‹ L'ancienne Rome: sa grandeur et sa décadence expliquées par les transformations de ses institutionsChapitre 9 sur 60 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Modifications à la constitution politique.

L'abdication des décemvirs fut suivie d'une période de concih»tion pendant laquelle les deux consuls s'empressèrent d'aller an devant des désirs populaires et de faire voter les lois politiques que les circonstances rendaient nécessaires. C'est ainsi que les décrète du peuple, adoptés dans le vote par tribus, furent déclarés lois de rÉtat sans avoir besoin de l'assentiment du Sénat, et qu'il fut défendu à tout jamais, sous peine de mort, de proposer la création d'une magistrature sans appel. En outre, l'inviolabilité des tribuns du peuple fut sanctionnée plus expressément par des cérémonies religieuses faites pour lui donner un caractère sacré. Enfin une quatrième loi décida que les sénatus-consultes seraient déposés dans le i temple de Cérès, où ils seraient placés sous la garde des édilei : plébéiens.

Les deux premières de ces lois étaient de grande importance : 11"* | première, en diminuant l'influence des classes établies par Servins j Tullius pour la faire passer dans les tribus, où toutes les voix avaient valeur égale; la seconde, parce que la nomination d'un dictateur ne pourrait plus être employée pour remédier aux inconvénients des agitations intérieures en empêchant les tribuns du peuple d'entraver la levée des troupes.

Dans le premier moment, la satisfaction fut générale, et des levées ayant été ordonnées pour deux expéditions simultanées , un grand nombre de jeunes gens ainsi que d'hommes faits qui avaient accompk toutes les obligations du service, vinrent se présenter pour aller combattre à litre de volontaires. Cette ardeur présageait les succès glorieux qui en furent la conséquence, mais le sénat ayant refusé d'accorder les honneurs du triomphe aux deux consuls vittorieux, dont il croyait avoir à se plaindre, un des tribuns du*peuple les leur fit décerner par le vote des tribus. Ce fut la première fois qu'un triomphe fut obtenu sans l'approbation du sénat.

La complèlo harmonie qui avait régné momentanément ne de- Tait pas durer plus longtemps, car les jeunes patriciens^ profitant de ce que l'approche du moment des élections affaiblissait tous les pouvoirs , se concertèrent pour se venger des poursuites exercées contre des hommes de leur ordre. Les Equeset les Yolsques^ informés de ces symptômes dediscordes^ entreprirent d'en profiter; mais le consul Quintus Gapitolinus parvint, par son éloquence, à communiquer aux plébéiens son ardeur belliqueuse. La levée fut opérée si vite, que les consuls ne prirent pas le temps d'examiner les causes d'exemption. Hs déclarèrent qu'ils traiteraient comme des déserteurs, après la campagne, les citoyens dont les excuses ne seraient pas valables. Les étendards, tirés du trésor public par les questeurs et portés au Champ-de-Mars , en partirent le même jour, les troupes s'étant mises en marche dès la quatrième heure. Cet empressement et cette activité amenèrent des succès décisifs^ et les soldats revinrent avec de riches parts de butin.

La nouvelle trêve entre les partis ne devait pas être de longue durée, car, trois ans après la chute des décemvirs, le tribun Canuleîus fit la proposition de lever l'interdiction des mariages entre les patriciens et les plébéiens. Dans le même temps une autre loi était présentée par neuf tribuns sur dix pour donner au peuple le droit d'élire les consuls aussi bien parmi les plébéiens que patmi les patriciens.

Ces deux projets étaient de nature à blesser l'orgueil de la classe aristocratique plus encore peut-être qu'à nuire à son ambition. Le premier de ces projets allait à rencontre de la croyance religieuse, qui faisait regarder les patriciens comme ayant la faculté exclusive d'entrer en relation avec les dieux de la cité, d'occuper certaines magistratures religieuses et de prendre les auspices. Le mélange de leur sang avec celui des plébéiens leur semblait un acte contraire aux volontés divines, une sorte de sacrilège capable de compromettre la protection accordée jusqu'ici par les divinités aux affaires de l'Etat.

Le sénat n'ayant pas des appuis suffisants dans l'opinion des ci-'

toyens, pour entreprendre de lulter directement contre le parti op* posé^ essaya d^éluder les difficultés en portant l'attention du peupler sur des guerres prêtes à éclater; mais le tribun Ganuleius n'hésita pas à déclarer qu'aucune levée de troupes ne s'opérerait, lui vivant, ^ avant que le peuple eût voté sur les lois proposées. Le sénat céda sur la question des mariages, en pensant que les alliances entre les deux ordres ne seraient pas fréquentes et dans l'espoir que le peuple, ayant obtenu celte satisfaction, ne refuserait pas de s'enrôler; mais âa prévision fut trompée; les tribuns, excités par ce premier succès, poussèrent encore la passion jusqu'à faire obstacle à la levée.

En présence du danger de la patrie, les plus sages des sénateurs s'entremirent pour faire adopter une mesure transitoire destinée à laisser en suspens la question du droit d'admission des plébéiens aa consulat. On s'accorda, entre les deux partis, pour créer une nonyelle magistrature et pour faire élire au lieu et place des consuls, un certain nombre de tribuns militaires pouvant être pris dans ^o^ dre des plébéiens comme dans l'ordre des patriciens. Ces tribuns militaires, chargés d'un rôle politique, ne doivent pas être confondus avec les tribuns de légion qui avaient à exercer un grade dans les troupes.

Le peuple n'élut que des patriciens à cette nouvelle charge, malgré la concurrence de ceux des plébéiens qui s'étaient fait le plus remarquer dans les séditions antérieures, de telle sorte que bientôt les tribuns du peuple ayant perdu l'espoir d'y faire élire des plébéiens, ne s'opposèrent plus au rétablissement du consulat. Ce fut l'an 310 de la fondation de Rome, c'est-à-dire 66 ans après l'établissement de la République, que les tribuns militaires, au nombre de trois, entrèrent en charge pour la première fois. On y revint à plusieurs reprises comme à un moyen efficace d'ajourner les troubles qui se reproduisaient chaque fois que le projet d'admettre les plébéiens au consulat revenait en discussion.

Une nouvelle magistrature destinée à jouer un grand rôle à l'intérieur, celle de censeur, commença à fonctionner pendant cette période. En l'an 310 de la fondation de Rome, les consuls ayant été

hors d'état de procéder au recensement des personnes et des biens, exprimèrent au sénat leur opinion sur la manière d'assurer cette opération qui devenait de plus en plus compliquée, à mesure que le nombre des citoyens augmentait. Ils proposèrent d'enlever aux consuls cette attribution qui n'avait point de rapport avec leurs autres fonctions, et de la confier à une magistrature spéciale qui réglerait la manière de procéder à l'opération, et qui serait responsable de la tenue et de la garde des registres et documents. La proposition des consuls fut adoptée et donna naissance à la censure^ magistrature curule dont les pouvoirs allèrent plus tard en grandissant quand elle acquit la surveillance des mœurs. Son autorité s'étendit depuis, comme on le verra, sur tous les citoyens; les chevaliers et les séna- Umrs eux-mêmes virent parfois leur rang dépendre des décisions prises par les censeurs, qui eurent le pouvoir de les faire descendre, et dont l'inspection embrassa les maisons particulières aussi bien que les lieux publics. Les deux censeurs, choisis parmi les patriciens, furent dans la suite spécialement chargés de veiller à ce que la perception de tous les revenus publics s'opérât suivant des règles équitables. Dès que les censeurs furent entrés en charge, les opérations du cens commencèrent à s'exécuter dans une maison publique élevée dans le Ghamp-de-Mars.

La discorde continuait à régner dans Rome, et à un moment où les deux consuls exerçaient leur pouvoir régulièrement, du moins à ce qu'il semble, et où le sénat jugeait convenable de leur prescrire la Domination d'un dictateur, ils refusèrent leur participation, qui était indispensable à cette mesure; alors les tribuns profitèrent de cette occasion pour étendre leur autorité au delà de ses bornes, en menaçant les consuls de les faire incarcérer. Cette menace produisit son effet; elle décida les consuls à céder. Un& autre fois, un tribun militaire fut mis en accusation par les tribuns du peuple à la suite d'ane défaite et condamné à une forte amende par le vote du peuple assemblé dans les' tribus.

Enhardis par les succès' de ces empiétements, deux tribuns du peuple proposèrent que toutes les terres prises à l'ennemi, n'importe

à quelle époque, fussent réparties également par tète entre tous les citoyens. C'était le projet d'une loi agraire conçu dans toute l'extension qu'on pouvait imaginer, car jamais on n'eut l'idée de violer absolument le droit de la propriété individuelle. En réalité, le projet ne demandait que le partage des terres conquises. Or, depuis la fondation de Rome, des distributions de terres avaient été fréquemment exécutées comme parts de butin; la proposition n'avait donc rien d'extraordinaire ou d'inadmissible en apparence; mais, dans le fait, elle présentait deux inconvénients majeurs : l'un d'ordre politique, l'autre d'ordre social. Une grande partie des terres conquises avaient toujours été conservée au profit de l'Etat, pour augmenter les ressources du trésor public, qui aurait été appauvri si on les eût aliénées gratuitement ; ainsi la force nationale aurait été diminuée, si le domaine public avait disparu; telle était la première objection. La seconde était d'autre nature : l'Etat, pour tirer parti des terres ao» quises par ses victoires, les avait louées moyennant une redevance aux citoyens assez riches pour les mettre en valeur, et ces sortes de baux, sans durée limitée^ avaient permis aux fermiers de planter et de bâtir pour donner une plus-value à la terre, car ils étaient considérés comme jouissant d'un véritable droit de propriété, moyennant le payement d'une rente assimilée à un tribut. Les citoyens devenus ainsi possesseurs des terres du domaine public étaient presque exclusivement des chevaliers, des sénateurs, des patriciens, à part quelques plébéiens pris dans la première classe. Ainsi, la proposition tendait à enlever au premier ordre presque tout entier et aux principaux citoyens du second ordre, des biens dont ils ' avaient augmenté la valeur par des travaux et des dépenses consi'* dérables, en les regardant comme acquis pour toujours. Malheureusement le sénat, en protégeant un double intérêt, pouvait être accusé d'agir en vue des avantages privés d'un grand nombre de ses membres, puisque, en effet, l'adoption du projet de loi proposé les aurait, paraît-il, à peu près ruinés pour lar plupart, attendu que la plui; grande partie de leurs terres provenaient de cette origine. La lutte des partis devint très-inquiétante, mais les patriciens parvinrent.

à force d'attentîôns et de prévenances, à mettre de leur cdté quelques-uns des tribuns du peuple, de sorte que les autres durent renoncer, pour le moment, à continuer leur entreprise.

Les hostilités ne cessèrent pourtant pas, car, un peu après, le consul Yalerius, chargé de lever des troupes, fut entravé dans l'exercice de cette fonction par Menius, tribun du peuple, qui réussit à empêcher qu'aucun citoyen prêtât le serment militaire. La nontelle d'un succès obtenu par l'ennemi, arrivée sur ces entrefaites, décida les autres tribuns du peuple à donner au consul l'appui nécessaire pour qu'il réussit à opérer la levée.

Il faut dire, pour expliquer qu'un tribun du peuple ait fait impunément un tel abus de son autorité, que le parti plébéien avait obtenu, un peu auparavant, que le droit de déclarer la guerre passât du sénat au peuple. Il en résultait que le sénat n'avait plus le droit d'ordonner des levées par sa propre autorité, si ce n'est quand l'ennemi déclarait lui-même la guerre ou bien la commençait avant de l'avoir déclarée.

Pendant le cours de ces agitations, la dictature fut employée fréquemment pour donner plus d'unité ou d'énergie à la conduite de la guerre. Les historiens anciens mentionnent une occasion dans laquelle les deux consuls servirent dans l'armée du dictateur, qoi avait trois lieutenants généraux sous ses ordres, en y comprenant le maître de la cavalerie dont le rang était supérieur, en pareil cas, à celui des consuls.

Dans une autre circonstance, le nombre des tribuns militaires ayant été porté à quatre, sans que cette augmentation eût fait arriter aucun plébéien à cette charge, l'armée romaine éprouva des insuccès. Le peuple alors, attribuant lui->même la cause des revers an partage de l'autorité, demanda un dictateur. La concentration du conunandement produisit immédiatement un effet favorable en ranimant les courages. Mam. Emilius, nommé dictateur, força le camp des ennemis et prit d'assaut la place où ils avaient cherché on refuge. Le butin fut immense; chacun des cavaliers romains eut un prisonnier pour sa part. De tels événements étaient bien faits

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pour démontrer les avantages d'un pouvoir miGtaire très-concentré. \

Pendant que le parti plébéien luttait en vain pour obtenir directement Paccës au consulat, il fit un premier pas destiné à le conduire, par une autre voie, à l'objet de ses désirs. Il y avait à Rome deux questeurs électifs dont les magistratures se rapportaient principalement à la gestion des finances. Les consuls ayant proposé qae le nombre des questeurs fût porté à quatre, pour le besoin de l'administration des armées, les tribuns du peuple demandèrent que quelques-uns des questeurs fussent pris dans l'ordre des plébéiens. Le sénat consentit, par esprit de conciliation, à ce que le peuple fût libre de les prendre indifféremment dans les deux ordres, et cette proposition fut acceptée. Trois des questeurs élus Tannée d'après appartenaient à Pordre des plébéiens, qui eurent ainsi la voie ouverte vers le consulat et qui purent aspirer de là aux suprêmes honneurs du triomphe.

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