CHAPITRE X
Conquêtes en Italie, de l'an de Rome 411 à l'an 489.
Après avoir conquis le Latium, Rome, portant ses armes dé plus en plus loin, parvint, dans l'espace de soixante -dix-huit ans, à d(H miner une grande étendue des territoires de Tltalie situés sur la -*i rive droite du Pô. A la suite de guerres dans lesquelles les légions j avaient marché tantôt au sud, tantôt à l'ouest et tantôt au nord, des \ victoires nombreuses, entrecoupées pourtant de revers très-graves, avaient eu pour résultat de ne point laisser un seul Etat de quelque importance qui ne fût lié à la puissance romaine par un traité formel
La plupart de ces Etats avaient reçu le titre d'alliés ; mais ils ne s'abusaient plus au point de se regarder comme étant encore les égaux de l'Etat romain alors qu'ils étaient astreints, soit à payer un tribut annuel, soit à fournir un nombre déterminé de troupes à la première réquisition. A côté des Etats rattachés à Rome par des traités d'alliance, sous des conditions d'inégalité compensées par une protection assurée contre les agressions, il y avait, comme on Ta vu, des Etats sujets qui ne conservaient pas la liberté de se gouverner par eux-mêmes et auxquels Rome envoyait des magistrats chargés de ce soin.
Les colonies, qui entretenaient avec la métropole des relations plus intimes, avaient donné naissance à des Etats d'une troisième classe qui n'avaient point de motif pour regretter, comme les précédentes pouvaient le faire, l'indépendance complète qu'ils n'avaient jamais possédée. Ces colonies étaient devenues nombreuses parce qu'elles avaient été formées, non-seulement en vue de donner aux citoyens des terres provenant de la victoire, mais aussi pour occu-' per des positions avantageuses, soit en assurant la possession d'un j i^fc| défilé, par exemple, soit en fournissant un point d'occupation, an 5 ."1^ jnilîsii de population^ avec lesquelles la paix n^était pas assuréer .^- suffisait d'entQui^r d'nn rempart uQe ville de la colonie pour en
faire une forteresse destinée à donner un appui très-avantageux aux armées romaines quand leurs opérations les amenaient dans la région avoisinante. Il ne faudrait pas croire néanmoins que les citoyens qui s'engageaient pour aller fonder une colonie fussent animés par la pensée de guerres à entreprendre pour imiter en petit la métropole, ni qu'ils demeurassent constamment sous les armes. On sait, au contraire, que sans avoir l'idée de se soustraire aux obligations légales du service militaire, ils portaient presque exclusivement leurs vues sur la propriété territoriale qui s'offrait à eux et sur l'avantage de pouvoir jouir de la tranquillité nécessaire \ pour recueillir les fruits de leur travail. Tite-Live a mentionné une circonstance où l'on tenta en vain de décider les citoyens à s'engager pour une colonie située de telle manière que ses habitants devraient avoir très-souvent les armes à la main. I Les armées romaines ayant étendu graduellement le cercle de '■ leurs opérations dans la péninsule italienne, arrivèrent à des territoires occupés par des peuples de race grecque ; ces peuples, peu belliqueux sans doute , se jugeant hors d'état de lutter par euxmêmes, appelèrent à leur aide Pyrrhus, roi d'Epire, qui était déjà renommé par ses qualités militaires. Ce prince vint débarquer à Tarente avec une armée qui était composée de soldats volontaires engagés à prix d'argent pour une longue période de temps. La légion romaine allait se trouver pour la première fois en face de troupes permanentes dont l'organisation , les armes , la tactique loi étaient inconnues. Dans ces conditions, le résultat de la première rencontre était difficile à prévoir.
Pyrrhus remporta la victoire et l'emploi qu'il faisait des éléphants pour le . combat contribua à son succès dans la première bataille^ Mais, ses pertes, bien qu'inférieures à celles des Romains ^ étaient considérables et il avait combattu trop loin de ses Etats pouj* pouvoir remplacer promptement les tués et les blessés. Aussi Pyrrhus, kiftèk avoir poussé une pointe jusqu'auprès de Rome, retira-t-il promp- ^iedfent iK)n armée^ d'jme situation comprojpise et la ramenart-if à TareÀte pour y passer, llih^r. Les RoojAins lui livrère9t> Tannée
suivante^ une seconde bataille, qu'ils perdirent comme la prendre, mais en infligeant encore au vainqueur des pertes si considérables , que Pyrrhus, sachant le sénat décidé à refuser les conditions de paix qu'il proposait, abandonna le champ d'opérations de l'Italie pour porter ses armes en Sicile. Quand il revint ensuite de Sicile en Italie, à la demande de ses alliés qui l'appelaient à leur secours, il rencontra une nouvelle armée romaine résolue à courir de nouveau les chances d'une bataille. Mais les Romains, pour lesquels la guerre était un art et qui travaillaient sans cesse à s'y rendre habiles, avaient profité des leçons de l'adversité et approprié leur tactique à celle de leur adversaire. Celte troisième rencontre eut un sort tout différent des deux premières. L'armée de Pyrrhus fut mise en déroute et son camp pris. Les Romains tirèrent de là des leçons de castramétation dont ils surent profiter dans les guerres qui suivirent.
Pyrrhus défait se rembarqua et retourna en Grèce avec la plus grande partie des troupes qui lui restaient, laissant seulement une garnison dans Tarente. Cette place fut rasée quelques années après, à la suite d'un siège qui se termina par sa reddition. La guerre se prolongea encore pendant quelques années en changeant de théâtre pour se porter dans le sud de l'Italie, où elle prit fin Tan de Rome 489. A ce moment Rome eut dans sa main presque toute l'Italie delà rive droite du Pô. Non-seulement elle en avait fait la conquête, mais le sénat s'était préoccupé du soin d'éviter les révoltes des vaincus en laissant aux Etats demeurés debout une situation assez satisfaisante pour qu'ils n'eussent aucun grief fondé, aucun sujet de plainte légitime.
Après la période qui finit là, Rome continuera à étendre sa domination; mais la grandeur morale, qui consiste surtout dans la valeur des citoyens, ne tardera pas à décroître. En ce moment encore les richesses particulières sont très-limitées parce qu'elles ont presque exclusivement pour base les produits de l'agriculture. On ne voit, dans Rome aucun produit du luxe; on n'y connaît pas encore aiBS^ besoins factices, ni, comme conséquences inévitables, l'envie qu'il fait naîtFe,Jes vices qu'il engendre, les mœurs qu'il efifémine.
La discipline des soldats ne devait rien laisser à désirer dans ce temps où un consul se faisait un devoir de condamner son fils à la mort pour avoir combattu en violation d'un ordre fait pour tous. Le sentiment du patriotisme n'était-il pas porté aux plus généreux sacrifices dans un Etat qui pouvait citer l'exemple célèbre de Decius se précipitant dans un gouffre parce qu'il croyait^ avec tous ses concitoyens» que le sacrifice d'une vie humaine pouvait apaiser le courroux des dieux irrités I
Les censeurs avaient commencé à exercer sur les mœurs des citoyens de toute condition, et même sur les actions accomplies dans l'intérieur de leurs demeures, une surveillance de tous les instants. (Quelques-unes des punitions infligées à des personnages considérables, pour des fautes qui nous sembleraient légères, témoignent d'une sévérité qui ne s'est plus retrouvée depuis.
Tout cela ne doit pas conduire, toutefois, à considérer les citoyens romains comme ayant eu pour mobile principal un généreux désintéressement; c'était tout le contraire. Ils avaient au plus haut degré le courage de braver la mort sur le champ de bataille, et cette qualité a été le fondement de la grandeur de Rome, mais elle était stimulée par l'amour du gain , à peu près comme cela a eu lieu dans notre siècle pour les marins embarqués sur les bâtiments corsaires, car les progrès du droit des gens, en interdisant toute confiscation de la propriété privée au profit des soldats dans la guerre de terre, n'ont point encore aboli complètement les bénéfices qu'on retire des parts d'un butin fait sur mer dans la capture des navires de commerce. On peut se faire une idée des bénéfices qui pouvaient résulter pour les soldats romains d'une expédition de gaerre, en se reportant à un fait caractéristique qui est très-peu postérieur à la soumission de l'Italie: Fabius ayant été chargé, en qualité de consul, de diriger une expédition contre l'Etrurie, fut immédiatement entouré d'une foule de jeunes gens demandant h senrir comme volontaires : • Je ne veux , leur dit-il , enrôler que • quatre mille fantassins et six mille cavaliers. Je suis plus désireux c de vous ramener tous riches que d'avoir beaucoup de soldats. »
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Le sénat romain avait reconnu depuis longtemps déjà que rétablissement de bonnes voies de communication était le meilleur moyen d'accroître sa puissance militaire, en donnant plus de rapidité au mouvement de ses armées. Aussi fit-il commencer immédia« tement et poursuivre avec activité plusieurs grandes routes très* solides qui, partant de Rome, traversèrent l'Italie en tous sens. Il eut soin, en même temps, d'imposer aux Etats traversés par ces routes l'obligation de fournir aux troupes de passage tous les approvisionnements qui leur seraient nécessaires.
Pendant les années employées à la conquête de l'Italie, le terri* toire romain, Yager romanus^ avait encore été étendu pour récoiB* penser des peuplades qui s'étaient montrées dignes de cette faveur. |e Le nombre des tribus, qui avait été de 21 au moment de rétabli»* sèment de ces circonscriptions par Servius TuUius, atteignit k chififre de 33. Ce territoire , dont les limites extérieures allaient à 50, à 60 et à 100 milles des murs de Rome, comprenait un certaiB nombre de villes dont les habitants jouissaient du droit de cité, opiimo jure, mais il y avait aussi des enclaves de villes dont le ter^ ritoire ne faisait point partie de ïager romanus. Ces enclaves servirent souvent de refuge aux condamnés politiques que la loi ne poursuivait pas sur un territoire étranger.
Le nombre des citoyens romains des trente-trois tribus, constaté par un recensement opéré vers cette époque, montait à 262,322, ce qui correspond pour le moins à une population de 891,894 âmes, sans y comprendre les affranchis ni les esclaves. Les forces militaires de Rome, celles qui lui appartenaient en propre et qui formaient les légions , avaient donc augmenté notablement par le moyen des annexions faites pour réparer les pertes occasionnées par des expéditions si souvent renouvelées. Il est à remarquer, à ce propos, que le nombre des citoyens romains n'a jamais augmenté sensiblement que par l'admission des étrangers ou par l'affranchissement des esclaves.
Le gouvernement de Rome mettait en mouvement un si grand nombre de citoyens appelés à prendre part directement aux déd-
sions les plus importantes , qu'il ne fut jamais complètement dépourvu d'animation. Les élections» les projets de loi, les jugements pour délits politiques, les décisions sur la guerre ou la paix» la levée et le départ des légions, le retour des soldats licenciés à la fin de leur expédition, tout fournissait des occasions presque incessantes de s'occuper d'affaires publiques, de se concerter par avance pour faire triompher une opinion, et de s'animer jusqu'à la passion dans les luttes engagées contre l'opinion adverse. On peut dire pourtant que le gouvernement, pendant cette période, fut régulier, calme et fort, en ce sens que l'obéissance à la loi était bien assurée et qu'il n'y avait point de partis, ni même de citoyens tendant à renverser la constitution de l'Etat. Les patriciens, les sénateurs, les chevaliers se mêlaient avec les plébéiens sur le forum» et l'influence des principaux citoyens du premier ordre, de ceux des familles patriciennes et sénatoriales sur ceux du second, influence qui était entretenue incessamment par des services rendus, formait comme un ciment qui les reliait solidement, plébéiens et patriciens, les uns aux filtres. Les mœurs aidaient ainsi, avec une efficacité admirable, au fonctionnement de la constitution politique, parce que les luttes si violentes du passé n'avaient point laissé de haines entre les classes.
Un parti s'était formé pour prendre en main les intérêts privés des plébéiens et pour augmenter les pouvoirs politiques de leur ordre. L'autre parti, plus préoccupé de l'intérêt national dont le sénat avait la charge, s^était efforcé de ne faire fléchir cet intérêt que devant la volonté régulièrement exprimée de la majorité du peuple; mais il avait dû, par patriotisme, céder plusieurs fois à la violence, et il l'avait toujours fait assez tôt pour recouvrer bientôt It prépondérance.
La plus grave des concessions faites par le parti patricien avait été celle qui avait introduit dans la constitution les tribuns du peuple, armés d'un pouvoir redoutable parce qu'ils pouvaient être tentés d'en abuser. Deux ans après leur création, ils convoquèrent les comices par tribus pour enlever au parti patricien quelque chos6 de l'influence qu'il exerçait dans les comices par centuries.
On ne sait pas au juste comment se comptaient les votes des citoyens dans les comices par tribus^ mais la richesse y perdait certaincm^t de son importance» car le parti plébéien s'efforça systématiquement d'augmenter leurs attributions. Il réussit à les rendre fréquents en leur faisant attribuer Télection à des magistratures dont l'origine n'était pas très-ancienne» telles que celle des édiles curuïes, celle des questeurs et celle des tribuns du peuple, sans compter les magistratures secondaires chargées du soin des affaires locales.
Il arriva un moment où les tribuns du peuple, satisfaits des prérogatives qu'ils avaient acquises, après avoir obtenu le droit d'entrer au sénat pour y faire entendre leurs observations sur les questions à l'étude, se montrèrent disposés à la concorde et prêté' rent leur concours à l'exécution des lois qui reprirent leur légitime empire. D'ailleurs, comme l'ordre des chevaliers, envisagé au point de vue du service militaire et comprenant la noblesse de tout rang, éprouvait dans les combats des pertes qui étaient plus considérables, relativement au nombre, que celles des plébéiens, les familles de la noblesse étaient les plus exposées à s'éteindre. Il résulta de là que la loi qui avait décrété l'admissibilité des plébéiens aux charges donnant entrée au sénat fut reconnue, non-seulement acceptable, mais nécessaire.
Les institutions politiques ne subirent, pendant la période de temps consacrée à la conquête de l'Italie, que de légers changements; mais ces changements eurent tous pour objet d'augmenter les attributions des assemblées populaires.
Les décisions des comices par centuries avaient été originairement soumises à une sorte de contrôle ; elles ne devenaient point définitives avant d'avoir été mises aux voix dans les comices par curies qui étaient la plus ancienne forme des votations populaires. En l'an 415 de Rome, les plébiscites qui étaient votés dans les comices par tribus furent déclarés exécutoires sans avoir besoin de l'approbation des comices par curies. Un peu plus tard, les comices par curies ne furent plus guère qu'une simple formalité qui ne se rattachait qu'à une tradition religieuse.
Une loi avait ordonné que Tun des deax censeurs devrait être pris parmi les plébéiens; une autre que les deux consuls pourraient appartenir à cet ordre. Ces dispositions n'empêchaient pas le peuple de se considérer comme mattre, à l'occasion, de contrevenir aux décisions ainsi arrêtées.
L'an de Rome 417, les plébéiens avaient été déclarés admissibles ila préture; Tan 428, au proconsulat, nouvelle magistrature créée originairement pour donner à un consul sortant le moyen de continuer à diriger une guerre commencée. En Tan 452, les plébéiens purent arriver, par l'élection, aux magistratures religieuses d'augure et de pontife, j En joignant à ces mesures celle qui avait fait cesser le droit du créancier sur la personne du débiteur, on a sous les yeux l'ensemble des innovations qui eurent le double efTet d'augmenter le pou- Toir de Tordre plébéien et de le mettre en situation de défendre tous ses intérêts.
Peut-être n'est-il pas inutile de faire remarquer que ces mesures n'avaient nullement pour but de confondre les classes dans une égalité analogue aux tendances du temps présent. Le parti plébéien ne se proposait pas d'abolir les distinctions établies entre les ordres; il travaillait à abaisser les barrières qui avaient longtemps empêché de monter les degrés.
Loin de diminuer le prestige de la noblesse, l'admissibilité des plébéiens dans le sénat ne fit qu'assurer à ce grand corps la conservation de son rôle. Quand, au lieu de demeurer fermée, la noblesse s'enrichit des supériorités et des gloires de l'autre ordre, l'éclat de ses services en fut augmenté et elle n'eut pas d'appui plus assuré que celui des principaux plébéiens animés par l'espoir de s'élever à on rang qui était l'objet d'une légitime ambition. Des qualités militaires démontrées par des actions d'éclat ou par des succès de guerre étaient le moyen le plus sûr d'obtenir la faveur publique et d'arriver aux grandes magistratures , dans un pays où tout citoyen était soldat. Mais l'intelligence des affaires, la générosité personnelle, l'habileté à plaire, l'art de la parole, qui avait beaucoup
d'occasions de s'exercer, en un mot tous les moyens d'influence concouraient aux succès d'une candidature. Les hommes des plus grandes familles, les plus anciennes et les plus illustres, n'étaient point dispensés de toutes ces qualités.
L'influence de l'aristocratie se conservant ainsi tant à l'aide des gloires récentes que par le prestige des anciennes, donna une mar- . che régulière, prévoyante et hardie, à un gouvernement basé sur la participation directe de deux cent mille citoyens et plus aux décisions à prendre dans les grandes affaires. Le fait incontestable de la remarquable habileté de ce gouvernement ne s'explique bien que : si l'on se reporte aux mesures admirables de Servius Tullius, qui avaient proportionné l'influence du citoyen sur les affaires publiques aux services qu'il était tenu de rendre à l'Etat; il faut cousidérer, en outre, que l'aristocratie de Rome exerçait toutes ses fonctions, celle de sénateur comprise, non pas seulement gratuite- 4 ment, mais presque toujours à titre onéreux.
Enfin, il faut savoir encore, comme on l'expliquera plus tard, que les décisions des comices furent entourées de précautions, prises pour éviter les fautes provenant des entraînements qui se produisent si souvent dans les réunions nombreuses.