‹ L'ancienne Rome: sa grandeur et sa décadence expliquées par les transformations de ses institutionsChapitre 13 sur 60 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Les penplades du Latium luttant pour leur indépendance

politiiiiie.

L'Etat romain comptait quatre cent quatorze années d'existence lorsque les peuplades latines se coalisèrent pour échapper par la force des armes à des empiétements déjà consacrés par une longue habitude. A une époque éloignée, chacune de ces peuplades avait eu l'occasion de contracter avec Rome un traité particulier ayant pour but de faire cesser des hostilités dommageables et d'empêcher la guerre de se renouveler dans l'avenir.

Deuys d'Halicarnasse a relaté les dispositions d'un de ces traités conclu Tan de Rome 262, et qui ^vait par conséquent, au moment de la rupture dont il est ici question, un peu plus d'un siècle et demi d'existence. Par ce traité, les deux peuplades, conservant leurs deux existences entièrement séparées, s'engageaient h s'aider réciproquement dans toutes leurs guerreis, en y employant toutes leurs forces, et à se partager équitablement les- dépouilles des ennemis. Certaines relations de citoyen à citoyen avaient été réglées aussi par des dispositions spéciales; elles avaient constitué entre les deux peuples une sorte de droit civil international qui fut désigné sous le nom de jus Latii. Cette circonstance peut servir à appuyer une conjecture très-vraisemblable qui considère la population de Rome comme provenant de souche latine.

Quoi qu'il en soit, il est clair qu'un traité d'alliance offensive et défensive avait dû profiter surtout. à celui des deux contractants qui avait une politique Constamment belliqueuse, et qui ne se préoccupait jamais d'arriver h. une paix définitive, mais seulement d'éviter d'avoir à combattre plusieurs ennemis à la fois.

A la suite de ses traités avec les peuplades du Lalium, le sénat romain ne fit plus aucune entreprise de guerre sans appeler les troupes de ses alliés qui entrèrent dans son armée comme auxiliaires.

\ .\ : .*^\ :^^.K>> t'Uiieui placées sous le commandement de l'officier ^.1-. ' ;. .\uisu. *\c dictaleur, qui était le chef de Tarmée romaine.

^^-.-w ^^ç* t it iilu5 Bouvenl une issue favorable, et la part de butin :. " ^.-- i;;A aiixiliaires était assez forte pour leur faire appréder 1^ >^. à^ r.^mbattre du côlé des Romains; néanmoins le sénat i -^^ .\>:K>5iait seul de la part du butin réservée an trésor po- > . ««-.N. if'rrrs qu'il se faisait concéder et aussi des avantages polii^. .';>^ i:r ii conquête. Il avait établi la solde de ses tronpes en la .vxujL^i >ar los tributs qu'il avait imposés, et il continnaît à frapper ^n> laiivVs sur les vaincus pour accroître le nombre des troupes ^* ,1 iv^urrail entretenir sur pied.

Krii liit, les peuplades du Latium ne jouissaient plus de l'égalité ,Iav.> leurs relations avec Rome. Le changement survenu s'était pro- U^:i {graduellement, en quelque sorte par la marche naturelle des o\\'uoments, mais non pas sans exciter des plaintes et des réclamal.vMts. Les gouvernements des peuplades latines paraissent avoir u^ujours eu entre eux certains liens habituels et ils s'entendirent )vnir présenter des réclamations communes. Ils demandèrent d'abord «Il sthmt romain que les anciens traités fussent renouvelés, avec l'aiteution de faire revivre après cela des droits qui résultaient des i\nnentions écrites. Ils espéraient arriver par ce moyen à ne point Uisst^r périmer leurs titres à une égalité qui disparaissait de pins ou plus devant la coutume. Le sénat romain fit attendre pendant un Irt'^s-long temps sa réponse; mais craignant de pousser les Latins à rhostilité , dans une circonstance où il avait des ennemis dangeriMix à combattre, il donna satisfaction sur ce point sans rien cbani;ct^r pour cela à sa ligne de conduite.

Les traités renouvelés donnèrent aux peuplades latines des droits manifestes qu'elles cherchèrent à faire valoir; mais cela ne pouvait pas empêcher que les décisions relatives à la guerre comme k la' paix, que la conduite des opérations et les conditions qui y mettaient lin ne fussent réglées à Rome, car il n'y avait point ailleurs d'autorité assez forte et assez expérimentée pour oser entreprendre do rivaliser avec le sénat romain. Les peuplades latines, cherchant

de concert à jortir de cette situation, en imaginèrent ua moyen et le firent proposer au sénat romain en leur nom collectif.

EnniuSy leur envoyé, fut admis en présence du sénat auquel il adressa un discours dont la conclusion était exprimée par ces pa • rôles caractéristiques : c II faut que désormais l'un des deux con- I sols seulement soit pris dans Rome ; que ce sénat soit composé ( moitié de Latins, moitié de Romains, en sorte que nous ne for- ( mions plus qu'une seule république. > En réalité donc, les Latins avaient formulé avec précision un projet de réforme destiné à transformer la constitution romaine pour l'adapter au gouvernement d'une république fédérative. Le sénat proposé aurait eu les éléments nécessaires pour diriger avec impartialité les affaires communes à l'ensemble des Etats réunis.

Le sénat romain repoussa cette proposition, sans la discuter, avec la plus vive indignation, et Rome sortit victorieuse, deux ans plus \ttAf de la guerre qui s'engagea immédiatement. La résolution que le sénat romain a prise sous l'influence des sentiments soulevés par le patriotisme et par l'esprit de corps a donc été ratifiée par le succès. Il n'y a point là néanmoins, en y réfléchissant, de motif suffisant pour traiter la proposition des Latins avec le dédain que Montesquieu lui-même a manifesté. Ce projet, quelque incomplet et imparfait qu'il fût, aurait pu ouvrir la voie à une amélioration trèsdésirable; car en faisant participer tous les Etats alliés aux grandes affaires qui les concernaient autant que Rome, il aurait pu asseoir le gouvernement de la république sur un principe d'équité qui lui a fiût défaut, et par là prolonger sa durée. La domination romaine elle-même n'aurait-elle pas eu plus, de durée si elle avait mieux su limiter dans la suite son extension? Au moment d'engager la guerre tentre les Latins fédérés, le sénat s'est trouvé placé comme à Tembrancbement de deux routes; il est permis de douter qu'il ait pris la meilleure.

Les légions romaines eurent à combattre dans cette guerre contre des'troQpes formées à leur école, et qui devaient sans doute les égaler sous le rapport de l'armement et de l'organisation comme de la tac-

tique. La lultc, meurtrière et acharnée, devint par instants très-périlleuse, mais Rome avait la supériorité que prend un gouvernement ferme et résolu contre une coalition. Dans celle-ci les vues opposées, et les intérêts divergents empêchent de saisir le moment d'agir qui passe inaperçu au milieu du bruit des délibérations.

Non-seulement Rome triompha de ses adversaires, loais elle tira de ses victoires le meilleur parti qu'on en pût espérer, grâce à Thabileté du sénat qui jamais ne s'était montré plus capable et plus digne de tenir les rênes d'un empire. U sut, dès que la fatigue de ^ la lutte se fit sentir chez ses adversaires, les désunir par des concessions partielles qui furent faites à propos, et il facilita ainsi des succès militaires qui mirent fin à la guerre en amenant aux pieds de Rome les plus hostiles et les plus persévérantes des peuplades , coalisées.

Après avoir fait usage de toute son adresse pour désunir les belligérants, le sénat usa de la victoire avec une admirable profondeur de vue, sans se laisser éblouir par l'enivrement du triomphe. Toid comment parlait dans une de ses séances, Tan 41 8 de la fondation de Rome, le consul Lucius Furius Camillus, qui avait commandé l'armée victorieuse : • H ne reste plus qu'à vous prémunir désormais contre le retour des rébellions et à assurer pour jamais la tranquillité par la sévérité ou par la clémence. Si vous voulez user avec rigueur des droits de la victoire, vous pouvez détruire tout le Latium et faire un vaste désert d'un pays d'où vous avex tiré de puissants secours dans tant de circonstances mémorables. ^ Préférez-vous, à l'exemple de nos pères, augmenter la force de Rome en admettant les vaincus au nombre de vos concitoyens? Vous avez une source féconde pour accroître à la fois votre puissance et votre gloire, car il est certain qu'il n'y a de dominati(UI stable que celle qui repose sur le bonheur des sujets. » Le sénat conforma sa conduite à ces sages conseils, tout en pre-» nant des mesures prévoyantes pour éviter à l'avenir le danger des insurrections concertées. Il commença par défendre aux peuplades latines toutes les assemblées générales, même celles qui résultaient

simplement de la coutume, et à plus forte raison celles qui étaient destinées à nouer des liens fédératifs. Le droit de contracter des alliances, de déclarer la guerre ou de signer des traités de paix, leur fat aussi retiré. Enfin les Latins perdirent jusqu'à la liberté de contracter des mariages d'une peuplade à Tautre. Après avoir adopté ces mesures générales en vue de réduire les petits États latins h rimpuissance par l'isolement, le sénat prit encore le soin de séparer leurs causes en se faisant présenter un rapport spécial et circonstancié sur la conduite tenue par chacun d'eux pendant Tinsarrection; après quoi il les traita différemment l'un de l'autre. A la suite de cette enquête, les conditions imposées réglèrent nonseulement la situation politique de chaque peuplade, mais les droits civils de leurs citoyens dans leurs rapports avec les citoyens de l'État romain. Il ',ne faut pas perdre de vue que les territoires étaient très-rapprochés et que les lois sociales étaient encore trèsamples et très-primitives, du moins par rapport à celles de notre \mfê.

Un territoire déterminé d'une manière absolue constituait Vager romanus; toutes les terres qu'il contenait étaient destinées à demeurer en la possession des citoyens romains sans jamais pouvoir passer en d'autres mains, car d'après la constitution militaire la force de l'État reposait sur ce droit de propriété; sans lui point de légions. La législation avait donc arrêté ses prescriptions en conséquence. L'intérêt public exigeait d'un côté que les citoyens romains te pussent pas être expropriés par des étrangers, et de l'autre qu'on pût renforcer l'État ou réparer ses pertes au moyen de l'admission des étrangers, à la condition qu'ils fussent capables et dignes de remplir tous les devoirs du citoyen. Le droit de propriété, les ma- . riages et leurs contrats, les dispositions relatives à l'hérédité, à l'adoption, à la vente ou à l'achat des terres, reçurent tout d'abord des restrictions très-graves ou plus généralement des prohibitions absolues à l'égard de l'étranger, pour l'empêcher de pouvoir arguer jamais d'un droit sur une propriété immobilière faisant partie de Vager romanus. Ce territoire, toutefois, n'était point im-

muable ; il avait déjà été agrandi dans plusieurs occurrences, et il le fut encore à la suite des événements qui avaient fait perdre au peuplades du Latium leur liberté politique. Quelques-unes entr^snt avec leur territoire dans Vagef' romanus, et leurs habitants de condition libre acquirent par là tous les droits des citoyens romains, y L compris les votes politiques dans les comices, tant ponr les élections des magistrats que pour l'adoption des lois.

On peut comprendre après cela comment le sénat attribua aux citoyens de Lanuvium le droit de cité romaine tout en leur conser* \^ vant en même temps le droit de pratiquer leurs fêtes religieuses, ou pour mieux dire les cérémonies du culte qui leur étaient particulières. Les dieux de Lanuvium étaient par cela même admis aa nombre des dieux protecteurs de Rome. Il y avait donc là un fait important pour la population entière. Âricie, Nomente et Pedom (chacun de ces noms comprend une peuplade particulière), reçurent la même faveur que Lanuvium, Le sénat put conserver les mêmes droits aux citoyens de Tusculum, qui les avaient reçus auparavant, en feignant de considérer leur révolte comme étant la faute de quelques-uns sans que leur gouvernement y eût pris part.

Velitre, qui était une ancienne colonie de citoyens romains, s'était révoltée à plusieurs reprises ; le sénat la traita très-rigoureusement. Ses murailles furent abattues pour lui ôter tout moyen de défense, et on lui enleva son sénat pour la faire gouverner par un envoyé de Rome. Les Campaniens, en considération de leurs valiers qui avaient refusé de prendre part à la révolte, ainsi que citoyens de Fundi et de Formies, pour avoir donné passage anx armées romaines, reçurent le droit de cité sans le droit de suf- ^ frage; ce qui veut dire qu'ils furent traités comme citoyens, rojp'. i mains au point de vue du droit civil. Ils n'avaient point les attiflw I tions politiques, mais ils étaient capables de les acquérir paiç^rj l'action seule des lois civiles, à la condition de renoncer à être"/ citoyens de leur peuplade, en allant prendre possession de la phh ' priété acquise sur le territoire de Rome. *

k d'autres peuplades encore le sénat accorda non pas le droit de

:ité sans le droit de suffrage, c'est-à-dire le droit civil entier, mais seulement quelques-unes de ses parties : par exemple, le droit de mariage; le droit des ventes et achats, c'est-à-dire le droit de com* tnercer avec les Romains et de faire juger les différends, sur le pied de Tégalité, d'après la loi romaine; le droit de tester et d'hériter. Dans ces cas-là, ou bien le citoyen latin pouvait contracter avec une romaine un mariage régi par la loi romaine et ayant pour lui les mêmes conséquences que s'il était déjà citoyen romain , ou bien adieter une propriété sur le territoire romain, ou bien devenir hé- : n&er d'un romain par suite d'un testament. En accordant chacun [ de ces droits séparément, le sénat recherchait l'avantage de faire désirer le reste et d'inspirer aux peuplades latines des aspira* tions distinctes l'une de l'autre qui ne les porteraient pas à se coaliser, mais à se rendre utiles au pouvoir dont elles solliciteraient les faveurs.

: La faculté donnée aux citoyens d'une peuplade de parvenir à la qualité de citoyen romain en quittant leur pays d'origine, ne leur offrait que des avantages; mais il n'en était pas de même pour les peuplades dont le territoire était annexé à Yager romanus. On en peut juger par un exemple, car le sénat romain ayant offert le droit de cité avec le droit de suffrage à trois peuplades de la confédération des Berniques, nommées VeruUes, Férentine et Alatrinum, porfr les récompenser de leurs services, elles demandèrent à conserver .hors lois. Cela leur fut accordé.

r Anagries avait pris les armes contre les Romains ; le sénat lui dcmna le droit de cité sans le droit ,de suffrage, et lui ôta ses élections politiques, en ne laissant plus à ses magistrats d'autres attribaâons que de présider aux sacrifices. Ainsi le droit civil de la cité ibBome fat donné dans ce cas opmme une sorte de punition desti- 1^' à sQustraire les habitants aux lois civiles qu'ils préféraient, *en ' même temps -qu'on leilr enle^t avec leurs libertés politiques le goavemement auquel ils étaient attachés. Le droit civil de Rome ne leur était sans doute attribué que pour les rendre plus faciles à gouvenier pailles délégués chargés de cette mission. Il y eut ainsi

pour les peuplades soumises à Rome un grand nombre de situations distinctes au point de vue du droit civil ; mais^ au point de vue politique, elles se partagèrent en deux classes bien tranchées : 1« celle des peuples fédérés qui conservaient leur autonomie administrative; 2® celle des peuples qui avaient à la tête de leur gouvernement on' magistrat envoyé de Rome. Les premiers étaient des peuples alliés; les seconds, des peuples sujets. Parmi ces derniers, il en était qm avaient perdu volontairement leur indépendance et qui, comme lei Volsques de Fabrateria et les Lucaniens, avaient exprimé le Aéât\^ d'être admis sous la tutelle de Rome, en lui promettant obéissance et fidélité à la condition d'obtenir sa protection contre les attaques dei Samnites. D'autres encore avaient rechercné la protection de Rome pour en obtenir un bon gouvernement, se sentant incapables de te créer eux-mêmes. Tite-Live a pris soin de constater que, Tan 436 de la fo)idation de Rome^ des préfets avaient été envoyés à Gapoue pour y rendre la justice d'après un code dressé par le préteur Lucius Furius. C'étaient les Capouans eux-mêmes qui l'avaient de* mandé pour remédier aux dissensions dont ils étaient tourmentés. La renommée ayant répandu parmi les alliés la connaissance des heureux effets produits à Capoue par les institutions venues de Rome, Antium, qui n'avait ni institutions fixes, ni magistrats avec des attributions déterminées^, fit la même demande et obtint par le même moyen les mêmes avantages, t C'est ainsi, ajoute Tite-Live, que non-seulement les armes, mais les lois de Rome, s'étendaient-^ au loin. • * ^

Ces faits montrent en effet que les Romains avaient acquis dès lors, avec la supériorité des armes, une supériorité non moins importante dans la double science des constitutions politiques et des lois civiles. C'est par là qu'ils gagnaient définitivement l'adhésion* des peuples de leur race. Ils avaient déjà appliqué aux autres peuplés la règle qui devait assurer la stabilité de leurs conquêtes, règle . bien simple qui consistait à laisser au vaincu l'exercice paisible de son administration intérieiy*e, de ses lois civiles,' de ses coutumes et de sa religion.

Grâce à tant de sagesse et de prévoyance, Rome devint beaucoup îlus puissante après la guerre du Latium qu'elle ne Tétait auparavant. Elle eut des auxiliaires soumis et sûrs à la place d'alliés touours disposés à contester le droit qu'elle s'arrogeait de les conduire ans cesse à de nouvelles expéditions, sans les consulter ni sur la juerre avant de l'engager, ni sur la paix avant d'en arrêter les îonditioQs. L'extension qui avait été donnée à Vager romanus avait augmenté la force militaire de l'État dans son élément essentiel, en fournissant un plus grand nombre d'hommes pour participer aux tevées des légions. Les troupes auxiliaires qui devaient constam- ; ment concourir au succès des armes romaines, sans dépasser jamais beaucoup le nombre des légionnaires, étaient accrues dans la même froportion que ses propres troupes.

Après 416 années signalées presque toutes par des expéditions de guerre, Rome n'étendait pas encore son autorité sur un espace bien considérable, car les territoires de ses alliés ajoutés au sien propre ne contenaient peut-être pas la dixième partie de l'Italie

actuelle. Mais sa supériorité dans l'art de gouverner comme dans l'art de la guerre était solidement établie, et les nouveaux succès qui l'attendaient allaient acquérir bientôt une rapidité beaucoup plus grande que par le passé.

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