du trésor public une somme suffisante pour subvenir à leurs dépenses. On allait pouvoir, grâce à ce moyen, conserver plus longtemps les mêmes soldats sous les armes, et aussi substituer immédiatement une nouvelle levée à celle qui était licenciée, de telle sorte qu'il n'y eut point d'interruption dans les opérations. Il est à remarquer que le sénat n'avait acquis les ressources pécuniaires indispensables à l'établissement de la solde que par l'accumulation, an profit du trésor public, d'une grande partie du butin fait sur l'ennemi, et surtout des revenus provenant du fermage des terres conquises. Ce corps politique ne s'était donc exposé aux reproches injustes de ses adversaires que par une prévoyance inspirée par le sentiment patriotique dont il était animé.
L'annonce de la solde allouée aux fantassins produisit dans tous les rangs du peuple une joie indescriptible, qui ne se renouvela au même degré, paratt-il, dans aucune autre circonstance. Les tribuns
— Sida people 7 voyant le triomphe de leurs adrersaires étaient loin de s'y associa, mais les patriciens poorsoirirent leor ayanlage en portant an trésor leurs contribotions Yolontaires. Le people entier abandonna ses tribnns et vota la guerre contre Yeîes.
Une année assiégea la place pendant qa'nne seconde armée romaine se tint prête à combattre nne armée de secours» et le siège se continua pendant lliiver comme pendant Tété. La persévérance ne snfiBsait pas pour obtenir la réussite de cette oitreprise difficile, car les assiégeants furent eux-mêmes en péril dans plusieurs drconstances. Une fois» entre autres^ une sortie de la place parvint à détruire toutes les machines d'approche. Dès que cette nouToUe fut répandue dans R<Hne, tous les cheraliers qui s'y trouvaient se présentèrent au sénat pour oflGrir non-seulement de servir volontairement, mais de se pourvoir de chevaux à leurs firais. Les plébéiens, stimulés par cet exemple, offrirait aussi de servir en dehors du tour pour aller partout où Ton voudrait les envoyer. Le sénat mit k profit ces offres généreuses en décidant qu'une solde serait allouée aux fantassins volontaires et en assignant aussi une solde à la cavalerie, afin de la pouvoir maintenir longtemps de suite sous les armes. A partir de là, quelques cavalio^ commencèrent à se monter à leurs frais, mais par exception.
L'énergie des citoyens, celle du sénat surtout, furent mises quelque temps après à une épreuve plus rude encore, quand on eut à faire face à de nouveaux ennemis s'avançant de plusieurs côtés à la fds. On résolut qu'on essayerait de les repousser sans discontinuer le blocus de Yeîes. 11 fallut enrôler tous les citoyens en même temps, y compris les hommes de 45 à 60 ans ; mais alors on tomba dans une difficulté toute nouvelle, celle de trouver des ressources pour toutes les dépenses inhérentes à la solde des troupes. Le patriotisme ne domina pas chez tous l'esprit de parti, car les tribuns du peuple ne résistèrent pas à la tentation de chercher à recouvrer leur crédit en s'adressant aux souffrances privées pour exciter des mécontentements. Ils ne craignirent même pas d'augmenter le danger public par un langage séditieux tenu publiquement, c Une seule guerre
I mal conduite, disaient-ils, dure déjà depuis trois ans, et quatre I autres guerres s'y ajoutent pour faire enrôler jusqu'aux vieillards t et aux enfants. L'hiver ne se distingue plus de l'été, et il n'y a I plus de relâche pour le malheureux peuple. Le soldat ne rentrera ( plus dans son logis, ses forces épuisées, que pour payer l'impôt «dont on l'écrase et pour rendre le centuple de la solde qu'il «a reçue. >
Alors la discorde vint augmenter les dangers d'une guerre déjà rendue périlleuse par suite des conséquences de plusieurs insuccès partiels. Les tribuns malheureusement ne se préoccupaient que des souffrances privées, et dans l'intérêt de leur popularité ils entravaient la levée des impôts, de sorte que les commandants des corps de troupes ne pouvaient plus payer la solde de leurs soldats, dont les soufifrances exhalaient des plaintes trop légitimes. Pour comble de malheur, la peste vint ajouter aux maux de la discorde ses cruels ravages. Mais la religion apporta contre tous ces maux réanis des remèdes bienfaisants, et la célébration de cérémonies publiques qui durèrent pendant huit jours remit l'union dans tous les cœurs.
Une élection des tribuns militaires remplaçant les consuls eut lieu sur ces entrefaites, et elle donna au parti populaire le premier succès qu'il eût encore obtenu; un tribun sur six était pris dans les rangs plébéiens. Le parti patricien reprit néanmoins tout l'avantage aux élections suivantes.
Le besoin d'assurer aux opérations militaires une meilleure direction fit recourir à la dictature. Furius Camille, chargé de cette difficile fonction, donna à la conduite du siège une impulsion si habile qu'il répara promptement toutes les fautes commises. Un conduit souterrain permit aux soldats romains de parvenir dans l'intérieur de la place, pendant que tous les défenseurs étaient occupés à repousser des assauts livrés contre l'enceinte. La ville tomba unsi au pouvoir des assiégeants.
La prise de Veïes, obtenue par un siège de dix ans, ouvrit la voie à de nouvelles conquêtes qui n'exigeaient pas d'aussi grands efforts ;
mm toai d'abord ce succès, dcstisé à d^rçuîr asssî profitable que l^ovKiiSy Êullit être fatal aaxcecqoérants. Le parti ijlébâen se laissa fédoire par lldée de tnmsporter à Yeîes use moitié da sénat et «ae Boitié da peuple, de manière ^ établir, poor nne même r^bijqoe, deux Tifks capitales qui auraient été égales de tout point. Ce projet, qui eût arrêté le déreloppemeot de la puissance romaine et compromis son arenir, offrait la perspective séduisante de beaucoup de terres, de maisons et d'antres biens à acquérir. Les dti^as ne défraient plus arcir que pen de répugnance à quitter Rome quand ils seraient assurés de ne rien perdre, dans leur nouvdle réndence, des droits cifils et politiques dont ils jouissaient A Tâes, ils se retroureraient arec leurs concitoyens, avec leurs amis, avec leurs parents, et ils auraient acquis d'un seul coup tous les avan* tages de la richesse.
Les débats auxquels ce projet donna lieu portèrent l'agitation da forum à son comble, tellement que Fnrins Camille ayant entrepris d'user de son influence pour en empêcher Tadoption, fut, en dépit de ses services récents et de sa gloire éclatante, mis en accusation par les tribuns du peuple devant les comices. Poor éviter une condamnation imminente, il fut obligé de s'exiler.
L'absence de Camille fat abrégée par les malheurs qui vinrent fondre sur Rome. Les tribuns militaires fonctionnaient en remplacement des consuls. Tan 354 de la fondation de Rome, lorsqu'une armée de Gaulois envahit le territoire. Elle était beaucoup plus nombreuse que l'armée envoyée pour lui faire obstacle, de sorte que les troupes romaines, effrayées de se voir débordées sur les deux flancs et inquiétées sur les derrières, lâchèrent pied et se mirent dans une déroute complète. Les conséquences de la défaite furent si désastreuses que, désespérant qu'on pût défendre l'enceinte de Rome, le sénat se renferma avec un petit nombre de soldats dans le Capitole, qui en était la citadelle. La ville elle-même fut abandonnée par toute la population valide, qui alla chercher dans la campagne et jusque sur les territoires des alliés, la sécurité nécessaire à la levée et au rassemblement de nouvelles troupes.
Quelques vieillards fiaient seuls demeurés dans la ville pour mon* trer comment ils savaient mourir.
Furius Camille, rappelé de Texil et nommé dictateur, s'occupa d'organiser des forces capables de se mesurer avec des ennemis qui différaient beaucoup des troupes romaines par l'armement et parla tactique. Il parvint ensuite, par quelques petits engagements heureux, à rendre à son armée la confiance qu'elle avait perdue. Pendant ce temps, les défenseurs du Capitole avaient sans doute consommé leurs vivres, car sous les yeux mêmes du sénat un tribun militaire avait traité avec les vainqueurs et avait payé rançon pour obtenir Téloignement de Tarmée gauloise. Mais Camille annula ce traité comme ayant été négocié sans l'assentiment du dictateur, alors que cet assentiment était nécessaire pour le valider.
Que l'armée des Gaulois se soit retirée volontairement ou qu'elle ait pris cette résolution par suite de plusieurs combats défavorables, il importe peu qu'il y ait sur ce point de l'obscurité; mais toujours est-il que la force militaire de Rome avait été reconstituée par les soins de Furius Camille. Il l'avait même augmentée par des innovations si fécondes qu'elles portent l'empreinte du génie.
L'influence que ce grand homme venait de reconquérir par des services immenses fut à peine suffisante pour faire renoncer le peuple au projet de se partager entre Veïes et Rome. Cette dernière ville avait été en grande partie détruite par des incendies, et Veïes, dont les fortifications étaient toujours debout, avait servi de refuge à des citoyens romains qui s'y étaient déjà établis en grand nombre avec la résolution d'y rester. Le patriotisme néanmoins l'emporta, et malgré les difficultés de toutes sortes, malgré les résistances des intérêts individuels, tous les citoyens qui s'étaient établis à Veïes furent contraints de rentrer dans Rome pour reconstruire leurs maisons. Le retour opéré dans ces conditions produisit une recrudescence de ces luttes intestines que la participation directe du peuple au gouvernement rendait de plus en plus inévitables et fréquentes. Malgré tous ces maux, des guerres heureuses dont le sénat sut tirer bon parti permirent de réparer assez promp-
tement les ruines de l'invasion gauloise, et les armes romaines virent s'ouvrir devant elles une nouvelle série de succès rapides. Ces succès étaient la conséquence des perfectionnements que Camille avait apportés dans la formation de la légion, dans son ordre de bataille et dans sa manière de combattre.