CHAPITRE XII
Changements apportés par Dioolétien à la constitution de Tempire.
Dioclétien, que ses talents militaires avaient conduit au rang suprême en Tan 285, se distingua de tous ses prédécesseurs pai^ren- . y treprise qu'il forma de modifier la constitution d'Auguste. Il se .1 proposa d'organiser le pouvoir impérial de telle sorte qu'il fût mieux en état de suffire au commandement des armées, et qu'il maintint toujours debout un pouvoir capable de faire par lui-même ces élections au pouvoir suprême qui étaient devenues la source de si grands maux.
Il eut recours pour atteindre ce but patriotique à une combinaison singulière; il commença par s'adjoindre un collègue, qu'il choisit pour ses talents militaires et qui devint auguste comme lui, mais il indiqua sa suprématie en prenant pour titre august» joviuSy tandis que son collègue fut augusius herculius. Tous deux se mirent en campagne. Dioclétien alla en Asie pour combattre les Perses, Maximien en Gaule pour repousser les Alamans, les Francs et les Burgondes. Les deux souverains obtinrent Tun et l'autre des succès militaires, mais non pas des résultats assez décisifs pour assurer la sécurité de toutes les frontières. Alors Dioclétien créa de plus deux césars, destinés à commander chacun les troupes réparties sur un territoire comprenant le quart de l'étendue de l'empire, et à combiner des opérations militaires sur ce vaste . théâtre, avec toutes les ressources d'un nombre suffisamment considérable de provinces. Un césar fut une sorte de vice-roi dont l'autorité, subordonnée à celle des augustes, s'étendait aux afl'aires civiles.
Dioclétien, amené ainsi à partager Tempire en quatre commandements militaires, prit pour lui-même l'Orient; le césar Galère eut I la Thrace et les provinces du Danube; Maximien prit l'Italie, l'Afrique et les îles; tandis que le césar Constance Chlore reçut l'Espagne et la Gaule avec la Mauritanie et la Bretagne.
A cette pensée de répartir l'autorité militaire sur plusieurs têtes,
pour sufiBre à la défense de l'Etat, s'était joint le projet d'éviter le renouvellement des guerres de succession, en ayant toujours deux césars désignés comme successeurs des deux augustes. Un auguste venant à mourir, le survivant prenait un des césars pour collègue. S'il y avait un césar à désigner, ce remplacement devait offrir noins de difficultés encore, pourvu que les deux augustes se missent d'accord.
Dioclétien et Maximien avaient pris chacun un des césars pour jendre, afin de rendre la situation meilleure et les relations plus iciles. D'énergiques mesures militaires accompagnèrent ces innovations politiques. Lactance a affirmé que chacun des quatre princes avait eu sous son commandement une armée beaucoup plus nombreuse que celle dont le chiffre avait suffi avant lui pour tout l'empire. Sans croire absolument aux assertions d'un contemporain dont le langage est empreint d'exagération habituelle, on est unené à penser que l'augmentation considérable de l'armée par Dioclétien est un fait vrai, car il sera bientôt confirmé par des docaments appartenant aux époques postérieures. L'augmentation des troupes permanentes eut pour conséquence l'augmentation des impôts, dont les charges seraient dès lors devenues si lourdes, si fon en croit les plaintes du même écrivain, que beaucoup de terres enraient, à cause de cela, cessé d'être mises en culture.
Dioclétien diminua l'étendue des provinces, et, par conséquent, ea augmenta le nombre, ce qui multiplia les gouverneurs, ainsi que les fonctionnaires qui leur étaient subordonnés. Ce fut encore une eaose d'accroissement des dépenses publiques, mais côtle mesure était sans doute motivée par l'insuffisance reconnue des gouverneurs, pour exercer leur surveillance et leurs attributions sur les provinces, telles qu'elles avaient été délimitées auparavant.
Dioclétien réussit, par le jeu de ses institutions, à sauvegarder les intérêts de l'empire. Les guerres dirigées par les quatre princes eurent des issues favorables. Des fortifications qui furent élevées ou Téparées sur toutes les frontières les protégèrent efficacement.
Ce résultat obtenu, Dioclétien sentant ses forces personnelles
diminuées à la suite d'une maladie grave , considéra sa tâche comme accomplie ; il abdiqua en Tan 305, après vingt années de règne, en inspirant à son collègue Maximien une résolution semblable. Sa vie se prolongea après cela pendant huit ans dans une tranquillité complète, sans qu'il regrettât, dit-on, l'exercice d'un pouvoir indissolublement lié à un excès de travaux, de soucis, de fatigues.
Les empereurs qui s'étaient succédé depuis Auguste n'avaient point tous suivi l'exemple de la simplicité de ses mœurs ; mais, tant qu'ils avaient été pris dans les familles romaines^ ils avaient évité de se parer des attributs de la royauté, afin de ne pas heurter des sentiments profondément enracinés dans les âmes, si ce n'est de tous les habitants de la capitale, de ceux du moins qui appartenaient à l'ancienne noblesse. Dioclétien les jugeant sans doute effacés par l'action du temps et par tous les événements survenus depuis, avait pris le diadème , ce que d'autres avaient déjà fait auparavant; il s'était entouré, pour augmenter la majesté impériale, de toutes les pompes des cours asiatiques. On ne saurait j guère douter qu'il n'ait été guidé en cela par des vues politiques, quand on se reporte à la simplicité de ses goûts personnels, simplicité manifestée par son abdication.
Il faut dire aussi que le changement opéré par Dioclétien dans rorganisation du pouvoir souverain dut nécessairement diminuer beaucoup l'importance de Rome, où aucun des quatre princes ne séjournait plus habituellement; chacun d'eux établit sa résidence, en vue de l'intérêt public, soit dans une ville centrale de son commandement, soit dans une localité rapprochée des troupes qu'il avait à commander.
Le danger que chacune des quatre parties de Tempire courait incessamment, à celte époque, d'être envahie par des ennemis formidables, avait décidé Dioclétien, cela n'est point douteux, à augmenter, dans une proportion très considérable, l'effectif des troupes entretenues.
L'augmentation des impôts qui fut la conséquence obligée de l'accroissement des troupes, dut contribuer à la décision que prit
Dioclétien de diminuer retendue de la circonscription appelée province pour rendre la surveillance des gouverneurs plus active sur Tassiette et la perception des différentes taxes.
La complication résultant, pour radministration centrale, de la multiplicité des provinces motiva la création de nouveaux fonctionnaires d'un rang élevé, destinés à servir d'intermédiaires entre les gouverneurs de province et le pouvoir impérial; ils reçurent le titre de vicarii prxfectorum. Ces fonctionnaires avaient nécessairement des bureaux où les affaires de leur compétence étaient classées et traitées, de sorte que le nombre des agents de l'empire, surtout en y comprenant les soldats, fut augmenté notablement, depuis le haut jusqu'en bas de la hiérarchie.
C'est par là que s'expliquent les paroles de Lactance, quand il déclare que le nombre des citoyens qui vivent sur le budget de l'Etat est devenu plus grand que le nombre de ceux qui le paient, n a encore ajouté que l'énoimité des impôts épuisant les ressources des colons, la culture était abandonnée et les terres labourables transformées en forêts. Les persécutions qui sévissaient alors contre les chrétiens expliquent les sentiments ulcérés d'un écrivain qui voyait partout des exactions et des injustices; mais néanmoins ces critiques mal fondées contre des innovations qui étaient nécessaires, fournissent, sur les souffrances d'une partie de la population, des indications qui seront confirmées plus tard.
En donnant l'exercice de la souveraineté à deux augustes dont les pouvoirs étaient égaux, Dioclétien avait basé sa constitution sur leur accord, sans lequel l'unité de jurisprudence et de législation aurait cessé d'exister. Il avait compté sans doute sur la déférence que le second des deux augustes, c'est-à-dire celui dont l'élévation serait la plus récente, aurait pour celui auquel son élévation serait due. Cette déférence ne lui avait jamais manqué de la part de Maximien, son collègue. La difficulté qui naissait de là n'avait sans doute point passé inaperçue, et Dioclétien y put reconnaître une menace pour la tranquillité à venir, sans trouver de combinaison meilleure.
L'élévation de deux césars n'était point non plus sans à des inconvénients faciles à prévoir. Ils n'avaient point de par tion au pouvoir législatif, mais chacun d'eux était superpo fonctionnaires de tous rangs qui exerçaient leurs charges dî contrées soumises à son autorité ; néanmoins un césar n'avî droit de nommer aux fonctions publiques, car cette attributio réservée aux augustes. On pouvait prévoir que, par suite d les césars seraient désireux de s'élever pour accroître une pui à laquelle manquait le moyen de récompenser les services h appréciés. Les habitants des pays où les césars exerçaient leui autorité, et aussi les troupes qui servaient sous leurs ordres, î souvent autant d'intérêt qu'eux-mêmes à l'accroissement d pouvoir et devaient être amenés à seconder leurs aspiratic rang suprême.
On ne doit donc pas s'étonner que cette constitution politiqu le caractère était de faire porter le pouvoir souveram su sieurs têtes, n'ait pas réussi, après l'abdication de Dioclél préserver l'Etat de la guerre civile. Galère et Constance Chl rent, il est vrai, reconnus et proclamés augustes sans oppo mais le partage ne fut point égal. Galère, se considérant • chef de l'empire, choisit à lui seul les deux césars qui étaient i mer et laissa Constance Chlore, élevé au rang d'auguste, ( partie du territoire où il était auparavant avec les pouvoii césar. Il y mourut Tannée suivante, et son fils Constantin fi clamé auguste par ses troupes. Les prétoriens, de leur côi vèrent un auguste et un césar, de sorte qu'il y eut bientôt tr gustes et trois césars commandant chacun une armée, qui se en lutte l'un contre l'autre. Les guerres civiles qui suivirent un caractère différent de celles du passé, parce qu'il y eut t( des princes dont le pouvoir était incontesté et qui prenaiei pour l'un ou pour l'autre des prétendants. L'anarchie ne devir aussi générale et aussi profonde que précédemment.
Les désordres des guerres de succession durèrent néanmoi dant l'espace de dix-sept ans, avec des intervalles de caln
qu'au moment où Constantin, victorieux de ses rivaux, soumit tout l'empire à son autorité unique. C'est alors que le christianisme entra dans l'histoire, non plus seulement comme une religion nouvelle destinée à exercer son influence sur les progrès de la civilisation, mais comme une force politique. Le moment est *donc arrivé d'exposer rapidement la lutte du christianisme contre le paganisme et d'apprécier les effets de son triomphe.