CHAPITRE X
ChangemenlB apportés par Adrien & la tacUqae.
La prospérité générale et la bonne administration des provinces contribuaient à favoriser les opérations de guerre. Des routes nombreuses, solides et bien entretenues, sur lesquelles les moyens de transport étaient préparés, donnaient la facilité de transmettre avec rapidité les ordres et les instructions. Les troupes en marche y trouvaient de distance en distance des gîtes d'étapes pourvus des tivres nécessaires à la nourriture des hommes et des animaux. Des avis envoyés par le gouverneur d'une province aux sénats des cités dont les territoires devaient être traversés, suffisaient pour assurer ce service, et la mobilité qui en résultait pour les armées romaines \ leur permettait de réaliser des entreprises lointaines, grandes el j hardies , avec des effectifs extrêmement petits par rapport aux nombres d'hommes des armées adverses.
D'Auguste à Commode, une armée en opérations continua à comprendre habituellement des soldats légionnaires et des soldats auxiliaires en nombre à peu près égal; mais les troupes auxiliaires se modifièrent progressivement.
A mesure que les frontières s'éloignèrent du centre de l'empire, et qu'il fallut plus de temps aux troupes auxiliaires pour arriver sur le théâtre de la guerre, les empereurs eurent plus besoin de les avoir à leur disposition par avance. Ainsi ces troupes, sans former des corps aussi durables que les légions, considérées comme indestructibles, ne furent plus licenciées aussi souvent qu'auparavant et se recrutèrent d'hommes engagés pour un certain temps. Le gouvernement avait intérêt à utiliser les aptitudes spéciales des populations; aussi eut-on, dans les corps de troupes auxiliaires d'infanterie et de cavalerie, des soldats très diversement armés : les uns l'étaient à la romaine;, les autres suivant les usages de leur pajs d'origine. C'est ainsi que les historiens mentionnent des sagittari, des scutati, des contarii, des catafracti, des funditores. Cette variélé
de troupes rendit plus difiScile le commandement d'une armée, parce gae le général dut joindre à Tart de mettre en action les éléments habituels, celui d'utiliser des soldats différents d'après leurs qualités propres.
La cavalerie avait été mise en dehors des cohortes auxiliaires eomme des légions, et elle continuait à former des corps à part, qui avaient le nom d'aise. Sous le règne de Vespasien, néanmoins, on revint partiellement à l'ancien usage de réunir des fantassins et des cavaliers dans un même corps de troupes. Gela se fit d'abord dans quelques corps auxiliaires destinés à agir isolément, parce que des cohortes détachées dans des postes frontières avaient eu besoin de cavalerie pour s'éclairer. Il y eut, par suite de cela, quatre sortes 4e cohortes : la cohorte de 1,000 fantassins; la cohorte de 500 fantassins; la cohorte mixte de 760 fantassins, avec 240 cavaliers; la cohorte mixte de 380 fantassins, avec 120 cavaliers.
Une cohorte auxiliaire portait un nom qui rappelait, ou la nationalité de ses soldats, quand ils l'avaient commune, ou celle de leur province, quand ils avaient même provenance. Mais on a pu constater sur les inscriptions, que souvent les soldats d'une cohorte ou d'une ala provenaient de contrées différentes. Ou bien le corps avait reçu, à sa formation, des soldats qui avaient été libérés par divers autres corps; ou bien il était demeuré constitué assez longtemps pour avoir eu à se recruter hors du pays d'origine. On trouve aussi des citoyens romains dans les cohortes auxiliaires, et cela provient probablement de ce qu'ils ont été autorisés dès lors à s'y engager comme ils le furent plus tard, d'après le témoignage de Yégèce, quoique le titre de citoyen romain ait pu être donné aussi comme récompense des services rendus, ou même comme prime d'enrôlement, à des habitants des provinces.
Hyginus, auteur d'un traité de castramétation écrit entre l'an 98 et l'an 117 de notre ère, a donné incidemment des détails circonstanciés sur la composition d'une armée qui a réellement existé à cette époque. Cette armée avait trois légions, et, dans le camp, les légionnaires occupaient tout le pourtour, pour être prêts à border
le rempart et à le défendre. Ceci prouve que les légionnaires étaient les seules troupes sur lesquelles on crût pouvoir compter sûrement en cas d'attaque soudaine du camp. Les auxiliaires étaient loin certainement d'avoir une valeur égale, puisqu'on les abritait ainsi sous la protection des légions.
Les effectifs des trois légions n'étaient pas au complet, car elles ne donnaient ensemble que 15,840 combattants; 3 enseignes (vexilla) h SOO hommes chacune, formées sans doute de vétérans, ; ajoutaient 1,S00 combattants; 4 cohortes prétoriennes, un peu incomplètes, portaient à 20,000 environ les troupes d'infanterie de premier ordre. L'infanterie auxiliaire comprenait 800 hommes d'infanterie de marine, appelés classtci JUisenates, du nom de la Qolte qui les avait fournis; 800 autres fantassins de même sorte (classici Jbir vennates); 200 éclaireurs (earpfora^ores); 3,000 fantassins, de 3 cohortes à 1,000 hommes; 1,500 fantassins, de 3 cohortes à SOO hommes; 1,520 soldats, de 2 cohortes mixtes à 1,000 hommes, très incomplètes; 1,520 soldats, de 4 cohortes mixtes à 500 homnies, aussi incomplètes ; 500 Palmyreni, 900 Getes, 700 Daci, 500 Britonnes et 700 Cantabri, complétaient les troupes d'infanterie.
La cavalerie de cette armée comprenait 400 cavaliers prétoriens; 450 cavaliers choisis (équités singulares); 2,400 cavaliers de 5 ate à 500 chevaux; 3,800 cavaliers, de 4 alae à 1,000 chevaux; 600 Mauri; 800 Pannonii veredarii; 480...; 480...
L'armée entière comptait 20,000 légionnaires, 11,600 soldats auxiliaires, parmi lesquels 700 à 800 cavaliers, ce qui fait environ 10,900 fantassins; enfin, 9,450 cavaliers, formant des corps séparés. Dans une armée de 40,950 combattants, l'infanterie légionnaire comprenait la moitié de l'effectif; l'infanterie auxiliaire un peu plus du quart, et la cavalerie presque le quart. Les non-combattants, qui étaient des esclaves, s'élevaient souvent à une proportion considérable, mais elle variait suivant les circonstances. D'après Tacite, l'armée de Vitellius marchant contre celle de Yespasien était suivie par une telle quantité d'équipages que le nombre des esclaves était supérieur à celui des combattants.
Très peu de temps après l'époque où écrivait Hyginus, l'empereur Adrien opéra dans Tordre de bataille de la légion des changements destinés è modifier profondément la tactique. Une armée disposée pour livrer bataille ne fut plus formée en échiquier^ mais sur trois lignes. L'infanterie, placée au centre et ayant la cavalerie aux ailes, était formée sur 8 rangs, gardant de l'un à l'autre rang une distance de 6 pieds^ tandis que chaque soldat n'occupait dans le rang que 3 pieds en largeur.
Chaque cohorte de légion était formée sur 4 rangs; la ligne de 8 rangs comprenait donc 2 cohortes l'une derrière l'autre. Les cohortes numérotées de 1 à S étaient devant, celles de 6 à 10 derrière. Toutes les cohortes étaient de 500 hommes, à l'exception de la première^ qui en avait 1 ,000, mais qui détachait probablement la moitié de son effectif pour une destination spéciale. En arrière de cette ligne continue, qui comptait 8 rangs, se plaçait une seconde ligne de soldats formés sur un seul rang, et destinés à lancer des flèehes par-dessus la première ligne. Enfin, en arrière de la seconde ligne, on en mettait une troisième, formée par les balistes et les catapultes, qu'on disposait pour tirer par-dessus les deux lignes de troupes. Les machines de jet étaient parfois placées, de préférence, sur les flancs de l'ordre de bataille, qui était alors réduit à deux lignes au lieu de trois.
Cet ordre de bataille, qui était la conséquence des progrès faits dans l'art de lancer les projectiles, avait été adopté en vue de donner aux machines de jet beaucoup plus d'influence sur le sort du combat qu'elles n'en avaient eu auparavant.
Les légionnaires des cohortes du premier rang lançaient des pSoj tandis que les javelots des cohortes de deuxième rang, les bneeœ, étaient moins lourds et portaient plus loin. Tous les javelots que les soldats lançaient par-dessus la tète des rangs qui étaient devant eux avaient à décrire une trajectoire sensiblement courbe avant d'atteindre l'ennemi. Il en était de même des flèches, lancées, an moyen d'arcs, par les soldats de la deuxième ligne, et des projectiles plus puissants lancés par les balistes et les catapultes.
Pour apprécier ces dispositions de confbat^ qui peuvent paraître étranges de prime-abord, il faut se reporter par la pensée au nKH ment où les machines de jet^ devenues transportables sur rooes, furent en état de suivre une armée dans ses marches. Les projectiles lancés par ces machines ayant la force nécessaire pour mettre, d'an peu loin, un homme hors de combat, on était fondé à en attendre un concours efficace dans une bataille ; mais comme elles auraiott été incapables d'arrêter la marche de Tennemi à elles seules, à cause du temps nécessaire pour les bander, et, par conséquent, de lalenteoi du tir, on songea, pour leur donner protection, à les placer ai arrière de Tinfanterie, après avoir rangé l'infanterie elle-même de manière à diminuer sa profondeur totale.
Avec les dispositions adoptées, les gros projectiles des balistes et des catapultes, les flèches de la deuxième ligne, les javelots légers des cohortes placées à Farrière de la première ligne et les javelots plus lourds de la cohorte d'avant, formaient une grêle de projectiles redoutable pour l'ennemi, qui devait s'y exposer avant de pvvenir au contact des épées. On pouvait donc espérer que le succès de la bataille serait décidé par l'effet seul des armes de jet, etqœ l'infanterie légionnaire n'aurait plus qu'à se porter en avant, pour mettre, après cela, l'ennemi en complète déroute.
Il ne faudrait pas croire, néanmoins, que les armes de jet eussent dès lors la prépondérance sur les armes d'hast, car le légionnaire restait toujours armé pour la lutte corps à corps. Protégé par diverses pièces d'une armure véritable, il portait en outre un bouclier, qu'il maniait du bras gauche pour parer les coups. Sa main droite, dès que le javelot était lancé, saisissait l'épée, qui ne pouvait frapper l'ennemi que de très près. Mais ce javelot, qui était pour le légionnaire son seul moyen d'atteindre l'ennemi plus loin que la longueur de l'épée, avait été l'objet d'un perfectionnement important, car tandis que la cohorte d'avant était armée d'un javelot lourd, celle d'arrière était munie d'un javelot qui portait beaucoup plus loin. Celui-ci était lancé par le soldat au moyen d'une lanière attachée à la hampe et formant une boucle dans laquelle il engageait deux doigts.
Avec le temps, les armes de jet iront en se perfectionnant de plus
en plas, mais elles ne pourront pas s'ajouter à tout ce 'que devra
nécessairement porter le soldat armé pour le combat corps k corps,
et il y aura déni sortes d'infanterie de plus en plus tranchées. La
première sera destinée exclusivement au combat rapproché; la
seconde & l'emploi de l'arme de jet. Si Ton voit la première de ces
deai infanteries renoncer plus tard à quelques parties de son armure
pour alléger sa marche, il ne faudra pas se hâter d'en conclure
qu'elle a dégénéré, car cette mesure pourra être motivée par la
pénétration plus grande des traits, devenus capables de rendre
insuffisante une protection auparavant efficace.
Une armée dans Tordre de bataille qui vient d'être décrit, avec ses balistes et ses catapultes en position, avait perdu, en grande partie, la liberté de ses mouvements en présence de l'ennemi. Ses machines de jet, efficaces pour la défensive, devenaient inutiles et embarrassantes, si l'armée prenait l'offensive. L'introduction des machines de jet offrait sans aucun doute des avantages importants, mais ces avantages étaient compensés, en partie, par des inconvénients inévitables, suivant une loi qui caractérise les progrès de Fart de la guerre.
Âax vingt-cinq légions laissées par Auguste, ses successeurs en avaient ajouté cinq pendant le premier siècle de notre ère. Claude avait créé la vingt-sixième, de l'an 41 à l'an 5i; Néron, la vingtseptième, de Tan S4 à l'an S8; Galba, les trois autres en l'an 68. A partir de ce moment, l'ensemble des armées impériales, en les supposant mises toutes à la fois à leur complet de guerre par l'adjonction des troupes auxiliaires aux troupes légionnaires, n'aurait pas encore dépassé l'effectif de 450,000 -combattants. Des forces d'un chiffre beaucoup moins élevé avaient toujours suffi jusque-là, non seulement à la défense des frontières de l'empire, mais à leur extension.
Si Adrien a pu introduire dans l'ordre de bataille qu'il a adopté des machines de jet destinées à agir contre les combattants, cela provenait de ce qu'on avait eu auparavant l'occasion d'accroître l'efficacité de semblables machines en les perfectionnant graduellement.
Il résulte d'un épisode raconté par Tacite, que certaines légions avaient déjà des machines de jet traînées à leur suite, quand Yespasien avait fait la guerre contre Vitellius. Dans un des combats de cette lutte, une baliste de la quinzième légion, d'une grandeur regardée comme prodigieuse , avait écrasé plusieurs soldats des troupes adverses par les pierres énormes qu'elle lançait, et die aurait fait un plus grand carnage, sans l'action héroïque de deux légionnaires qui, munis chacun du bouclier pris à un ennemi mort, s'étaient avancés sans être reconnus, et, au prix de leur vie, étaient parvenus à couper les cordages de la machine.