CHAPITRE XIV
Expansion de la puissance romaine (554 à 578).
y Après avoir abattu Carthage, Rome, jouissant de la concorde intérieure et n'ayant plus en Italie que des alliés soumis, était k Tabri de toute agression et même de toute rivalité. Il n'y avait point de famille qui n'eût éprouvé, pendant cette lutte prolongée, des pertes que le temps seul pouvait réparer; aussi, quand le sénat proposa, bientôt après, de s'engager dans une nouvelle guerre, le peuple se montra-t-il défavorable tout d'abord à ce projet. Le consul qui présidait parvint néanmoins à obtenir des comices par centuries un vote approbatif, parce qu'il fit valoir contre Philippe, roi de Macédoine, des griefs antérieurs. En insistant avec ardeur sur la part que les troupes de ce prince avaient prise à la dernière guerre, pendant laquelle elles étaient allées combattre en Afrique du côté des Carthaginois, il emporta la décision.
Au bout de quatre campagnes, le roi de Macédoine, réduit à demander la paix, accepta les conditions du vainqueur. Il s'engagea à licencier l'armée permanente qui avait fait sa force, et avant lui celle de son royaume, pour ne garder que 500 hommes de troupes. Il retira les garnisons qui occupaient les îles de la Grèce, prit l'engagement de ne faire aucune guerre sans l'assentiment du sénat romain, livra sa flotte, donna une indemnité de guerre et consentit, ^ outre, à payer pendant dix ans un tribut annuel.
Après avoir réduit ainsi le dominateur de la Grèce au rôle d'allié soumis, le sénat profita de la célébration des jeux qui réunissaient des hommes de toutes les parties de la Grèce, pour faire promulguer par le consul un décret qui rendait à toutes les villes si célèbres de cette contrée leur autonomie et leurs franchises. Le décret contenant ces mots magiques : c Tous les Grecs d'Europe et d'Asie sont libres, » fut accueilli avec les transports de l'ivresse par ces populations impressionnables, qui avaient conservé sur les Romains
et sur les autres peuples civilisés une supériorité marquée dans les lettres et dans les arts, mais qui avaient perdu, en même temps que l'habitude de la guerre, les vertus militaires de leurs ancêtres. Les Grecs ne s'aperçurent même pas que la faveur de Rome, en te dérobant à la domination macédonienne, les condamnait à ne plus devenir capables de défendre leur propre pays^ et, partant, h na recouvrer jamais l'indépendance nationale.
Antiochus, roi de Syrie, étant intervenu en Grèce pour disputer certaines contrées de ce pays à la domination de Rome, le sénat n'hésita point à porter des légions en Asie. La lutte fut biëtttdt ter^ minée; Antiochus accepta des conditions de paix qui lui enlevaienf le droit de faire la guerre dans l'Asie-Mineure et qui lui imposaient une indemnité de guerre considérable.
L'Egypte, qui formait un royaume dont les possessions s'étendaient vers l'Asie aussi bien que le long des côtes de la mer Rong^ entra dans l'alliance de Rome en se plaçant sous sa protection.
Rome eut beaucoup plus d'efforts à faire pour soumettre les pen-^ "l
pies de l'Espagne, qui étaient très-belliqueux; mais elle y réassit, ":
du moins pour une partie, en profitant avec habileté des lattes | qu'ils avaient à soutenir les uns contre les autres.
Les peuplades de race gauloise, qui occupaient le territoire du bassin du Pô compris sur la partie haute de la rive droite du fleuve, se défendirent avec acharnement, surtout dans les montagnes des Apennins. Plusieurs de ces peuplades préférèrent abandonner leur i patrie plutôt que de renoncer à leur indépendance nationale. La s politique du sénat romain ne put obtenir, vis-à-vis d'eux, son succès habituel; et les consuls, après avoir employé pendant la lutte les plus extrêmes rigueurs de la dévastation, firent disparaître du sol des populations entières pour le repeupler ensuite ^u moyen de colonies romaines ou latines.
Vingt-quatre années avaient suffi, de l'an de Rome 854 à l'an 578, pour étendre la puissance de Rome sur tous les bords de la m^ Adriatique et de la Méditerranée. Des succès aussi rapides montrent avec quelle résolution l'ambition du sénat avait su. profiter des
forces navales qae la fin de la deuxième guerre punique avait laissées à sa disposition. On y doit voir aussi l'application, dans les contrées d'outie-mer, du système de politique extérieure qui avait si bien réussi en Italie.
Rome n'avait pas laissé un seul soldat dans les contrées de TEurope, de l'Asie et de l'Afrique réduites à se mouvoir désormais dans son orbite^ et néanmoins elle en tenait les populations attachées à. sa destinée par les conditions des traités qui établissaient formellement son protectorat. Après les petits États de lltalie, qui avaient résisté fli longtemps avant d'abandonner leur indépendance politique, Rome avait trouvé devant elle les rois de Macédoine, de Syrie et d'Egypte régnant sur des peuples que leurs grandes richesses avaient rendus très-peu belliqueux. Le sénat romain, fidèle i son système, avait su en faire une nouvelle application. Ne voulant pas blesser, mais voulant, au contraire, favoriser les populations dans leurs mœurs, leurs coutumes et leurs institutions administratives, il leur laissa leurs rois, qui conservèrent l'autorité qu'ils possédaient auparavant, sauf le droit de déclarer la guerre. Ces rois ayant à payer pendant plusieurs années des tributs considérables, ne devaient pas conserver assez de ressources pécuniaires pour entretenir des armées nombreuses, ce qui répondait jusqu'à un certain point de l'exécution des traités, et ils ne pouvaient trouver qa^auprès du sénat une protection sûre. Ainsi Rome, sans avoir besoin d'entretenir sur pied aucune troupe permanente, sans rien neutraliser de ses forces militaires, étendait au loin son autorité. Sa domination se fondait sur la valeur de ses citoyens, toujours prêts à s'armer et à constituer des armées assez mobiles pour se Inmsporter promptement au delà des mers. Sa suprématie marî^ time, d'autant plus remarquable que l'Etat romain n'avait par luimftme aucune force navale, secondait sa suprématie militaire. Les fois ne se soumirent pas toujours immédiatement à une dépendance qui provenait de leurs défaites. Philippe de MacédoinCi entre autres, recommença en secret des préparatifs de guerre, mais les Etats voisins qui prévoyaient ses attaques le dénoncèrent à Rome; le sénat
envoya vers lui trois délégués chargés d'entendre ses explications et de les juger. Ils le condamnèrent. Philippe alors chercha de tous côtés, même sur les rives du Danube, des ennemis aux Romains. H mourut au milieu de ses préparatifs de lutte, et son fils, lui ayant succédé, ne se soumit qu'en apparence aux conditions qui lui furent imposées. Au bout de quelques années, il leva le masque, et les légions romaines durent venir le combattre jusqu'au centre de la ! Macédoine. Alors, ce royaume fut détruit. La Macédoine proprement dite fut affranchie d'une portion de son tribut et déclarée libre; mais, pour éviter de nouveaux efforts de l'esprit national, le sénat la fit partager en quatre circonscriptions, dont chacune eut soi autonomie, avec des restrictions faites pour empêcher entre elles des relations qui auraient peut-être amené des alliances. |
Quelques exemples de sévérité inspirèrent aux peuples dé la 1 Grèce une crainte justifiée, et les rois alliés de Rome témoignèrent ; à l'envi de leur soumission envers le sénat. Bientôt, pourtant, la Macédoine, ne pouvant se résigner à oublier les souvenirs de sa gloire militaire, réunit à sa cause les petits peuples de la Grèce rt reprit les armes; mais sa lutte obstinée amena la perte des autonomies locales, et la Macédoine fut alors réduite en province romaine. Il en fut de même pour la Grèce. Carthage aussi perdît son exis* tence propre ; elle fut détruite de fond en comble à la suite de la trot sième guerre punique et son territoire fut déclaré province romaine.
En fait, il y avait vers l'an de Rome 624, c'est-à-dire 71 ans après la fin de la deuxième guerre punique, neuf provinces romaines, soumises chacune à un gouverneur envoyé de Rome, savoir : deux anciennes, la Sicile d'une part, la Sardaigne et la Corse de l'autre, i qui étaient insulaires et voisines des côtes d'Italie; ensuite la Cisal- ; pine, qui était dans Tltalie même; puis, à des distances plus grandes, ! deux provinces en Espagne, une en Afrique, une en Asie, et enfia deux sur les bords de l'Adriatique, comprenant le Péloponèse et des îles de la Grèce. Plusieurs de ces provinces contenaient des enclaves formées de petits Etats qui étaient liés à Rome par leurs traités, mais non soumis à l'autorité du gouverneur.
Ce gouverneur, qui avait habituellement le titre de préteur, exerçait souverainement Tautorité qui lui était déléguée, mais il avait, yis-à-vis du sénat et du peuple, une responsabilité qui s'exerçait inunédiatement après son retour à Rome. Sa charge ne lui était confiée le plus habituellement que pour un an. Pendant qu'il l'exerçait, il réunissait des attributions judiciaires, administratives et militaires, sans compter des pouvoirs politiques dont les limites ne pouvaient point être tracées d'avance et qui le rendaient mjiîlre, dans beaucoup d'occasions, du sort de peuples entiers. Il avait à leur imposer ses conditions, tantôt après une guerre, à titre de mncus, tantôt à la suite de tentatives de soulèvement pour avoir manqué à des engagements consignés dans des traités.
Le sénat se montrait judicieux et sage en déléguant tous ses pouvoirs à un préteur expérimenté qui, placé sur les lieux, pouvait seul apprécier les hommes, leurs intérêts et leurs passions, tandis qu'il était lui-même trop éloigné pour envoyer en temps utile des instructions éclairées. Lorsque les circonstances le permettaient, le sénat envoyait des commissaires, souvent au nombre de dix, munis de ses pouvoirs et de ses instructions pour régler les conditions de Talliance ou de la soumission. Néanmoins, l'autorité presque sans limite des préteurs ne tarda pas à entraîner dans les mœurs romaines une corruption qui n'existait point auparavant, et dont la cause principale résida dans un accroissement subit et rapide de la richesse et du luxe d'un certain nombre des principaux citoyens.
Les conquêtes faites au delà des mers avaient procuré au trésor public d'énormes quantités d'or et d'argent que la perception des tributs imposés augmentait sans cesse. Le tribut de la Macédoine était à loi seul assez considérable pour remplacer les impôts payés auparavant par les alliés italiens, qui furent récompensés par là de leur concours.
Les parts de butin distribuées à la suite des guerres faites dans les contrées où des richesses de toutes sortes avaient été accumulées depuis longtemps, atteignirent des valeurs inusitées. Les soldats s'habituèrent naturellement à mettre à profit tant de circonstances
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favorables pour augmenter leur bien-être. Puis ils allèrent au dctt de Futile en se laissant glisser sur la pente du plaisir. Tous les documents confirment l'exactitude du tableau que Dion Gassius a fait de la Rome de cette époque : « Enrichis de dépouilles, vivant au c sein de la licence des armes et depuis quelque temps en possesc sion des biens des nations vaincues, les Romains eurent à peiœ c goûté les délices de TAsie qu'ils rivalisèrent de dissolution avee c ses habitants et foulèrent bientôt aux pieds les mœurs de 1 c ancêtres. Partie de cette source, la corruption pénétra ainsi < que dans Rome. >
Il faut ajouter que tous les impôts à percevoir, les mines à ex^ ploiter, les terres du domaine public à faire valoir furent donnés ferme à des compagnies d'hommes riches, appartenant à l'oi des chevaliers. Les opérations financières devinrent l'apanage cet ordre, où l'on vit s'accumuler des fortunes immenses, accn encore par le développement du commerce extérieur, qui proc aussi des bénéfices très-considérables. Il y eut à Rome des quiers assez riches pour prêter aux souverains étrangers ou Etats alliés. Il y eut aussi des associations financières auxquelles principaux personnages de Rome apportèrent leurs fonds, de sorli' que la richesse acquit, au dehors comme au dedans, une influ fort étendue qui s'exerça souvent au détriment du patriotisme et. même de la probité.