‹ L'ancienne Rome: sa grandeur et sa décadence expliquées par les transformations de ses institutionsChapitre 2 sur 60 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Romnlos»

La tradition qui attribue la fondation de Rome à un petit nombre d'hommes associés en vue de la guerre n'offre rien que de vraisemblable. En s'établissant sur une colline qu'ils entourèrent d'une enceinte fortifiée, ils devinrent assez forts pour offrir un refuge assuré aux hommes disposés à venir les rejoindre, puis bientôt aussi une protection efiScace aux cultivateurs de la campagne environnante.

Au moment où la tradition permet de discerner les premiers principes d'une organisation sociale appelée à une destinée prodigieuse, l'association comprenait trois peuplades installées sur des territoires rapprochés; la constitution établie par Romulus sut les fondre dans une même unité. Cette constitution eut pour objet prmcipal de développer la force militaire de FÉlat dont il était le chef.

L'entretien d'une armée permanente exige des impôts considérables dont l'établissement et la perception reposent sur une organisation administrative d'une grande complication. Rome s'agrandit pendant des siècles avant d'en arriver là; aussi commença-t-elle par un système de troupes temporaires levées au moment d'une expédition et licenciées immédiatement après. Plusieurs États modernes ont encore actuellement leur établissement militaire fondé sur cette base; ils ont gardé ce qu'on peut appeler le système des milices.

Tous les Romains de condition libre furent astreints, depuis la fondation de la ville, à l'obligation de porter les armes. Dire que les esclaves en étaient exempts serait une locution vicieuse qui

pourrait faire nattre une idée fausse, car il est certain qu'on les considérait comme étant indignes de sacrifier leur vie à Pintérèt public. Les hommes libres, ingenui, élevés pour ce devoir, étaient seuls capables de le remplir dignement, et ils s'en montraient fiers comme d'un privilège honorable.

L'ensemble de la population libre fut répartie en trois fractions à peu près égales qui eurent le nom de tribus.

Chacune des trois tribus fut partagée en dix curies, et ïsTcurie eut à fournir 100 fantassins et 10 cavaliers chaque fois qu'on levait une armée expéditionnaire. La légion fut ainsi composée primitivement de 3,000 fantassins et de 300 cavaliers, sans y comprendre les non-combattants, qui étaient employés au service des vivres ainsi qu'à la conduite des bagages, et dont le nombre pouvait varier d'après la nature de l'entreprise. La population capable de mettre sur pied inopinément une telle force militaire devait dépasser le nombre de 100,000 âmes, en y comprenant les esclaves.

La curie, formée en vue de fournir à l'armée deux petits contingents militaires, devint en même temps une unité politique. Elle fut constituée fortement au moyen d'un lien religieux qui réunit tous ses membres dans un même culte commun. Chaque curie eut un temple pour la célébration des cérémonies du culte qui lui était propre. Un prêtre, nommé curio, fut chargé de ce sacerdoce.

Le curio maximus, chef de la religion, eut la tâche de faire observer par tous les citoyens les règles établies par la tradition et de veiller à l'accomplissement des devoirs de l'Etat envers les dieux sous la protection desquels il était placé.

Le dogme de la pluralité des dieux étant universellement accepté, personne n'hésitait à croire au pouvoir attribué aux ancêtres d'exercer leur protection en faveur de leurs descendants. De là était venu le culte des pénates, considéré comme ayant d'autant plus d'importance que la famille pouvait adresser ses prières, ses hommages et ses sacrifices à un nombre plus grand d'ascendants honorés sans interruption, et ayant exercé une influence considérable dans les afiTaires humaines. La religion formait ainsi le lien qui maintenait

la famille sons l'autorité du père plus longtemps et plus fortement que cela n'a lieu dans la société française actuelle.

Non-seulement certaines familles avaient la supériorité sur d'autres par la série plus longue et l'importance plus grande de leurs ascendants, mais elles avaient dans leurs pénates des dieux implorés comme protecteurs, soit par une curie, soit même par l'État tout entier. C'était une conséquence logique de la croyance généralement admise que les dieux supérieurs avaient eux-mêmes habité la terre pendant un certain temps. La communication directe entre un des dieux et ses descendants au moyen de la prière, des hommages, des sacrifices ou des cérémonies ne présentait rien d'opposé aux croyances régnantes, et il en résultait que certaines familles, déjà grandes par le paiSsé glorieux de leurs ancêtres, avaient de plus le prestige religieux qui les faisait considérer comme étant exclusivement propres aux magistratures du culte, soit d'une des curies, soit de l'État. C'est ainsi que la religion des Romains, établissant des différences très-marquées entre les familles de condition libre, forma une hiérarchie sociale qui établit des différences dans les attributions politiques. Romulus y trouva les éléments nécessaires pour constituer un sénat, en prenant les chefs de famille les plus distingués par leur naissance, les plus puissants par leur fortune, les plus méritants par leurs services.

Ce sénat, dont les membres furent nommés à vie et qui fut périodiquement recomplété, était destiné à fonctionner sans interruption aussi longtemps que le nouvel État subsisterait, et à apporter dans l'étude et la décision des questions de gouvernement qui lui seraient soumises les avantages précieux d'une expérience consommée.

Si nous savons très-bien que la constitution de Rome fut tout d'abord fondée sur un régime aristocratique, l'organisation de ce régime renferme des obscurités où la lumière n'a point encore pénétré. Il en est ainsi pour la gens et pour la clientèle.

Comment la gens a-t-elle été constituée? Quelle fut l'origine de la clientèle ? Ces questions demeurent contre versables, malgré les

efforts que l'érudition a multipliés pour les éclairer. Tout ce que nous savons de certain sur ces pratiques de la société primitive de Rome se borne à ceci : la gens était une association qui comprenait plusieurs familles, et la clientèle une relation établissant entre le patron et le client des devoirs réciproques que la loi avait sanctionnés.

On peut admettre que Romulus n'eut point de difSculté à compo* ser le sénat d'hommes d'une autorité acceptée, car les sénateurs ajoutés après lui à ceux de la fondation pour rendre le corps plus nombreux, furent considérés comme n'étant pas montés au même rang que les premiers; ils ne jouirent pas des mêmes prérogatives pour remplir les magistratures religieuses.

Les hommes libres appelés à constituer une légion temporaire pour la durée d'une expédition n'avaient pas seulement l'obligation de quitter leurs travaux et le soin de leurs intérêts privés pour aller exposer leur vie ; ils devaient encore s'armer, s'entretenir et se nourrir à leurs frais, en attendant que le partage du butin vînt, si la victoire les favorisait, compenser tous leurs sacrifices. L'histoire indique qu'on ne saurait exiger autant d'abnégation des hommes appelés à combattre pour l'intérêt de tous sans les faire participer au gouvernement de l'État. Aussi la constitution de Romulus reconnaissait-elle trois pouvoirs : celui du peuple, composé de tous les guerriers, celui du sénat et celui du roi.

Le peuple, réuni dans les comices par curies, comprenait tous les citoyens actifs. Il possédait un pouvoir considérable; car la constitution de l'État ne pouvait pas être modifiée sans son approbation, et son vote était toujours consulté avant la promulgation d'une loi. On y recourait aussi pour l'élection à la plus haute des magistratures, celle du roi. Il n'avait pourtant point les attributions d'un pouvoir souverain, car il ne pouvait rien décider, en droit comme en fait, sans la sanction du sénat.

Le sénat réunissant les personnages les plus importants des curies, ceux qui avaient à la fois les prestiges de la fortune, de la naissance, des services militaires et des services civils, fut le conseil perma-

\ fient chargé de veiller aux intérêts de l'Etflt. L'élaboratkm des lois« lesmesores à prendre pour leur exécution, les relations avec les nalions étrangères, les déclarations de guerre, les traités de paix, , devinrent Fobjet de ses préoccupations constantes. Il ne décidait pas toujours seul, car le peuple avait son assentiment à donner pour l'adoption des lois; mais le peuple ne pouvait rien sans l'assentiment du sénat; en fait le conseil composé des hommes les pins expérimentés, les plus instruits sur tout ce qui concernait les intérêts publics, était le pouvoir prépondérant.

Le roi, nommé à vie par les comices dont tous les citoyens faisaient partie et accepté par le sénat, occupait la plus haute des magistratures. Il était président du sénat qui se réunissait sur sa convocation, et, par ce fait seul, son influence eût déjà été grande, mais de plus il était le délégué du sénat et du peuple pour exercer le pouvoir exécutif dans toutes ses branches. Il levait les troupes, commandait l'armée et licenciait les soldats; il était le chef de la justice, l'administrateur des impôts, le directeur des finances. Ses fonctions multiples lui donnaient un rôle incomparablement plus important que ceux de tous les autres citoyens; il était donc le premier dans l'Etat. On ne saurait dire pourtant qu'il en fût le chef, car aucun pouvoir législatif n'était attaché à ses fonctions; le roi ne pouvait pas exercer sur la confection des lois comme sur les déclarations de guerre ou les traités de paix, d'autre influence que celle de l'autorité morale accordée à ses opinions personnelles dans le sénat ou dans les comices. Il proposait, mais il n'avait pas le droit de décider. En réalité donc, en consultant les idées qui ont cours actuellement sur les attributions inhérentes à la royauté, on arrive à reconnaître que. le gouvernement primitif de Rome était déjà celui d'une république avec un chef du pouvoir exécutif nommé à vie; la durée illimitée de ses fonctions lui donnait en fait Tirresponsabilité.

La constitution militaire, en imposant à tous les hommes de condition libre l'obligation d'entrer dans l'armée à tour de rôle, fournit aux Romains le principe de la force qui les a menés de conquête en

conquête jusqu'à Vempm da monde, mais ce fut la constitatK litiqoe qui joignit à cette force Fart d'en tirer parti pour ace la puissance nationale. Pendant un règne de quarante ans Roi avait £ait des expéditions nombreuses; il avait augm«ité le m des citoyens romains en attirant à lui, par l'appât du buti bonmies courageux du voisinage que les dangers à courir frayaient poinL Des Sabins en vinrent à le reconnaître pour contractant avec les Romains une alliance si intime qu'elle se forma peu de temps après en une fusion complète.

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