‹ L'ancienne Rome: sa grandeur et sa décadence expliquées par les transformations de ses institutionsChapitre 19 sur 60 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Les Gracches.

Le renouvellement des crises politiques et sociales fut une des consécpiences de l'extension des conquêtes. Pour aller guerroyer au delà des mers et pour atteindre l'ennemi dans ses lointains refuges, une armée romaine devait forcément demeurer sur pied pendant un temps beaucoup plus long que par le passé. Il en résultait que les soldats, délaissant leurs affaires personnelles, perdaient l'habitude d« travail nécessaire, après le retour dans les foyers, pour faire vivre la famille. Ils rapportaient, il est vrai, une forte part de butin, nais ils avaient contracté, en revanche, des habitudes de bien-être et de plaisirs faites pour épuiser bientôt leur petit capital s'il n'était point fructifié par le travail. L'abondance de tous ces capitaux rapportés de la conquête répandait d'ailleurs, dans la population entière, l'habitude de dépenser sans prévoyance. Les succès militaires ivaient amené un autre inconvénient qui provenait de Taccroissenent démesuré du nombre des esclaves, car ceux-ci faisaient au travail Bbre une concurrence onéreuse, dans l'exercice des arts manuels, daes le travail agricole, et même dans les professions libérales.

L'accroissement du nombre des prolétaires, des capitecensi, devint ime conséquence fâcheuse de ces victoires aussi brillantes que lointaines. Une pratique vicieuse vint encore accroître le mal du paupérisme quand on entreprit d'y remédier.

Pour soulager les souffrances des citoyens pauvres, on conçut le projet, assez naturel, de leur faire des distributions de blé à trèsbas prix ; le trésor public, qui était riche, devant payer la différence. Dans l'exécution, ce blé provenait, le plus souvent, de la Sicile, qui Myait ses tributs en nature, et d'où il était transporté à Rome. La »nséquence de cette importation fut de diminuer forcément le prix la blé produit dans le pays, et, par suite, de restreindre l'étendue es terres cultivées en blé dans l'Etat de Rome. Il résulta de là qu'un

certain nombre de petits propriétaires cultivateurs ne purent plus continuer à vivre de leur profession et durent vendre leurs terr» que les riches acquirent à bas prix.

Par toutes ces causes réunies, le nombre des citoyens en état de porter les armes, qui avait augmenté depuis la fin de la seconde guerre punique jusqu'à Tan 595 où Ton en comptait 328,000, des- ! cendit à 324,000 on l'an 600, à 319,000 en l'an 623.

A la diminution du nombre des citoyens correspondait l'augmentation du nombre des esclaves, surtout dans les campagnes. En^ Sicile, où les citoyens romains possédaient de vastes domaines, ki esclaves travaillant à la chaîne, sous le régime oppressif des intmir dants qui abusaient des pouvoirs délégués par les maîtres, conçuieat < des idées de révolte. A l'appel d'un Syrien nommé Ënnus qui siil^ les organiser et les discipliner, ils formèrent des troupes capaUH; de se mesurer contre des armées régulières et de les vaincre dam plusieurs rencontres, avant de succomber sous leurs coups. D'aatrei soulèvements d'esclaves, qui eurent lieu sur des points différentii, montrent que Toi^anisation sociale mettait cette classe d'homme^qui se recrutait souvent au moyen des prisonniers de guerre, dani, une situation à laquelle ils ne se résignaient point.

La concurrence du travail des esclaves contribuait donc à rendre | difticile la condition d'un grand nombre de plébéiens, et dans le xm^me temps ou voyait se former des fortunes très-considérablei^ que Topiniou publique était portée, en présence du luxe qui le développait outre mesure, à attribuer aux abus de pcavoirs commtf» soit pendant la guerre, soit dans le gouvernement des provinces.

Telle était la situation matérielle et morale au moment où Tîbertus Gmcv hus, tribun du peuple» entreprit de mettre à exécotioA un ptvjet qu il avait con^u pour relever la condition des citoyen pauvres el pour leur éviter de retomber jamais dans une positkB aussi précaire,

Xtt^sitkH qu il fat eutré eu foactioos. Tan de Rome 6il, il propoei une Un qui di:>posait des terres domaniales sans reconnaître ancoi vîrvKt au\ vwupauts et $atts leur attribuer aacune indannité de

plus-value. Chaque occupant conservait 500 jugera (126 hectares) pour lui et 250 jugera pour chacun de ses enfants, sans que le total pût dépasser 1,000 jugera. Les terres domaniales rentrant ainsi à la disposition de l'Etat étaient partagées en lots de 30 jugera (7 à 8 hectares) pour être distribuées aux plébéiens, non en toute propriété, mais à bail perpétuel et héréditaire, moyennant une redevance trèsfaible, avec la condition de les maintenir en culture.

Cette mesure était sans doute dictée par l'intention généreuse f empêcher les plébéiens, auxquels les terres étaient concédées, de retomber dans le paupérisme; mais elle avait de graves inconvénients, parce que, ne leur attribuant qu'un droit de propriété à tout jamais incomplet, elle tendait à les attacher à une terre qu'ils ne pourraient plus quitter qu'en se résignant à perdre tout le fruit de leurs labeurs. Les objections que soulevait ce projet donnaient déjà de grands avantages aux adversaires de Tiberius Gracchus.

Octavius, un des tribuns du peuple, opposa son veto à la propo*

ailion de son collègue, et, dès lors, elle ne pouvait plus légalement

être mise aux voix. Mais Tiberius Gracchus, ne s'arrêtant pas de-

nntune disposition formelle de la constitution politique, assembla,

de sa seule autorité, les comices par tribus pour leur proposer la

déposition d'Octavius qui fut votée. Bientôt après la loi agraire fut

adoptée et sa mise à exécution commença. Mais d'inextricables

difficultés, qui n'avaient point été prévues, se manifestèrent; des

plaintes sans nombre retentirent de tous côtés, même de la part des

iriliés; puis vint, pour les citoyens pauvres, la difficulté d'apprendre

une nouvelle profession et de se livrer à un travail inaccoutumé,

si bien que l'ardeur passionnée du parti plébéien tomba d'elle-même

quand personne ne fit plus opposition h la réalisation de ses vœux,

Tiberius Gracchus voyant que la faveur publique l'abandonuftit,

espéra la recouvrer en proposant de distribuer, aux citoyoni^ ijui

avaient reçu leurs lots de terre, les trésors que le roi Atlalo VMiuUl,

en mourant, de léguer à la république. Il alla plus loin (\mm \\\\\\^

It voie des empiétements, car il entreprit de faire déoidur, |mi' \\t*^

ttlébiscites, les questions relatives à l'administration du ruyittHM» ih

Pergame. Cette atteinte, non motivée, aux attributions traditionnelles du sénat acheva la perte de son crédit. Il entreprit néaiunoins de faire proroger son tribunat , mais il fut tué misérablement sue le forum, d'un coup qui lui fut asséné sur la tète, au moyea j d'un pied de banc, par un autre tribun du peuple, dans une dei \ échauffourées qui étaient devenues fréquentes. Les luttes qu'il \ avait provoquées prirent fin pour le moment, quoique le parti vie- î torieux, poursuivant ses avantages, fît condamner à mort ou tu bannissement un grand nombre des hommes qui avaient appujé Tiberius Gracchus.

Dix années s'écoulèrent, pendant lesquelles l'avantage du nombre ^ resta au parti des patriciens; mais alors le parti des plébéiens par- ^ vint à faire élire Caïus Gracchus, frère de Tiberius, comme tribim ] du peuple, et se donna en lui un chef important qui était signalé par ^ ses talents militaires et son éloquence, autant que par sa nais^ ' sance.

Caïus Gracchus ne perdit pas un moment pour commencer la lutte. Il proposa aux comices par tribus des mesures destinées k faire donner le pain aux citoyens pauvres pour un prix si mimme qu'il équivalait presque à des distributions gratuites. La dépense dt trésor devait être couverte par le produit de nouveaux droits mis sur certaines marchandises qui provenaient des pays étrangers, et qui étaient presque exclusivement à l'usage des riches. Ces mesures furent adoptées. Il gagna encore davantage la faveur populaire en faisant décréter que l'habillement des soldats leur serait fourni sans aucune retenue sur la solde. Après avoir ainsi augmenté soo crédit aux dépens du trésor public, il aborda les réformes politique» destinées à diminuer Tinfluence du parti patricien, en même temps que les pouvoirs du sénat.

Dans les comices par centuries, les centuries les plus riches avaient continué jusqu'alors à voter les premières, quoique le nombre des centuries de chaque classe, ainsi que le taux du capital nécessaire pour en faire partie, eût déjà subi, vraisemblablement, des modifications qui ne nous sont pas connues. Sur la proposition de

Câïus Gracchus, la loi prescrivit que Tordre du vote serait, à l'avenir, déterminé daus chaque occasion par le tirage au sort. Un autre plébiscite prescrivit qu'aucun magistrat ne pourrait punir de mort un citoyen sans une décision du peuple, ce qui enlevait définitivement au sénat la ressource de recourir à la nomination d'un dictateur pour apaiser les troubles intérieurs.

Un autre coup, porté au parti du sénat, lui fut d'autant plus, sensible qu'il sépara en deux Tordre de la noblesse. Jusque-là les séna-^ iears avaient toujours été en possession de fournir les juges qui eomposaient les tribunaux chargés de juger, soit les procès criminels, soit les affaires civiles. Ces fonctions, remplies gratuitement, constataient la considération dont les sénateurs étaient entourés et servaient à accroître leur influence. Le parti populaire, envisageant Fattribution judiciaire comme une arme à employer pour grossir ses rangs, entreprit de transférer ces privilèges à Tordre des chevaliers. Il réussit dans cette entreprise, et à partir du moment où les chevaliers furent parvenus aux fonctions judiciaires à la place des sénateurs, il y eut, entre les deux premiers ordres, un brandon de discorde qui donna lieu à des luttes ardentes et prolongées. L'attribution judiciaire acquit plus d'importance politique encore, à mesure que la république fut plus troublée, et que les accusations, portant sur les usurpations de pouvoirs et sur les prévarications, devinrent plus fréquentes*

Lorsque Caïus Gracchus eut ainsi acquis Tinfluence dans les comices populaires, il s'en servit pour faire décider des questions administratives comprises jusque-là dans les attributions du sénat, ainsi, par exemple, la quotité de l'indemnité à allouer à TEspagne pour le blé qu'elle avait fourni. Il faisait également adopter, par voie de plébiscites, des projets pour relever de leurs ruines Gapoue, Tarente et Carthage, en y établissant des colonies où les plébéiens recevraient des propriétés. Le sénat, qui s'était toujours opposé à ce que Gapoue et Tarénte redevinssent des chefs-lieux, dans la crainte que les avantages de leur situation ne leur donnassent trop de puissance et d'ambition, s'était montré plus hostile encore au projet

d'établir une colonie à Carthage. Il craignait qu'une colonie étabUe aussi loin> dans une contrée riche et peuplée^ ne fût trop facilement disposée à profiter de sa situation outre mer pour rompre lei liens trop faibles qui la rattacheraient à la métropole.

Les mesures précédentes étaient pourtant d'importance secondaire à côté de celle qui devait suivre et qui consistait à admettra tous les alliés italiens aux droits de citoyen romain, y compris le droit de suffrage; ce qu'ils avaient sollicité vainement jusque-là. Es embrassant la cause des Italiens, Caïus Gracchus n'oubliait sau doute pas que c'était pour lui un moyen d'acquérir de très-nombreux clients parmi une multitude d'hommes dont il servait les désii* et les intérêts. Toujours est-il qu'il avait déjà manifesté l'ambitioa ^ d'être réélu au tribunat pendant un nombre d'années indéterminé et qu'il y avait réussi une première fois après avoir fait décréter, ^ dans les comices par tribus, que le tribun du peuple dont la magis- "j trature expirerait sans que le peuple eût statué sur ses proposition^ j non-seulement pourrait être réélu, mais devrait l'être de préférence ^ à tout autre.

Ses entreprises politiques ayant été accomplies avec succès, oa se trouvant en bonne voie, Caïus Gracchus pensa qu'il pourrait aller établir à Carthage la colonie décrétée sur sa proposition, pois revenir à temps pour se faire réélire avec un titre de plus à la reconnaissance des plébéiens; mais la faveur de l'opinion publique, déjà ébranlée, se détourna de lui pendant son absence.

Le droit de cité, accompagné du droit de suffrage, tel que les

alliés italiens le réclamaient, ne se présentait point aux citoyens de i Rome sous un point de vue favorable, parce qu'ils y voyaient nonseulement la diminution de leur influence sur les affaires de la république, mais l'immixtion importune des étrangers dans les affaires particulières de leur Etal. Caïus Gracchus échoua devant cet obstacle. Ce fut en vain qu'au moment du vote une multitude d'Italiens, obéissant à son appel, se rendirent à Rome pour se présenter devant les comices en suppliants. Un des consuls, pour déjouer cette machination, publia un sénatus-consulte ordonnant

aax étrangers de quitter Rome. Un Italien, hôte de Caïus, fut même saisi et conduit en prison pour contravention à cet ordre, sans que le tribun pût parvenir & organiser la résistance qu'il voulait teuter.

La proposition de loi faite pour donner aux alliés italiens le droit de cité romaine échoua devant les comices à une grande majorité, et Gaîas Gracchus ne réussit pas non plus h se faire élire tribun da peuple pour la troisième fois. Le parti opposé, devenu prépondérant, commença par entreprendre de faire rapporter la loi qui Sfait décidé la fondation de la colonie Junionia sur remplacement de Garthage. La discussion publique qui s'engagea à ce propos amena des injures et des voies de fait au milieu desquelles Antillus, . da parti patricien, fut tué à coups de stylet. A la suite de cet évéaeflient, les meurtriers et Gaïus lui-même se hâtèrent de rentrer dans kars maisons. Ils revinrent le lendemain sur la place publique, , mis alors le sénat avait quitté le rôle d'abstention qu'il avait gardé taitqall avait reconnu sou impuissance.

Le OHisal Opimius, autorisé par la déclaration du sénat, caveant \ tÊtunki me quid rtspubUea detrimeniï capiat, qui suspendait le cours [ de la justice, qui faisait revêtir l'habit de guerre et qui donnait le Ifeit de lever des troupes, les traita comme des rebelles. Us furent attaqués et mis en fuite par des archers crétois. Gaïus Gracchus pissa le Tibre en compagnie d'un seul esclave auquel, voyant sa cnse perdue et sa situation désespérée, il donna l'ordre de le tuer. BflKXLrat dans on endroit isolé, après être descendu au rôle d'un Tolgaire. Cette triste fin n'apaisa point les haines qu'il Son-seulement sa tète fut coupée et son cadavre jeté le lifaie, mais sa famille reçut défense de porter son deuiL Qnfilqiies années plus tard le peuple romain éleva des statues aux Gnoqoes; il érigea même des temples oti des sacrifices leur ofierls comme à des êtres divins. Ces témoignages d'estime de la pDsténIé parlent ai faveur de leurs intentions plus générenenoore qu*elles n'étaient ambitieuses; car il ne faut point «Akfier que l'accompli^ement de tous leurs projets ne leur aurait

pàbl procaré d'aatre aTantage personnel qae la gloire d'atoir concoara an bien pabUc.

Lenr caractère, lenr rôle, leur fin semblable ont donné lieu I des appréciations très-opiniâtrément contradictoires de la part des écrirains de tons les temps; l'histoire n'a point en d'énigme plus persistante qne le jugement à porter sur leors intenticms et sor lenn actes. On peat dire néanmoins qae tons denx, réunissant k un degré rare les ayantages de la naissance, des services et des talents, nnnquaient pourtant de la maturité d'esprit nécessaire à leur entreprise. Lenr projet n'allait à rien moins qu'à asseoir la constitatin de l'Etat sur une nouTelle base, en faisant passer toutes les attriba* tions gouvernementales entre les mains du peuple. C'est dans ce dessein qu'ils ont agité les opinions jusqu'à la plus extrême violence, mais cela sans réaliser aucune réforme importante, sans créer aucune institution faite pour leur survivre.

Tiberius Gracchus s'était laissé illusionner par la généreuse intention d'assurer aux plébéiens qui recevraient ses lots de terre des moyens d'existence inaliénables, mais il leur avait enlevé le droit de propriété sur le produit de leur travail et il avait manqué son but qui était de les garantir de la misère ainsi que leurs descendants. On est fondé à reprocher au second des Gracques d'avoir préconisé, dans Tadmission des Italiens au droit de suffrage, une mesure fatale à la constitution républicaine qu'il croyait servir et fortifier. Caïus Gracchus a fait adopter une mesure qui lui a survécu, car après lui on continua à distribuer aux citoyens de Rome le bJé à un prix plus bas que celui du commerce, le trésor public payant la différence. Cette pratique fâcheuse s'aggrava progressivement jusqu^au point d'entraîner les inconvénients les plus graves.

Le sort tragique de ces deux personnages, plus à plaindre encore qu'à blâmer , demeure à travers les âges renseignement éloquent de ce que la popularité réserve aux hommes d'Etat qui la courtisent : une faveur aussi courte que brillante , bientôt suivie d'un complet abandon.

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