‹ L'ancienne Rome: sa grandeur et sa décadence expliquées par les transformations de ses institutionsChapitre 4 sur 60 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Senrins Tnllins.

Au moment où Servius Tullius devint roi, 176 ans après la fondation de Rome, FÉtat ne possédait point encore les ressources nécessaires pour pourvoir aux besoins des troupes. Chaque citoyen appelé à servir comme soldat devait se procurer par luimême son armement, son équipement et sa nourriture, jusqu'à ce qu'il fût congédié. Les soldats d'une curie avaient dû former parfois entre eux des associations pour suppléer à Tabsence de toute organisation administrative ; mais les différences qui existaient dans les ressources personnelles des soldats avaient sans doute amené des difiScultés et des inconvénients suffisants pour motiver une réfornae. Les nouvelles conditions où s'opéraient les expéditions, devenues un peu plus lointaines par suite de l'extension du territoire, avaient pu contribuer aussi à rendre un changement nécessaire. Toujours est-il que Servius Tullius y prit occasion de fonder de nouvelles institutions sur un des principes les plus féconds dont l'histoire fasse mention. Il prit la résolution de proportionner les obligations du service militaire à la fortune des citoyens, de telle sorte que le riche eut à supporter des charges plus considérables que celles du pauvre.

A cet effet. Tordre des plébéiens, qui comprenait tous les citoyens hormis ceux de condition noble, fut partagé en six classes : la première classe renferma ceux qui possédaient 100,000 as et plus ; la deuxième classe, ceux dont l'ayoir s'élevait à 75,000 as, sans atteindre jusqu'à 100,000; la troisième classe, ceux qui n'avaient pas moins de 50,000 as; la quatrième, ceux qui avaient 25,000 as et plus; la cinquième, ceux qui n'avaient pas moins de 11,000 as; la sixième classe, ceux dont l'avoir ne montait pas à cette somme.

Voulant rendre le service militaire plus fréquent pour les citoyens plus riches que pour ceux qui l'étaient moins, Servius Tullius partagea chaque classe en centuries qui eurent la charge de

fournir un même nombre de soldats , quoique comptant des nombres de citoyens différents d'une classe à l'autre. Une centurie compta d'autant moins de citoyens que ses citoyens étaient plus riches. A cet effet, la première classe forma 80 centuries ; la seconde classe^ 20; la troisième^ 20; la quatrième aussi» 20; la cinquième, 30» et la sixième, 1 .

On ne sait point quelle fut la règle constitutive de ces centuries, et l'on ne connaît le chiffre de la population d'aucune d'elles. Leur nombre» dans chaque classe, ne dut point être considéré comme immuable, puisque les fortunes particulières étaient appelées à changer inévitablement avec le temps. Les chiffres exigés de Tavoir pour chaque classe et le nombre des classes furent modifiés par des mesures que nous ne connaissons pas. C'est là ce qui explique pourquoi des auteurs qui écrivaient à des époques différentes nous ont laissé sur ce sujet des renseignements qui ne concordent pas.

En vue de proportionner encore plus les dépenses aux ressources de ceux qui avaient à les supporter, Servius TuUius détermina un armement différent pour chaque classe. Les centuries de la première classe eurent pour armes défensives le casque, le bouclier, la cuirasse et les cuissards, le tout en airain; et pour armes offensives les javelots, la pique et Tépée. Les soldats provenant de la deuxième classe n'avaient point de cuirasse, et ils portaient Técu au lieu du bouclier. Ceux de la troisième classe n'avaient pas de cuissards. La quatrième classe, dépourvue d'armes défensives, portait seulement la pique et le veruium. La cinquième classe n'avait pour toute arme que la fronde dont les soldats se servaient pour lancer des pierres. La sixième classe fut dispensée de tout service militaire hors les circonstances extraordinaires d'un danger public.

Les cinq premières classes des plébéiens eurent à fournir avec l'infanterie de l'armée les hommes chargés de différents services accessoires : par exemple les ouvriers, les cors et les tirompettes.

Douze centuries, d'un autre ordre que les précédentes, furent en même temps constituées par Servius TuUius pour fournir à l'armée sa cavalerie. Ces douze centuries, formées de tous les citoyens pla-

ces au-dessus des plébéiens, reçurent le nom de centuries des chevaliers. Le service du cavalier était plus onéreux encore que celui du fantassin de la première classe , ce qui explique àé}h pourquoi il était confié à des hommes d'une condition sociale plus élevée.

En compensation des charges du service militaire portant ainsi sur le citoyen proportionnellement à sa richesse, Servius Tullius attribua à la propriété une influence prépondérante sur les affaires publiques.

Pour comprendre l'application qu'il a faite du principe de la compensation des charges militaires par des prérogatives politiques, il faut observer que dans la constitution sociale qu'il a établie, le mot centurie prit à la fois deux significations très-différentes : il exprima ou la réunion des citoyens appartenant à la même unité politique, ou l'unité d'organisation militaire, sorte de compagnie formée de soldats qui provenaient tous d'une même fraction de la même classe.

On peut ainsi concevoir comment Servius Tullius, faisant compter les votes politiques par centurie civile, donna au citoyen une influence d'autant plus considérable que la centurie à laquelle il appartenait était moins nombreuse. A l'avantage qui résultait de là pour les citoyens appartenant aux centuries des chevaliers, ils joignirent celui de voler les premiers. Après ces douze centuries, votaient les quatre-vingts centuries de la première classe; ensuite et successivement les centuries des deuxième, troisième, quatrième, cinquième et sixième classes. Mais comme le résultat était acquis dès que la majorité était connue, la votation dépassa rarement la deuxième classe et ne parvint presque jamais jusqu'à la sixième.

Les douze centuries qui votaient les premières devaient cette prééminence à ce que la condition sociale des chevaliers était reconnue comme étant plus élevée que celle des plébéiens. Ils formaient en effet un ordre complètement distinct. Dans cet ordre même il y avait, comme dans celui des plébéiens, des rangs inégaux. 11 comprenait des citoyens appartenant aux familles patriciennes qui formaient la classe la plus haute de la noblesse, et qui furent wvfé. 2

distinguées plus tard des familles sénatoriales dont la noblesse était moins élevée et moins ancienne, enfin ceux des familles qui étaient simplement désignées pour accomplir le service de cavaliers sans posséder d'autre distinction.

Quoique appartenant à un ordre distingué par la fortune comme par la naissance, les chevaliers des douze centuries n'étaient probablement pas tous en état de supporter la dépense de l'entretien d'un cheval, car Tile-Live dit qu'au moment de la mise à exécutiopi de cette mesure, le trésor public fournit 10,000 as pour l'achat des chevaux, et qu'un impôt payé par les veuves, rapportant 2,000 as par an, fut consacré à la nourriture de ces animaux, qui durent être tenus toujours prêts pour le service de guerre.

Il est à remarquer que les ressources dont le citoyen pouvait disposer pour ses dépenses, dans quelque centurie qu'il fût placé, était loin d'être aussi considérable que le taux des fortunes* le pourrait faire supposer; la cause en est dans une différence essentielle entre l'état social des Romains et celui des peuples civilisés du temps présent. Aujourd'hui le droit de posséder appartient à tout homme qui a dépassé vingt et un ans, et tout homme marié a la jouissance de ses biens. Chez les Romains, au contraire, le chef de la famille avait seul ce droit de propriété, dont ses fils étaient dépourvus tant qu'il vivait. Si l'on considère encore que les esclaves étaient, comme les enfants, incapables d'acquérir la propriété personnelle, on reconnaît que la société romaine se composait, par rapport au chiffre de la population, d'un nombre restreint de familles placées chacune sous la direction d'un chef. Celui-ci était chargé de pourvoir à toutes les dépenses que la loi imposait aux siens. La famille nombreuse en enfants mâles aurait pu être exposée à la ruine, si les lois ne fussent intervenues pour la protéger.

L^obligation du service militaire personnel commençait à dix-sept ans pour ne finir qu'à soixante. Les hommes de dix-sept à quarantesix ans constituaient l'armée active; ceux de quarante-six à soixante ansformaient des troupes de garnison.

Cette organisation militaire reposant sur une classification des

citoyens opérée d'après les fortunes, eugeait que l'avoir de chacun pût être constaté et évalué avec beaucoup d'exactitude; c'est à quoi Servius TuUius sut pourvoir au moyen du cens. Cette opéra* tion, à laquelle il présida la première fois, dut être renouvelée tous les cinq ans. Elle consista dans le recensement des personnes et des biens. Celui des personnes avait d'abord pour objet de fixer pour chacun des citoyens les époques oti l'obligation du service militaire devait commencer et finir. La détermination de la valeur des terres et l'estimation de la fortune mobilière faisaient connaître l'avoir complet d'un propriétaire et déterminaient sa classe qui devenait celle de tous les siens. Ainsi les citoyens dont Tâge était compris entre dix-sept et soixante ans savaient, après les opérations du cens, quel serait d'un lustre à l'autre retendue de leurs obligations militaires et de leurs droits politiques.

L'estimation des fortunes s'opéra au moyen de déclarations faites par les chefs de famille sous la foi du serment. Comme on ne trouve dans l'histoire aucune trace de plaintes graves contre la véracité des déclarations, on est fondé à dire que la croyance religieuse servait encore ici de base à l'établissement social.

Pour terminer le premier cens, Servius Tullius ordonna une réunion, qui se fit au Champ-de-Mars, de tous les citoyens en armes. Les chevaliers étaient à cheval et ils se rangèrent, de même que les fantassins, dans leurs centuries particulières. La revue générale qui s'effectua permit de réprimander ou même de punir ceux qui n'étaient pas munis des armes prescrites. Cette cérémonie, consacrée comme toutes les autres par des prières adressées aux dieux pour les rendre favorables à l'intérêt de la patrie, se renouvela tous les cinq ans à la clôture du lustre.

Le premier recensement donna 80,000 citoyens en âge de porter les armes, ce qui peut correspondre à une population totale de 285,000 âmes, sans y comprendre la classe vouée à l'esclavage. L'heureuse influence des admirables institutions de Servius Tullius n'a point été méconnue dans l'antiquité. Tite-Live notamment a signalé les bienfaits dus au grand homme qui avait su baser la

constitution politique sur les différences des rangs et des fortunes. Cet bistorien n'a pas hésité à déclarer que rétablissement du cens d'où sont sorties les classes ainsi que les centuries^ a fait la prospérité de Rome pendant la paix^ sa force dans la guerre.

Les réformes politiques de Servius TuUius diminuèrent l'importance des curies et annulèrent le rôle des tribus que Romulus avait formées au nombre de trois, car Servius Tuilius effaça systématiquement jusqu'aux traces des peuplades primitives. Il divisa la. ville en quatre quartiers., différents des anciens, après l'avoir notablement agrandie. Son enceinte, dont la fortification fut perfectionnée, embrassa le mont Quirinal^ le mont Yiminal et la colline des Esquilles qui étaient auparavant en dehors de la place. Le territoire du dehors fut encore partagé en circonscriptions dont chacune eut ses intérêts propres et ses affaires particulières ; l'État compta alors vingt et une tribus ayant chacune sa circonscription déterminée.

Tant de mesures prévoyantes dont l'avenir devait démontrer l'influence n'avaient pas été réalisées sans léser des intérêts ni sans froisser des sentiments et des préjugés. Aussi Servius Tuilius eut-il soin de chercher un point d'appui dans les sympathies populaires en partageant entre les plébéiens des terres prises à l'ennemi. Mais on lui reprochait d'avoir fait peser les charges publiques sur les principales familles et d'avoir, par l'établissement du cens, signalé la fortune du riche à l'envie du pauvre. Ces critiques ne mériteraient point d'être signalées si elles n'avaieat pas eu de funestes conséquences. Elles donnèrent au propre gendre du roi, à Tarquin le Superbe, le moyen d'opérer une insurrection sur la place publique, et d'obtenir l'appui d'un grand nombre de sénateurs pour renverser et faire périr de mort violente un des plus grands législateurs dont les annales de l'humanité fassent mention. On ne saurait douter que Servius Tuilius ne soit tombé dans l'impopularité et n'ait soulevé contre lui de nombreuses inimitiés , quand on voit la facilité avec laquelle le chef de l'insurrection fut élu roi à sa place. Servius Tuilius est peut-être le seul des rois de Rome qui soit mort

sous les coups de la révolte. Les égarements de l'opinion publique n6 furent pas de longue durée, et la fille de Servius Tullius, en faisant passer son char sur le corps de son père, avait soulevé contre elle un sentiment de répulsion que le temps devait fortifier. Tarquin, parvenu au pouvoir suprême par l'insurrection et le crime, ne crut pouvoir s'y maintenir qu'au moyen de pouvoirs extraordinaires. II voulut être seul juge des causes capitales ; il s'attribua le droit de lever les troupes, de déclarer la guerre, de conclure les traités de paix ^ sans consulter le sénat ni le peuple. Il possédait sans aucun doute les qualités d'un politique adroit et d'un homme de guerre habile; aussi, se voyant en butte aux sentiments hostiles des Romains, chercha-t-il un point d'appui chez les peuples alliés en favorisant leurs désirs ou leurs intérêts.

Il était à la tête d'une armée et occupé du siège d'Ardée, quand Bratus, profitant de l'indignation causée par la mort de Lucrèce, convoqua les comices par centuries, en vertu de sa charge de tribun des célères, et proposa, avec la déchéance du roi, son exil ainsi que celui de sa famille; ces résolutions furent adoptées. Ce fut en vain que le roi, apprenant ces nouvelles, laissa son armée an siège pour accourir à Rome en toute hâte ; il trouva les portes fermées et n'y put pas, pénétrer. Son armée, pendant ce temps, prenait parti contre lui et forçait ses deux fils à s'éloigner; le peuple de Rome avait tout d'abord chassé sa femme Tullie, en la poursuivant de ses imprécations.

Tarquin le Superbe entreprit néanmoins de recouvrer son pouvoir à l'aide des alliés disposés à soutenir sa cause. Ses efforts énei^ques et persévérants ne purent ébranler le gouvernement qui s'était fondé; mais ils attestent. chez le dernier des rois de Rome une intelligence et une énergie dignes d'une meilleure cause.

La constitution royale avait fonctionné pendant 240 ans sans que Rome eût encore joué un rôle important sur la scène du monde. Elle était pourtant sortie de l'état d'embryon; elle avait prouvé sa vitalité par un développement graduel et ininterrompu; déjà même ses forces étaient devenues assez considérables pour la mettre en état

de lutter avec avantage contre chacun des peuples de Tltalie pria séparément.

Les lois civiles qui ont régi la société romaine dans sa période primitive ne nous sont point parvenues dans leur texte, mais on en connaît avec certitude des dispositions remarquables qui étaient de nature à développer des mœurs belliqueuses.

Le père de famille conservait pendant toute sa vie un pouvoir absolu sur ses fils; il avait sur eux droit de vie et de mort; il pouvait les vendre comme esclaves sans que l'autorité publique intervint pour contrôler Tusage de son libre arbitre. Le maître avait aussi droit de vie et de mort sur ses esclaves. Ainsi la vie humaine n'avait point alors Timportance qui la fait respecter actuellement à l'égal d'une chose sacrée. La situation où étaient les esprits sous ce rapport rendait moins considérable que de nos jours le sacrifice à faire par l'homme qui devait affronter les dangers de la guerre. D'autre part, l'autorité absolue du père sur ses enfants accoutumait le citoyen aux sévérités d'une subordination qui est indispensable à la force des troupes.

C'est ainsi que des lois sociales dont la cruauté inspirerait dans le temps présent une répugnance invincible, ont concouru à développer chez ce très -petit peuple les qualités guerrières qui Tonl mené à la conquête du monde.

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