‹ L'ancienne Rome: sa grandeur et sa décadence expliquées par les transformations de ses institutionsChapitre 33 sur 60 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Augntte deyant ses contemporains.

La conduite politique d'Auguste à l'égard des provinces obtint on succès complet; elle lui valut l'approbation et la reconnaissance universelles. Le respect et l'amour des populations soumises à la domination romaine récompensèrent les mesures qui avaient amélioré le sort d'un nombre immense d'hommes. A Rome, où les diffîmités étaient plus grandes, le succès beaucoup moins complet laissa place à des inconvénients manifestes, quoique Auguste n'eût rien légligé de ce qui pouvait lui gagner les sentiments et les esprits dans la cité mère.

Les pratiques religieuses destinées à appeler la protection des dieux sur les affaires de l'État étaient tombées en discrédit pendant les guerres civiles; Auguste les fit rétablir dans toute leur exactitude et leur autorité. Soit par politique, soit par croyance, il s'efforça de rendre à la religion toute son influence; il ajouta à Téclat des dignités sacerdotales en augmentant leurs bénéfices. Il consentit à entrer lui-même dans les différents collèges de prêtres, dil exerça avec rigueur les fonctions de grand pontife.

On sait que le sénat tenait ses séances dans Tun ou l'autre des temples, mais toujours dans un lieu consacré par les augures, et qu'en outre le magistrat qui devait présider prenait les auspices; de telle sorte que la séance était ajournée si elles n'étaient pas favowbles. Auguste voulut que chaque sénateur, avant d'entrer en séance, offrit le vin et 1 encens sur l'autel du dieu dont le temple servait de lieu d'assemblée. Il offrait lui-même aux dieux d'abondants sacrifices qui devenaient des occasions de fêles publiques. Associé déjà dans les prières publiques des citoyens aux vœux qu'ils faisaient pour Rome et pour la patrie, il se laissait ériger des statues dans les temples, et déjà de son vivant des prières lui étaient (dressées, hors de Rome il est vrai, comme à un dieu.

On ne saurait guère douter que les soins qu'il prit de placer tous ses actes sous des protections divines n'aient contribué à répandre la confiance dans son autorité; il arriva ainsi à ce résultat remarquable que les quarante dernières années de sa vie ne forent troublées par aucune tentative d'insurrection populaire. Nonobstant ce succès, il faut reconnaître que les efforts faits par Auguste pour se concilier, à lui et à son œuvre, l'assentiment des sénateurs» demeurèrent à peu près infructueux, et qu'il ne réussit pas beaucoop mieux auprès de l'ordre des chevaliers.

Le sénat avait conservé la délibération des lois et le soia d'administrer une partie des provinces, sans parier des attributions qui \ lui restaient dans les affaires de la cité de Rome. En outre, les goo- J verneurs des provinces militaires, pris dans son sein parmi kffll anciens préteurs, étaient appelés k commander les armées et à obtenir par leurs victoires une gloire durable. Tout autre corps que le sénat romain aurait pu être fier de son rôle; mais les soave* nirs du passé, encore vivants dans les esprits, ne laissaient guère de place qu'à la douleur, à l'humiliation, si ce n'est à l'indignation profonde d'un abaissement que rien ne pouvait pallier, aux yeux des sénateurs, tant que Rome avait un maître.

Auguste n'ignorait rien des sentiments cachés au fond des cœurs de ceux mêmes qui étaient ses amis, et ne pouvant se dérober aux difficultés qui en résultaient fatalement, il mit en œuvre son adresse consommée pour atténuer l'hostilité des grandes familles. Assidu aux. séances du sénat, il prenait part à ses travaux sans jamais imposer ses opinions. Il se parait de son titre de princeps en affectattl de considérer sa qualité de premier des sénateurs comme la plus belle de ses prérogatives. Pour atténuer les sentiments d'hostilité et d'envie qu'il n'avait pas Tespoir d'éteindre, il habitait dans une maison conforme à sa condition première et semblable à celle des autres patriciens. Il avait pris la précaution de ne rien changer aux habitudes des hommes de ce rang. C'est ainsi qu'il sortait sans gardes, qu'il visitait ses amis et qu'il allait voter dans sa curie, à son rang de citoyen. Loin d'établir les formes d'un cérémonial qui

a caractérisé, à toutes les époques, un souverain, il les écarta de parti pris. En dehors de cette attention constante à éviter de blesser le sénat dans son esprit de corps, Auguste recherchait les occasions de rendre aux sénateurs des services personnels; il en trouva une qu'il saisit habilement. Les mœurs de Rome rendaient une certaine fortune nécessaire pour occuper convenablement la position de sénateur. Pour cela même un cens avait été déterminé à diverses époques, comme indispensable à la dignité sénatoriale. Auguste fixa le cens à 250,000 drachmes, ce qui lui donna l'occasion de compléter généreusement Pavoir de ceux des sénateurs qui ne possédaient pas autant II réduisit le nombre des membres du sénat ; il en fit sortir ceux qui ne remplissaient pas les conditions de naissance, de ser- ^^ces et de mérite convenables; et par là il donnait satisfaction à l'esprit de corps; mais il avait soin, pour ménager les exclus, de lear laisser le droit de continuer h porter les insignes distinctifs du rang qu'ils n'avaient plus^ d'occuper encore dans les théâtres les places réservées et de prendre part au banquet annuel du Capitole. Les insignes distinctifs des rangs avaient dans la société romaine une véritable importance. Auguste en profita pour décréter une innovation que les sénateurs devaient accueillir avec satisfaction. Leurs enfants furent autorisés, après la cérémonie de la robe virile, à I porter le laticlave et h parer leur chaussure d'un ornement qui leur f était particulier; ils furent invités, en outre, h assister aux séances du sénat pour se familiariser avec les affaires qui s'y traitaient.

Tant de prévenances et d'attentions n'ont pas dû être dépensées en pure perte. Peut-être Auguste leur a-t-il dû d'échapper au sort de son père adoptif ? Malgré tout, le sénat se montra mal disposé, conmie on l'a vu, à prêter le concours qui lui était demandé pour le fonctionnement de la nouvelle constitution. Ses membres étaient inexacts aux séances, et malgré des amendes infligées aux absents le sénat manquait souvent du nombre de votants nécessaire pour ^der les résolutions. Le dédain des sénateurs pour les attributions laissées à leur corps se traduisit d'une autre manière de la part des chevaliers. Ils ne demandaient plus les charges ni d'édile, ni

de questeur, ni de tribun du peuple, qui conduisaient au sénat, de sorte qu'Auguste en fut réduit h chercher pour ces magistratures des hommes qui n'osassent pas se refuser à sa désignation.

Auguste ne réussit donc pas à se concilier les sentiments intimes de Tordre des chevaliers, malgré les avantages qu'il leur offrait. Il est vrai de dire qu'en leur enlevant les fermes des impôts^ il les avait privés de leur source de richesse la plus considérable.

Ne pouvant les forcer à servir dans l'armée, puisque ce n'était plus une obligation des citoyens, il voulut conserver néanmoins la coutume de ne donner accès aux magistratures romaines qu'à ceux qui auraient pratiqué l'art de la guerre et combattu pour la patrie. A cet effet, Auguste ouvrit aux chevaliers l'entrée de l'armée par un premier grade déjà satisfaisant, avec la perspective d'en obtenir*' peu de temps après un second plus important. Mais la jeune noblesse ne se montra point empressée à occuper les emplois qui étaient mis à sa disposition, préférant sans doute exprimer son opposition au nouveau régime pur son abstention.

La constitution offrait pourtant à l'ordre des chevaliers des perspectives attrayantes pour des ambitions légitimes, car Auguste avait des raisons toutes naturelles pour confier les postes les plus importants de l'État à des hommes de petite noblesse, de préférence à ceux des grandes familles. Il évitait ainsi d'avoir à redouter que les grands fonctionnaires fussent portés à la révolte par l'espoir de triompher au moyen de l'influence due à leur naissance et à leur famille. En réservant aux chevaliers les emplois de finance qu'il avait créés, Auguste leur avait témoigné le souci de leurs intérêts; il se montra favorable à la considération de l'ordre, en attribuant les emplois judiciaires aux chevaliers, de moitié avec les sénateurs. Les motifs pour lesquels tous ces actes de bienveillance calculée et d'adroite politique eurent si peu de succès ne sont pas difficiles à pénétrer.

Le nouvel état de choses ne laissait plus à la noblesse ni la vie des camps dans les conditions du passé, ni les brigues du forum, ni la discussion et la décision des grandes affaires publiques. Aux émotions

des guerres civiles succédait Tabsence complète de tout ce qui avait été la vie même pour les hommes consacrés par leur naissance aux agitations politiques. L'oisiveté envahit cette aristocratie dans un temps où elle regorgeait de richesses; la corruption des mœurs en fat la conséquence. Ses qualités, auparavant si brillantes, n'allèrent pourtant pas se perdre complètement dans les vices, car il resta à cet ordre un goût très vif pour les plaisirs de l'esprit. Cette génération avait été élevée, de môme que la précédente, dans l'étude de la littérature de la Grèce et dans Tappréciation éclairée des produits de ses arts. Le goût, ainsi formé à la meilleure école, stimula des écrivains et des artistes qui sont la gloire de cette époque. Leurs œuvres, résultant de Timitation, ne peuvent pas avoir la puissance d'originalité de leurs modèles, mais la perfection portée dans les détails a été telle, qu'elle a provoqué depuis plus de dix-huit siècles l'admiration des générations de lettrés qui se sont succédé.

La noblesse romaine n'était pas destinée à reprendre jamais son ancien rôle. On comprend, quand on se place à son point de vue, qu'elle ait préféré les souvenirs du passé à l'exercice de magistratures découronnées comme était le consulat. La fierté légitime de ces familles, qui comptaient dans leurs ancêtres tant d'hommes dont la gloire était liée à la grandeur de la patrie, pouvait bien les éloigner des rôles subalternes auxquels ils étaient réservés. Dès que les maux d'une anarchie très longtemps persistante eurent été guéris, les âmes fières virent leur dignité blessée et leur patriotisme attristé par l'immense élévation d'un citoyen au-dessus de tous les antres. La réflexion n'était pas faite pour éteindre les regrets provenant des souvenirs du passé, car le patriotisme le plus pur pouvait demeurer persuadé, et non sans motif, que la patrie aurait à déchoir bientôt, par suite de rabaissement subi par l'aristocratie la plus forte, la plus habile et la plus glorieuse qui fût jamais.

Au milieu de ses travaux, Auguste n'avait pas perdu de vue un seul moment l'importance de se concilier l'approbation et l'attachement des plébéiens. Des plus riches, il fit une classe distincte qui eut accès aux fonctions judiciaires, en fournissant des juges

à des tribunaux du dernier rang. Aux autres, il offrait du travail et il vendait le blé à un prix qui ne fut jamais élevé ; il fit aux plus pauvres des dons en blé et en argent. À tous il donna un présent dont ils auraient pu tirer de grands avantages en les dispensant du service militaire obligatoire; mais les plébéiens n'en auraient su profiter qu'à la condition d'être capables de se livrer au travail. Ils étaient malheureusement fort éloignés de le tenir eu estime, car des préjugés, grandissant sans cesse, avaient amené k considérer la plupart des professions comme étant serviles.

Dans toutes les branches industrielles, les métiers s'exerçaient généralement par des personnes de condition inférieure à celle de l'homme libre. Les banquiers avaient des comptoirs dirigés par des esclaves ou des affranchis. Les taxes affermées par l'État à des com* pagnies avaient été perçues aussi par des esclaves ou des affranchifl. Il y avait des esclaves architectes, des esclaves artistes dramatiques; d'autres étaient préposés, par les négociants, h leurs opérations de commerce en gros ou en détail. Enfin les esclaves travaillaient exclusivement dans les mines et dans les fabriques. Les affranchis s'enrichissant par leur activité industrieuse, acquéraient souvent une importance personnelle qui était en désaccord avec leur condition sociale.

Perdant promptement le courage, la discipline et le patriotisme qui avaient fait la gloire de leurs ancêtres, n'ayant plus les diseur sions du forum pour stimuler leur intelligence, les plébéiens ne formèrent plus qu'une foule sans énergie et sans organisation, complètement incapable d'influer désormais par des votes éclairés sut la marche du gouvernement. Ne rendant plus aucun service qui pût leur donner des titres à des distributions de terres, ils considérèrent pourtant les aumônes qui leur étaient faites comme des dettes contractées envers les fils des conquérants. Leur abaissement fut, comme on le verra, si rapide, qu'on a peine k concevoir comment il a pu se produire en un temps si court.

Les monuments nombreux et beaux qu'Auguste fit élever dans Rome pour la rendre digne de sa gloire comme de sa puissance,

lui concilièrent la faveur populaire. Les nombreuses fêtes dont il £t les frais : luttes maritimes^ combats de gladiateurs, combats de bêles fauves, concoururent au même effet. Les patriciens, les sénateurs, les chevaliers, se portaient à ces spectacles avec autant d'empressement que les plébéiens.

La loi avait établi des conditions d'âge pour occuper les charges cardes et marqué des intervalles de temps de Tune à l'autre. Augoste, voulant encourager au mariage et stimuler la fécondité des fiunilles, dispensa d'une année par chaque enfant vivant.

Malgré son désir de plaire» il ne recula pas devant les mesures à ]Nrendre pour arrêter les progrès de la dissolution des mœurs. On Qte de lui une loi somptuaire» une loi contre l'adultère, une loi Wkire la débauche outrageante, une loi contre la brigue et une loi pour pousser au mariage. Cette dernière loi, ajoutant aux peines qui avaient été portées auparavant contre le célibat, comme contraire à la force de l'État, avait posé des limites aux droits de succession collatérale, de manière à faire passer les héritages vacants dans le domaine public. La dénonciation fut en outre encouragée par des récompenses. Le fisc y gagna, mais la délation se propagea de manière à renverser beaucoup de fortunes et à répandre l'inquiétade partout. Les inconvénients qui en résultèrent conduisirent à abolir cette loi dès le règne de Tibère. Tacite affirme qu'elle n'avait point réussi à faire contracter plus de mariages ni à faire produire plus d'enfants, parce qu'on avait trop d'intérêt à n'en point avoir.

Auguste défendit que les combats de gladiateurs eussent lieu à outrance, ce qui fait honneur à ses sentiments d'humanité, peu ordinaires à cette époque. Il rendit au travail ou aux affaires plus de trente jours consacrés à des fêtes qui n'étaient point prescrites par les lois) montrant par là qu'il savait distinguer l'utilité et les abus de la religion. «

Auguste a fait lui-même un exposé de ses actes les plus importants, et ce document peut servir, mieux que tous les éloges, à faire apprécier ses qualités politiques à leur jus te valeur.

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