‹ L'ancienne Rome: sa grandeur et sa décadence expliquées par les transformations de ses institutionsChapitre 37 sur 60 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Une province sons Trigan.

La Bithynie faisait partie des provinces du sénat lorsque, des mécontentements et des désordres s'y étant produits, Trajan prit le parti de la mettre au nombre des provinces militaires dont l'administration relevait directement du pouvoir impérial.

Pline le jeune, que Trajan nomma gouverneur de la Bithynie, tyant déjà exercé le consulat, reçut comme ses prédécesseurs le titre ie proconsul, par exception à la décision d'Auguste qui attribuait inz gouverneurs des provinces impériales le titre moins élevé de iropréteur.

La correspondance entre Pline et l'empereur Trajan, qui a été Mmservée, donne une idée précise des consultations qu'un gouverleur de province avait à demander pour régler sa conduite, ainsi lue de la nature des réponses qu'il recevait.

Trajan, convaincu qu^il y avait eu beaucoup d'abus et de malversations dans cette province, invita Pline à commencer par examiler les comptes des républiques, car les comptes devaient être certainement en désordre; puis à réformer les coutumes défecïieuses et à corriger les mœurs. Pour assurer à la province une ongue tranquillité, il engagea le gouverneur à se préoccuper parieulièrement de changer, dans les habitudes des populations, celles pli amenaient des réunions nombreuses et qui pouvaient dégéné- ■^ facilement en attroupements contraires au bon ordre. La préroyance du gouverneur devait être constamment en éveil pour éviter es occasions où les désordres pourraient naître. Trajan, plus libre l'agir que n'avait été Auguste, suivait la règle de conduite que Mécène avait préconisée, et qui consistait à empêcher tous les tassemblements, quel qu'en fût l'objet.

A la suite d'un incendie qui avait ravagé Nicomédie, Pline propose de former une compagnie de pompiers, composée de 150 arti-

sans; mais Trajan s'y oppose, en disant qu'il ne faut pas oublier combien les factions ont troublé celte province et ses cités; elles se reformeraient bientôt et se comporteraient comme par le passé, dès qu'il y aurait des réunions périodiques de plusieurs personnes. Il faut se borner à se procurer tous les ustensiles qui peuvent senir pour éteindre les incendies, informer de cela les propriétaires, et recourir, dans l'occasion, à Taide de la population.

Pline signale à Trajan une coutume de la province qui peut avdr des inconvénients. Ceux des riches, ou qui prennent la robe virile, on qui célèbrent un mariage, ou qui entrent en possession d'une mag» trature, ou qui consacrent quelque ouvrage public, y invitent toates les autorités, avec un nombre considérable de personnes du peuple, auxquelles ils distribuent un ou deux deniers. Il demande si cei réunions, qui comprennent jusqu'à 1,000 personnes et plus, ne ddvent pas être considérées comme illicites. Trajan répond à Pline qu'il a raison de craindre les attroupements occasionnés par cent qui invitent ainsi des corps entiers de citoyens, sans se borner ans personnes de leur connaissance, et qui font des distributions publiques; mais, du reste, il s'en remet complètement à la prudence de Pline, en lui donnant toute liberté d'action.

Les affaires militaires mentionnées dans cette correspondance sont peu nombreuses et sans grande importance. Trajan ne perm^ pas que des soldats soient détournés de leur service pour la garde- : des prisons, qui continuera à être confiée à des esclaves.

Une demande adressée à l'empereur par un centurion de ji sixième cohorte à cheval, établit incidemment qu'il y avait des cohortes de cavalerie maintenues en dehors des légions.

Pline écrit que deux esclaves ont été trouvés parmi les hommes de recrue; il demande des instructions pour cette infraction, dont il ne connaît pas de précédent. Trajan répond qu'il faut savoir s'ils ont été choisis exprès, auquel cas il y aurait lieu de faire porter la faute sur l'officier; s'ils ont été donnés en remplacement, car il faudrait punir le coupable ; ou s'ils sont venus s'offrir en cachant leur étal, auquel cas la faute retomberait sur eux. ^

Trajan, répondant à une question de Pline, lui dit qu'il doit, comme ses prédécesseurs, statuer lui-même, sans recourir à l'empereur, sur les demandes faites pour transporter d'un lieu à un aatre les cendres des parents, attendu qu'une telle question ne ressort point du culte religieux de Rome.

On trouve, dans une autre lettre, que la cité de Nicée prétend tenir d'Auguste le droit de recueillir les successions de ceux de ses citoyens qui meurent sans testament.

Le plus grand nombre des affaires traitées dans cette correspondance ont rapport à des autorisations demandées par Pline, pour des dépenses h faire dans l'intérêt des cités. L'empereur se préoccupe beaucoup d'empêcher les cités de s'obérer et veut être assuré que les entreprises ne sont pas faites pour faciliter des malversations.

Ainsi Pline transmet et appuie une demande que font les Prusiens pour être autorisés à construire un nouvel établissement de bains ]Hiblics en remplacement d'un vieux. On sait que les établissements de cette nature, les thermes, avaient alors l'importance de monuments publics. Trajan accorda l'autorisation demandée, mais à la condition que les impositions ne seraient point augmentées, et que les besoins ordinaires ne tomberaient point en souffrance.

Deux aqueducs commencés pour amener de l'eau à Nicomédie «raient dû être abandonnés, après de très grandes dépenses, à cause de la défectuosité des travaux. Un autre projet paraissait à Pline devoir être plus avantageux ; il demanda à l'empereur d'envoyer un. ingénieur ou un architecte. Trajan autorisa le gouverneur à faire exécuter l'entreprise, mais il voulut savoir si les ouvrages commen- 5és et abandonnés n'avaient pas donné lieu à des malversations.

A Nicée , un théâtre s'est affaissé avant son achèvement et un gjmiiase a été construit sur un plan défectueux. A Claudiopolis, on 1. commencé la construction d'un très grand établissement de bains nal situé. Pline demande un architecte qui puisse l'aider à déterniner le parti à prendre. L'avis de l'homme de l'art lui paraît néessaire pour éviter que les deniers publics et les bienfaits de

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l'empereur soient mal placés. Ainsi le trésor de l'empire concourais à ces dépenses.

On voit dans une autre circonstance la ville de Juliopolis solliciter la faveur, accordée à Bysance, qu'un centurion légionnaire y soit envoyé pour veiller à la conservation des droits des habitants. Trajan répond que cela n'est pas nécessaire pour garantir les habitants de Juliopolis contre l'oppression ou l'injustice des voyageon et des soldats; que la situation de Bysance, où l'on arrive de toutes parts^ a motivé une exception en sa faveur, mais que cette mesure ne doit pas être étendue à d'autres villes.

Pline s'étant rendu à Âpamée pour contrôler l'administratioi locale en se rendant compte par lui-même des recettes et des dépenses, on lui a fait observer qu'on le verrait avec plaisir s'occuper des affaires de la colonie^ quoiqu'aucun des proconsuls ne l'eût fait avant lui, mais qu'elle avait le privilège, suivant une coutume très ancienne, d'administrer librement par elle-même li chose publique. Trajan déclara que l'examen fait par Pline, d'après son ordre, ne préjudicierait en rien aux privilèges d' Apamée.

Une autre fois, Pline demande à l'empereur si un temple de Cybèle, qui n'a point encore été consacré, peut être abandonné pour en établir un sur un autre point de la ville de Nicomédie. H désire savoir s'il n'y aurait pas là une offense contre la religion, Trajan répond qu'il n'a point d'objection à faire; le sol d'une ville étrangère ne comportant pas la consécration selon le droit romsan.

Les habitants d'Amise réclamant le droit, en vertu de leurs lois qui s'appuyaient sur leur traité d'alliance, de s'imposer des contributions, Trajan déclare qu'il ne peut pas les en empêcher, surtod s'ils emploient le produit de ces impôts au soulagement des pauvres et non pas à tenir des assemblées illicites. L'empereur faisait penlêtre allusion par là aux assemblées des chrétiens, qu'il s'efforçait d'empêcher par des mesures rigoureuses dont il sera question dans la suite.

Trajan n'avait point voulu faire obstacle à l'exercice du droit de la cité d'Amise, mais il défendit à toutes les autres cités qui nV

vaient pas un privilège semblable, d'établir aucun impôt sans autorisation.

La correspondance porte aussi parfois sur des questions de jurisprudence. Ainsi Trajan décide que les enfants libres qui ont été élevés par charité et réduits à la servitude^ ont droit à leur liberté sans qu'on puisse réclamer d'eux le remboursement des frais de leur alimentation.

Lorsque Pompée avait conquis la Bithynie sur Hithridate, elle fiNrmait un royaume. Pompée avait changé ce royaume en province romaine. Par suite, il avait partagé le territoire en plusieurs circonscriptions qui avaient pris chacune le nom d'une ville choisie pour chef-lieu, et il avait organisé autant de cités ; ensuite il avait ecéé dans chaque cité un sénat fait à l'image de celui de Rome, pour administrer les affaires publiques. La loi Pompéia, ainsi appelée parce qu'elle avait été rendue sur la proposition de Pompée, fat appliquée par lui en Bithynie, pour faire partie de la charte des dtés, et elle était encore en vigueur au temps de Pline.

Pline signale k Trajan qu'en Bithynie la loi défend qu'on puisse ^trer dans le sénat d'une cité ou exercer une magistrature avant Tâge de trente ans , et que^ d'après la même loi, ceux qui auront eiercé une magistrature seront de plein droit sénateurs. Il fait obwyer qu'Auguste avait publié un édit qui permettait d'exercer à lk)me une des magistratures inférieures dès l'âge de vingt- deux «H, et d'arriver au sénat avant l'âge qui avait été fixé auparavant. Kne est d'avis qu'il y a lieu d'autoriser les censeurs des cités de KjtUiyiiie, car cette magistrature fonctionnait tout comme à Rome, 4'tdmettre aux magistratures dès l'âge de vingt-deux ans et d'avanqpr ainsi l'époque de l'entrée au sénat. Il est même d'avis qu'on Mtorise toutes les entrée^ au sénat dès l'âge où les magistratures pourraient avoir été remplies. Il en donne pour motif que cette Vaesure aurait pour effet d'introduire au sénat de chaque cité des ieunes gens de grande famille, au lieu de personnes d'une naissance Ql)scare, ce qui serait plus convenable. Trajan admet, dans sa réponse, queTédit d'Auguste qui a dérogé

à la loi Pompéia pourra être appliqué en Bithynie; mais, d'après sa décision, les hommes qui n'ont pas été magistrats ne pourront pomt, sous prétexte qu'ils auraient pu l'être, demander entrée dans le sénat avant l'âge habituel.

Les lettres de Pline font voir en Bithynie une particularité qui a pu se produire dans d'autres provinces, c'est qu'il y avait des sénateurs qui n'élaient pas citoyens de la cité. Cela pouvait se faire pour un homme qui avait des propriétés sur plusieurs territoires, ou pour celui dont la famille avait rendu antérieurement des services très importants.

Une nouvelle preuve que l'entrée dans les sénats ou curies des cités était encore recherchée sous le règne de Trajan, se trouve dans une lettre de Pline où l'on voit ceux qui y étaient entrés par suite de la permission accordée à quelques cités d'augmenter le nombre de leurs sénateurs, payer les uns mille, les autres deui mille deniers au profit du trésor. Pline proposa de faire payer pareilles sommes à ceux qui y entreraient par la voie ordinaire; mais Trajan refusa l'autorisation de tirer de là un impôt, en disant que les censeurs feraient sans doute en sorte que ceux qui seraient disposés à faire des générosités fussent préférés aux autres.

Trajan, dont cette correspondance fait admirer le savoir, le travail, le jugement et la capacité, prenait avec beaucoup de sollicitude rintérêt des contribuables contre les administrations des cités, et il interdisait de faire aucune largesse avec les deniers publics.

L'empire avait alors acquis une étendue qui ne devait plus que décroître, et il était parvenu à son apogée, sous le rapport de la prospérité matérielle comme sous celui de la puissance. On en trouve une preuve remarquable dans deux lettres de cette correspondance.

Pline écrit à l'empereur que les deniers publics déjà recouvrés et ceux qui restent à recouvrer courent le risque de rester sans emploi, parce qu'on ne trouve pas de terres à acheter et encore moins d'emprunteurs qui veuillent payer à l'État l'intérêt de douze .

pour cent qui se paie aux particuliers. Il propose à l'empereur d'abaisser le taux de Tintérêt et demande que si, malgré cela, on ne trouve pas d'emprunteurs, les décurions soient obligés de s'en charger, chacun pour une part, sous bonne et suffisante caution. Trajan répond qu'il ne voit pas, en effet, d'autre remède que d'abaisser le taux de l'intérêt, mais qu'il trouverait injuste de forcer des hommes qui n'auraient pas l'emploi de cet argent à devenir emprunteurs.

On voit par là que Trajan parvenait à accumuler, pendant la paix, des ressources financières dont le trésor public avait la disposition pour le cas de guerre. La liberté d'action qu'Auguste avait laissée aux cités en ce qui regardait leurs dépenses intérieures, avait eu pour conséquence d'entraîner souvent les curies à des prodigalités qui avaient été consacrées à des fêtes, à des monuments publics, à des statues. Les déficits et les dettes qui en résultèrent motivèrent la création d'une nouvelle magistrature, celle du curaior reipubltcœ qui apparaît, dans les monuments épigraphiques, sous le règne de Trajan. Le personnage revêtu de ce titre avait pour mission d'exercer sa surveillance sur une cité désignée, qui ne pouvait pas commencer l'exécution d'un projet entraînant une dépense extraordinaire avant de l'avoir soumis à son approbation. Le curator reipu^ Ukœ suppléait, par son contrôle, à l'insuffisance du gouverneur de province, souvent détourné des soins inhérents à la surveillance administrative des cités par ses autres attributions.

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