‹ L'ancienne Rome: sa grandeur et sa décadence expliquées par les transformations de ses institutionsChapitre 29 sur 60 · CHAPITRE ler · texte numérisé non relu

CHAPITRE ler

Octave reçoit les pouvoirs d'imperator et le titre d*aiigaste.

Quatorze années s'étaient écoulées depuis le meurtre de César )rsque Octave rentra à Rome après la victoire d'Actium et la mort 'Antoine. Il n'était plus à ce moment le jeune homme inexpérimenté uquel les circonstances avaient imposé prématurément un rôle imortant dans un temps difficile. Les obstacles de tous genres qu'il vait traversés avaient étendu son esprit et fortifié son caractère, ^es nombreuses batailles auxquelles il avait participé ou qu'il avait lirigées n'avaient point révélé ni développé en lui les qualités d'un ;rand capitaine; mais l'habitude du travail et de la réflexion, un onstant empire sur lui-même, la préoccupation de chercher à ga- [ner les hommes par la persuasion, la clémence employée k propos mame une arme politique, une expérience déjà longue des affaires k toute nature, la connaissance des besoins et des désirs des prorinces aussi bien que de Rome, tout cela joint à une prévoyance rare Je l'effet à attendre d'une décision prise ou d'une institution adoptée, t fait un homme si grand par les effets de ses actes et de ses institations, que l'histoire en montre très peu qui lui soient comparables.

La première partie, déjà prodigieuse, de la tâche qu'il sut accompUr, consista à rétablir la sécurité, le travail et la prospérité sur tous les territoires d'un empire qui s'étendait dans les trois parties

4u monde et qui comprenait un grand nombre de peuples chez les-

çiels tout différait : mœurs, coutumes, lois, institutions et langues.

Une vie aussi active que longue, qui comprit quarante ans de règne, a été entièrement consacrée à des devoirs d'une extraordinaire importance.

Les pouvoirs qu'Auguste avait reçus pour dix ans étaient sur le point d'expirer, quand ii prononça dans le sénat un discours adroitement préparé pour exprimer son intention de remettre son autorité entre les mains du peuple et du sénat. Plusieurs membres, (fi avaient été prévenus, paraît-il, de ce coup de théâtre, se récrièrent avec force, et tous les autres, entraînés par des sentiments divers, le supplièrent de rester à la tète de l'État. Il n'y consentit, à ce moment, que pour cinq ans.

Nul doute que, dans cette circonstance, Auguste n'ait déployé plus de dissimulation que de franchise; mais il faut reconnaître un politique habile dans l'homme qui prit alors et qui observa depuis It résolution de ne pas accepter que le pouvoir lui fftt donné pour plus de dix ans, sauf à le faire renouveler après chaque période. Il ht* bitua ainsi à vivre en monarchie des hommes obstinément attachés à la république, qui conservaient l'espoir de la voir revivre entière* ment, tant que le pouvoir souverain du peuple et l'autorité du sénat n'avaient point été aliénés pour toujours.

C'est en l'an de Rome 725 qu'Octave fut déclaré imperator^ non plus seulement dans le sens que ce mot avait eu jusque-là, c'està-dire comme un titre purement honorifique, facilement décerné à un général victorieux pendant le cours de la guerre, mais comme donnant le commandement sur toutes les armées, l'autorité sor toutes les troupes. Ce titre disait, dans son acception toute nouvdie, qu'un général et un officier quelconque ne pourraient tenir leurs pouvoirs que de Yimperator, tandis que la facilité avec laquelle il avait été accordé, dans les dernières années, pour des succès sans importance, l'avait rendu presque insignifiant. Octave trouva dans ce titre, qui ne devait point effrayer, le fondement d'une autorité nouvelle, car aucune guerre ne pouvait plus se faire que sous se» auspices, même dans les circonstances où il n'y assisterait pas.

La première conséquence qui résultait de là, c'est que le consor

iat perdait le commandement militaire^ c'est-à-dire la plus brillante de ses attributions.

La même année, Octave exerçant la censure avec Agrippa, fit sortir du sénat près de deux cents membres qui avaient été amenés là par les guerres civiles, sans être dignes de cette haute position. Le nombre des familles patriciennes avait extrêmement diminué, car rien ne disparaît aussi vite que la haute noblesse, surtout quand elle est guerrière. Mais les patriciens étant réputés nécessaires, d'après les lois, pour accomplir les sacrifices. Octave put, avec Tassentiment du sénat et du peuple, augmenter le nombre de ceux qui Testaient.

U prit aussi une mesure destinée à couper coui*t aux soulèvements des provinces, en faisant interdire aux sénateurs de sortir de lltalie sans sa permission. L'année suivante, Octave fut consul pour la sixième fois. En sortant de charge, il fut nommé prince du sénat, e'est^à-dire premier sénateur, d*après les formes usitées à l'ordioaire sons le gouvernement républicain.

Quand, Tan de Rome 727, Octave, ayant feint de vouloir abandonner le pouvoir en renonçant à toute fonction publique, se fit contraindre, par le sénat, à continuer de gouverner, il profita de cette circonstance pour faire rendre un décret qui allouait double paye aux soldats prétoriens. Leur troupe devint alors une véritable garde impériale. En se rendant aux instances que les sénateurs hi firent. Octave déclara qu'il ne gouvernerait pas à lui seul toutes les provinces, mais que, se chargeant de celles qui présentaient des difficultés et des dangers, il remettrait au sénat toutes les provinces éloignées des ennemis et complètement pacifiées. L'Afrique avec h Numidie, l'Asie, la Grèce avec l'Épire, la Dalmatie, la Macédoine, la SiciJe, la Crète avec la Lybie cyrénaïque, la Bithynie avec le Pont, la Sardaigne et la Bétique furent données au sénat, tandis qoe l'empereur eut l'Espagne, la Tarragonaise, la Lucitanie, toutes les Gaules, la Narbonnaise, la Lyonnaise, l'Aquitaine et la Celtique avec leurs colonies, puis encore la Cœlé-Syrie, la Pbénicie, Chypre ell'Égypte.

Les gouverneurs des provinces du sénat reçurent le titre de proconsul^ même quand ils n'avaient exercé que la préture. Ils eurent | des licteurs, mais sans le droit de porter le costume militaire ni de ceindre Fépéc. Leurs fonctions ne duraient qu'un an. Les gonye^ neurs des autres provinces, légats de Tempereur, eurent tons le titre de propréteur^ qui comportait les attributions militaires. La durée des fonctions d'un propréteur n'avait pas d'autre limite que la volonté de l'empereur.

En fait, l'empereur disposa des provinces du sénat presque comme des siennes propres, parce qu'il fallut avoir été préteur ou consul pour pouvoir y prétendre, et que la liste des candidats au consulat et à la préture était dressée par lui. Pour plus de sécurité encore, il fit décider que nul ne pourrait être nommé gouverneur d'une province du sénat qu'après cinq ans au moins écoulés depuis ^exe^ cice de la magistrature urbaine.

Les gouverneurs des provinces militaires n'avaient pas moins de deux légions sous leurs ordres. Us furent pris, le plus souvent, parmi les anciens préteurs ou les anciens questeurs.

Octave se réserva aussi la nomination des tribuns militaires, qu'il choisissait dans l'ordre des chevaliers.

L'an de Rome 731 , l'empereur réduisit le nombre des préteurs à dix, dont deux furent consacrés à l'administration du trésor. Cette annéelà même, il abdiqua le consulat au bout de six mois, pour qu'un autre y fût nommé à sa place. Des mesures semblables furent souvent employées, depuis lors, pour faire parvenir un plus grand nombre de sénateurs au rang de consulaires. Il y avait là comme un témoignage du peu d'importance des attributions laissées aux consuls.

Le sénat, pour exprimer à Octave sa reconnaissance, lui donna le droit de mettre en délibération, dans son sein, la question qu'il voudrait, à tout moment des séances, et sans qu'il eût besoin d'être consul.

En l'an de Rome 732, Auguste attribuant aux préteurs le soin des spectacles donnés au peuple, leur alloua, sur les fonds du trésor, une somme destinée à cet objet.

Le principe des agitations populaires était loin d'avoir encore été complètement déraciné à ce moment^ car Auguste s'étant rendu en Sicile, son absence sufiSt pour que l'élection des consuls par les comices amenât aussitôt des troubles. Gela servit à montrer combiffli nn pouvoir dominant était nécessaire pour garantir Rome des séditions. L'empefëur nomma Agrippa gouverneur de la ville, l'agitation se calma, et il put réaliser son projet d'aller dans les provinces pour en régler les affaires, sans que son absence compromît la tranquillité publique.

Octave régla d'abord, en Tan de Rome 741 , le temps de service des soldats, avec l'intention d'ôter tout motif à leurs révoltes. Il fixa à sdze ans celui des légionnaires, et à douze ans celui des prétoriens. U détermina aussi les sommes d'argent que les soldats recevraient à la fin de leur temps de service, en vue d'éviter qu'ils réclamassent des terres. Mais il fut obligé de revenir ensuite sur ces mesures, qui n'avaient pas rempli leur but. Il décréta, en l'an de Rome 748, que les prétoriens recevraient cinq mille drachmes après seize ans de services, et les légionnaires trois mille, après nngt ans. Avant cela, les soldats trouvant insuflSsants les avantages qni leur avaient été faits, refusaient tous, sans exception, de prolonger leur service au delà du terme de leur engagement.

L'entretien des troupes occasionnait des dépenses nouvelles. Octave établit d'abord, pour y pourvoir, l'impôt du vingtième sur les héritages et les legs, en exceptant ceux des proches parents et œox des pauvres. Il y ajouta, un peu plus tard, l'impôt du cinquantième sur la vente des esclaves.

Octave se montrait très-assidu aux séances du sénat et se prévalait, en toutes circonstances, de sa qualité de princeps senat&s eoBune du plus honorable de ses titres. Malgré cela, l'admission aa sénat n'était plus recherchée par les principaux personnages de la noblesse romaine, quoique le nombre des sénateurs eût été réduit à six cents, et l'on ne trouvait pas toujours de candidats pour les magistratures d'édité, de questeur et de tribun du peuple, qui y donnaient accès.

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^ Beaucoup de sénateurs négligeaient de se rendre aux séances, tel* lement qu'après avoir pris des mesures pour que d'autres devoirs ne pussent pas servir d'excuse, Octave dut infliger aux délinquants la punition d'une amende. Cette peine ne réussit pas à amener l'exactitude, car on dut décider que le nombre des votants nécessaire pour valider les sénalus-consultcs pourrait descendre au-dessous de quatre cents.

Pendant la dernière année de sa vie, Octave, hors d'état de se rendre au sénat, par suile de sa vieillesse, y prit vingt conseilla nommés pour un an, puis il lit décréter que les résolutions adoptées, par lui, avec ce conseil, auraient la même autorité que si le sénat la avait votées.

Outre l'assiduité qu'Octave avait mise, aussi longtemps que sa santé le lui avait permis, aux séances du sénat, il avait sans cesse pris soin d'opiner dans les derniers, pour laisser plus de liberté et de franchise aux discussions. Mais, malgré toutes ces attentions, 3 n'avait pu éviter le découragement, la prostration, le mécontente- i ment qui résultaient, dans cette aristocratie, de la perte irréparable l de la part d'autorité souveraine qu'elle avait exercée pendant tant de siècles.

L'état moral n'était pas meilleur dans la classe des chevaliers. Ea Tan de Rome 762, Tan 8 de notre ère, Auguste réunit dans le forum tous les personnages de celte classe, en faisant placer d'un côté ceux qui avaient femme et enfants, de l'autre les célibataires. Il constata que le nombre des premiers était très inférieur à celui des seconds. Il adressa des éloges aux uns, aux autres des reproches; mais ses paroles ne devaient pas être plus efficaces que les mesures législatives destinées à encourager l'accroissement de la population. La noblesse ayant perdu ses préoccupations d'ambition, de gloire et de patriotisme, s'adonnait à l'oisiveté, aux recherches du luxe, aux plaisirs et aux sentiments d'égoïsme que de telles habitudes engendrent.

Le nombre des citoyens romains, qui était de 450,000 en l'an de Rome 684, s'était élevé à 4,063,000 en l'an 722. Il avait presque

tcuplé. Cela résultait surtout du droit de cité donné à Tltalie, ais aussi de la prodigalité avec laquelle ce droit avait été attnlé depuis cette époque. Les proconsuls avaient pu trouver, par ce oyeuy des recrues pour leurs légions, dans leurs provinces mèmes^ aand ils n'avaient pas eu pour but principal de se créer par là des artisans.

Le nombre des citoyens pauvres était toujours grand dans Rome. ^ Tan 746, Octave avait réduit à 200,000 le nombre de ceux qui taient admis à participer aux distributions gratuites, puis il leur avait lit donner du blé, en y ajoutant soixante drachmes, de monnai|^ our chacun d'eux. •

Les fonds du trésor public furent employés en leur faveur comme ar le passée bien que les citoyens pauvres n'eussent plus à faire iloir leurs services militaires comme donnant à l'État ses richesses t ses conquêtes. Octave accepta, avec cette charge du passé, celle ss spectacles et des combats, qui étaient devenus une source de )pularilé. Toutes les classes s'y rendaient avec la même avidité, et

plaisir était d'autant plus vif qu'on y trouvait des émotions pour ippléer à celles du forum, qui avaient pris fin.

Le sénat et le peuple décernèrent à Octave le titre d'auguste, qui i donnait un caractère sacré et l'élevait au-dessus des autres ommes. L'histoire le lui a conservé comme son nom propre, bien a'ii lui ait été commun avec tous ses successeurs.

Malgré ces témoignages de gratitude et de respect. Octave, conaissant bien les idées de ses contemporains et leurs sentiments ilimes, ne cessa pas d'être attentif à les ménager. Il persista à vou- )ir que son pouvoir eût toujours une durée limitée d'une manière fécise. Le pouvoir souverain qu'il avait exercé d'abord pendant k ans et qui avait été prolongé deux fois de cinq ans, le fut après iela par périodes de dix ans, jusqu'à la fin de sa vie. De là vint [pe ses successeurs, quoique nommés à vie, célébrèrent, à son imitation, la période de dix ans.

L'œuvre magistrale d'Octave consiste dans la constitution qu'il a

criée. Cette constitution a substitué au gouvernement républicain

un gouvernement monarchique. Elle a duré pendant trois siècles. Elle n'a point été faite tout d'une pièce, ni formulée par- écrit, mais elle a été réalisée par une série de mesures successives. Les textes des décrets et des décisions, rendus Tun après l'autre., à de longs intervalles, ne nous ont pas été transmis. On peut néanmoins, en utilisant les matériaux que Ton possède, reconnaître le fonctionnement des divers rouages du nouveau gouvernement, et réédifier la constitution d'Octave dans ses éléments essentiels, beaucoup plus complètement que ne le font les indications qui précèdent.

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