CHAPITRE XXIII
Conseils de Hécône à Octave.
Octave, d'après l'avis de Mécène, doit se réserver à lui-même la direction des affaires publiques et se faire seconder dans cette lâche par des hommes d'élite. « Mettre au sénat les hommes les plus judicieux, confier les charges aux hommes les plus capables de commander, composer l'armée des hommes les plus vigoureux et en même temps les plus pauvres, servant à titre mercenaire; tel est, en peu de mots, l'énoncé du but à atteindre. Alors chacun, accomplissant avec zèle la besogne dont il sera chargé et rendant de bon gré les services de sa compétence, ne se préoccupera pas de ce qui lui manquera sous les autres rapports. Par là on assurera, sous la vraie république, la liberté compatible avec la sécurité, t Les affaires seront bien administrées quand elles ne seront ni portées à la connaissance de tous, ni soumises aux délibérations du peuple, ni assujetties aux caprices des ambitieux. C'est le seul moyen de mettre un terme aux séditions et aux guerres civiles qui résultent forcément du gouvernement démocratique, attendu que les citoyens puissants prétendant au premier rang salarient les faibles pour y parvenir et bouleversent l'État. Vous aurez d'abord à épurer le sénat, parce que les séditions qui ont sévi ont pennis l'entrée de ce grand corps à des hommes qui y sont déplacés, n faudra conserver ceux qui le méritent et exclure les autres. Aucun homme de bien ne devra être exclu pour cause de pauvreté; vous lui donnerez l'argent nécessaire à sa position. « En remplacement des exclus, vous ferez entrer dans le sénat les citoyens éminents par la noblesse, le mérite et la richesse, en ne les prenant pas seulement dans Tllalie, mais en les choisissant aussi chez les peuples alliés et chez les peuples soumis. Ce sera nn moyen d'acquérir un grand nombre d'hommes capables de gérer les affaires publiques, et d'assurer la tranquillité dans les
provinces en leur enlevant ainsi leurs chefs du plus haut raog. Vous devrez agir de même pour les chevaliers et incorporer dans cet ordre, sans craindre d'en augmenter le nombre, les personne» de second rang par la naissance, le mérite et la fortune, qui se trouvent répandues partout; car plus vous aurez d'hommes de valeur à votre disposition, plus il y aura de facilité à tout admi- • nistrer avec habileté; sans compter l'avantage d'attacher de plus en plus les alliés à la conservation de l'État en les faisant participer à son gouvernement.
« Nul ne devra avoir voix délibérative au sénat avant vingt-cinq . ans; mais il est à désirer qu'on puisse être préteur à trente ans, \ après avoir été questeur et édile, ou tribun du peuple. Ces charges doivent, suivant moi, être conservées, afin que vous ne paraissiei ■ point vouloir tout changer dans le gouvernement de Rome. Mais il est nécessaire que vous choisissiez vous-même tous les candidats, sans en laisser l'élection ni aux comices par tribus ni aux comices par centuries, où elle serait une cause de séditions; ni an sénat où elle serait une source de brigues. < Il serait nécessaire d'établir pour préfet de Rome un homme choisi parmi les principaux citoyens pour être à la tête des affaires de la ville, qui prononce en appel sur les affaires jugées en première instance par les autres magistrats, et qui juge aussi les causes capitales, tant dans la ville qu'au dehors jusqu'à sept cent cinquante stades.
« Il conviendrait de confier à un autre magistrat portant le titre de sous-censeur, le soin de surveiller les mœurs des sénateurs et des chevaliers, hommes, femmes et enfants, pour corriger par lui-même ce qui ne mérite pas encore d'être puni, et vous en référer pour les cas plus graves.
« Ces deux magistrats devront recevoir une rémunération en rapport avec leur dignité comme avec leurs services. Leurs fonctions seront à vie, parce que des magistrats temporaires s'occuperaient trop de n'offenser personne et reculeraient devant toute mesure énergique.
« Les gouverneurs des peuples soumis sont à choisir parmi les I hommes qui ont exercé la préture. Les hommes qui n'ont pas I encore été préteurs ne seront que les lieutenants de ces gouverc neurs. Ces derniers seront élevés au consulat quand ils l'auront t mérité par leurs services, et après cela les plus importantes fonc-
- ( tiens leur seront accessibles.
- f Yoici l'organisation que je proposerais pour le gouvernement • des populations soumises à l'obéissance de Rome. Tous les terri-
[ « toires situés au delà de sept cent cinquante stades de la ville, \* qa'ils soient en Italie ou hors de Tltalie, sur les continents ou ^f dans les tles, seraient partagés en peuples, nations, cités. Des H corps de troupes répartis sur les points convenables où ils seraient h installés en permanence, auraient chacun un chef distinct; et ces ^t différents chefs de corps seraient placés sous les ordres d'un perfsonnage consulaire secondé par deux autres personnages, ses : t subordonnés, ayant exercé la préture. L'un des deux, en sortant
< de ses fonctions à Rome, serait chargé des affaires concernant les «approvisionnements; l'autre, qui aurait passé par ces fonctions, «aurait les affaires des cités avec celles qui proviennent du com- « mandement des troupes.
« Le consulaire aurait seul le droit de condamner à mort ou à « des peines infamantes. Encore son droit s'arrôterait-il aux grades ( qui sont inférieurs à ceux de primipilaire et de centurion. Il faut « vous réserver pour vous-même, relativement aux grades élevés,
< oe droit qui serait dangereux dans d'autres mains que les vôtres, « parce qu'il pourrait occasionner des révoltes.
( La durée des fonctions serait de trois à cinq ans, et elles seraient « rémunérées en raison de leur importance.
< Les magistratures qui viennent d'être mentionnées seraient « remplies par des sénateurs qui n'en exerceraient point d'autres. « Le commandement de la garde qui vous entoure serait confié
< simultanément à deux chevaliers du plus grand mérite. Gela au- * ndt pour but de remédier aux inconvénients du pouvoir d'un seul,
< et aussi à ceux qui résulteraient des rivalités d'un trop grand
c nombre de commandants égaux entre eux. Ces deux charges de- « vraient être à vie, comme celles du préfet de la ville, du soascenseur, du préfet des vigiles et du préfet des approvisionnements, qui seraient de même données à des chevaliers, c C'est encore à des personnes du même ordre qu'il convient de confier radministration.du trésor public et aussi la perception des impôts; car il faut éviter que les commandants des armées disposent en même temps des finances. Â Rome, il faudra qu'un chen* lier, ayant sous ses ordres des subalternes, soit préposé à la peN ception d'une seule des contributions. Dans une province, il suffira d'un seul chevalier, avec ses auxiliaires, pour tous les impôts, t Les chevaliers qui l'auront mérité par leurs services devront pouvoir être nommés au sénat sans que leur âge avanicé soit invoqué comme empêchement. Vous ferez bien aussi d'y faire entrer parfois un homme qui n'aura pas été au delà du commandement d'une centurie dans une légion, pourvu qu'il n'ait pas scni comme simple soldat, car ce serait une honte pour le sénat de re* cevoir un homme qui aurait porté les pieux et la corbeille; mais il en est autrement de ceux qui ont débuté dans le service militaire par le grade de centurion sans aller au delà. Rien n'empêche de choisir les plus considérables d'entre eux pour les nommer sénateurs.
« Pour que les sénateurs et les chevaliers soient capables de remplir les fonctions auxquelles ils sont destinés, il faut que leur éducation les y prépare. Vous devrez exiger qu'ils aillent dans les écoles, et qu'arrivés à l'âge adulte ils soient exercés sous des maîtres publics à l'équitation et au maniement des armes. Ils seront aptes à tout s'ils ont été préparés ainsi dès l'enfance, t II conviendra d'avoir désormais des troupes permanentes en prenant parmi les citoyens, et aussi chez les peuples soumis comme chez les peuples alliés, des hommes qui deviendront soldats pour demeurer continuellement sous les armes, en se livrant sans interruption aux exercices militaires. Les quartiers d'hiver devront être établis dans des lieux favorables à l'instruction. L»-
durée du service sera limitée de manière que le soldat congédié ait encore de la vigueur.
c Avec des frontières si éloignées^ où les ennemis nous enveloppent de toutes parts, il ne nous serait plus possible de nous défendre avec le système de troupes levées spontanément. D'ailleurs, donner à tous ceux qui ont Tâge requis le droit de posséder des armes et la faculté de se livrer aux exercices militaires, c'est faire naître les séditions et alimenter les guerres civiles, sans être assuré de pouvoir à ce prix se procurer, pour le moment du besoin, des soldats habiles et des troupes expérimentées. Je propose donc que les citoyens les plus pauvres et les plus vigoureux soient seuls enrôlés, tandis que tous les autres demeureront sans armes. Les premiers sauront mieux combattre quand ils n'auront que cette seule occupation; les autres apprendront mieux soit à cultiver la terre, soit à naviguer, soit à pratiquer les arts de la paix, quand ils ne se préoccuperont plus de la guerre et qu'ils auront des défenseurs chargés de les protéger. Ainsi la partie de la population la plus résolue et la plus robuste, celle qui serait conduite au brigandage par la misère, aura le moyen de pourvoir à ses besoins, et le reste vivra à l'abri du danger.
€ Mais où prendre, dira-t-on, tout Targent nécessaire à l'entretien des troupes, en sus des autres dépenses indispensables? La réponse est dans une courte réflexion que voici : avec le gouvernement républicain, la dépense serait la même, car il est impossible d'avoir la sécurité sans entretenir des soldats. L'argent étant en tout cas nécessaire^ prenons nos résolutions en conséquence. « Je prétends donc qu'il faut d'abord vendre toutes les propriétés de l'Etat qui ne sont pas consacrées à un usage public, et les guerres les ont rendues nombreuses; cela fait, on devra prêter le prix par préférence aux acquéreurs. Ceux-ci pourront cultiver fructueusement, leurs richesses augmenteront, le trésor aura un revenu perpétuel à ajouter au produit des mines et à toutes les autres tessources.
c Le compte des dépenses de toute espèce^ y compris l'entretien des troupes et les frais des expéditions h prévoir^ pennettra de savoir quelle est la différence entre les recettes et les dépenses. Cette différence devra être couverte par des contributions établies sur tout ce qui produit un bénéfice au possesseur^ et par des tributs demandés à tous les peuples soumis à notre empire. Ces tributs sont justes et équitables aussi bien que les contributions^ car ces peuples en retireront profit tout comme nos citoyens. Des percepteurs permanents rendront la rentrée des impôts plus facile en la demandant par petites sommes inscrites sur les rôles, au lieu de l'exiger en bloc et tout d'un coup, c Néanmoins^ cette charge paraîtra lourde, mais on s'y résignera; on s'y habituera en voyant que, quant à vous, vous vives simplement, sans aucune dépense inutile; économe pour tout ce qui vous concerne, prodigue seulement pour le public, c Vous ornerez Rome, en effet, avec toute la somptuosité po(h sible, et vous rehausserez sa splendeur par des spectacles de toutes sortes. Mais vous ne permettrez pas que les autres épuisent leurs ressources en constructions inutiles, ou les prodiguent pour donner des combats. Surtout que le peuple ne soit maître de rient Le peuple ne devra plus être convoqué chez nous ni pour les tribunaux, ni pour les comices, ni pour aucune réunion où il s'agisse d'une décision à prendre. Que jamais non plus les autres peuples ne soient réunis en assemblée publique pour délibérer, car il leur viendrait bientôt des pensées de désordre. € Il est à désirer qu'aucun peuple n'ait ni monnaies, ni mesures ni poids particuliers, pour que tous se servent des nôtres. Ils ne devront point vous envoyer des députa tions, mais vous transmettre leurs demandes par le gouverneur, qui leur fera connaître vos décisions. Cela leur épargnera des dépenses. « Relativement aux ambassades envoyées soit par les ennemis^ soit par les peuples ou les rois alliés, la meilleure règle à établie serait, suivant moi, de les faire introduire dans le sénat ponx qu'il paraisse demeurer maître àe tout. Vous devrez, par l-^
€ même motif, ne rien ordonner au public et même ne rien porter à c sacoânaissance^ que par un décret de ce corps.
c Lorsque des membres du sénat, leurs enfants ou leurs femmes c seront accusés de fautes emportant une peine infamante, Texil ou c la mort, ils devront être traduits devant le sénat, sans que vous t ayez rien examiné. Vous devrez remettre le jugement à ce corps, c pour que les coupables soient punis conformément au jugement c de leurs pairs, sans que Todieux de leur condamnation retombe c sur vous.
€ Si quelqu'un se permet à votre égard quelques paroles incont venantes ou même vous injurie, ne faites pas poursuivre ce délit. « Si quelqu'un est accusé de conspiration contre vous, qu'il soit « amené devant le sénat pour se défendre, sans que vous ayez « porté vous-même aucun jugement, aucune opinion. S'il est conc vaincu, vous agirez sagement, en lui appliquant le châtiment, de c modérer la peine autant que possible, pour donner croyance à c son crime. J'excepterai le cas où le commandant d'une armée se € soulèverait ouvertement; un tel coupable ne devrait pas être c mis en jugement, mais châtié comme un ennemi.
c Quand il s'agira d'accusation contre un sénateur, toutes les t voix des membres du sénat ne devront pas concourir au jugec ment comme dans les autres cas. Il faudra y distinguer quatre « classes, savoir : ceux qui n'ont encore rempli aucune charge, c ceux qui ont été tribuns du peuple ou édiles, ceux qui ont exercé • la préture, ceux qui ont été élevés au consulat. Personne ne devra i participer au jugement d'un sénateur d'une classe plus élevée t que la sienne.
c Aucun magistrat ne devra avoir une juridiction si absolue et si I indépendante qu'on ne puisse appeler de sa sentence. Vous aurez « donc à juger par vous-même, sous votre responsabilité person- € nclle, les causes qui vous viendront par appel et celles qui vous « seront envoyées par les magistrats les plus élevés, tels que les « préteurs, le préfet de la ville, le sous-censeur, le préfet des
« approvisionnements, le préfet de police, les gouverneurs de pro-
c vince. Les causes des chevaliers, des centurions de légion et des < primipilaires iront directement à votre tribunal toutes les fois € qu'elles comporteront la mort ou une peine infamante.
« Il sera bon d'être toujours entouré, quand vous siégerez sur c votre tribunal, de quelques-uns des principaux sénateurs ou chec valiers, même de quelques consulaires ou de personnes ayant c exercé la préture, en prenant tantôt Tun et tantôt Fautre, pour
• vous éclairer de leurs avis. Ils apprendront, de leur côté, à con- « naître les principes qui vous dirigent, et ils les porteront dans les « provinces qu'ils iront gouverner.
« Prenez des chevaliers pour vous aider dans tout ce qui regarde « l'administration de l'empire, pour les décisions à prendre, laco^ c respondance, les décrets, les demandes des villes et des partic culiers. Ces collaborateurs vous épargneront beaucoup de fati-
• gués, et ils vous éviteront beaucoup d'erreurs. »
Après avoir entendu ses deux conseillers opinant en sens contraire, Auguste prit la résolution de constituer un gouvernement monarchique, et adopta beaucoup des vues de Mécène, sans s'astreindre pourtant à suivre tous ses conseils.
L'ère qui va s'ouvrir différera essentiellement de la période royale comme de la période républicaine, en ce que les comices populaires n'auront plus aucun rôle important à exercer; ils disparaîtront de la scène politique.
Après avoir exercé d'abord un pouvoir subordonné au contrôle du sénat, les comices, modifiant la constitution républicaine, s'étaient emparés de la prépondérance; ils étaient devenus le pouvoir souverain. Pendant plus de six siècles, ils avaient fonctionné non pas sans animation parfois violente et sans troubles passagers, mais, en fin de compte, avec des passions suffisanmient contenues par l'intelligence, par la raison et par le patriotisme, pour aider au développement de la grandeur de l'État. Au moment où cette intervention directe de tous les citoyens romains va cesser de s'exercer sur les affaires publiques, il n'est pas sans intérêt de savoir quelles ont été les règles dont l'application a donné pendant
i longtemps un fonctionnement fort avantageux, malgré toutes ses imperfections. Cicéron nous a laissé sur ce sujet quelques renseignements précieux. Toute loi proposée au suffrage du peuple devait être publiée, au préalable, pendant trois jours de marché, c Nos ancê- I très ont voulu, a-t-il dit dans un de ses plaidoyers, qu'on ne pût I rien statuer dans les assemblées du peuple, sans se conformer t aux instructions nécessaires pour éviter les entraînements irréc fléchis. La décision n'est prise qu'après la séparation de l'assem- I blée, dans une réunion spéciale où les citoyens sont rangés par t tribus et par centuries, suivant Tordre, la classe et Tâge. Les ( auteurs de la proposition ont d'abord été entendus; la proposi- « tioQ a été affichée, examinée et discutée plusieurs jours de suite; ( ce n'est qu'après tout cela que le peuple romain rend s^s déci- ( sions. Les républiques de la Grèce ont été ruinées par la mau- ( Taise administration résultant des caprices de leurs assemblées « tamultueuses; elles sont tombées par suite de la licence des ( assemblées où une multitude d'hommes sans expérience et sans
< connaissance des choses décidait les guerres, bannissait les I citoyens les plus recommandables et mettait les séditieux à la
< tète des affaires. La Grèce actuelle souffre encore de sa mauvaise
< administration dont les vices proviennent de la même cause. » Les jugements du peuple romain n'avaient été rendus qu'avec
des précautions encore plus grandes^ dans les temps où le gouvernement de la République avait fonctionné régulièrement.
A l'époque où Cicéron a écrit ce qui précède, Rome avait souffert de tous les maux de l'anarchie, des violences, des dévastations, des croautés qui sont les conséquences forcées de la guerre civile. Mais le respect des traditions n'avait point été détruit , et quand les issonblées du peuples, redevenues libres de délibérer, se réunissaient pour exercer la souveraineté politique ou judiciaire, elles s'astreignaient aux sages règlements établis par les ancêtres, et dles évitaient par là des entraînements qui sont d'autant plus à
cnindre que les assemblées sont plus nombreuses. Ces dispositions rn«. 13
prévoyantes ont eu ce résultat qu'un gouvernement fondé sur la souveraineté des citoyens, à Texclusion des esclaves, a pu fonctionner avec suite jusqu'au moment où le droit de cité concédé aux Italiens a immensément augmenté le nombre des personnes appelées à participer directement à l'exercice de la souveraineté.
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