CHAPITRE Xm
La religion des Romains.
La religion des Romains a exercé sur leur état social une influence manifeste qui a été précédemment signalée à diverses reprises; mais son culte et ses croyances n^ont point encore été exposés avec les développements qui sont nécessaires pour faire comprendre les causes de l'antagonisme qui a fini par l'anéantir.
Le dogme fondamental de cette religion n'a jamais été formulé avec netteté et précision, mais il repesait sur la croyance à l'immortalité de Tâme et sur l'idée que chaque âme immortelle avait pouvoir d'exercer une protection sur ceux des habitants de la terre auxquels elle portait affection. Chaque homme pouvait ainsi, par ses hommages et ses prières, se placer sous l'égide d'une puissance surnaturelle que l'on appelait un dieu. Ce mot, il ne faut pas ronblier, n'avait ni la valeur ni la signification actuelles.
Dès l'époque de la fondation de Rome, un culte public y avait été établi pour obtenir, en faveur du nouvel Etat, la protection d'un grand nombre de dieux. On en distinguait de deux ordres : les un» dii majorum gentium^ les autres dii minorum gentium. Les uns comme les autres avaient, d'après les idées régnantes, commencé par habiter la terre; ils avaient appartenu à l'espèce humaine avant de devenir des dieux.
L'idée d'une perfection morale, celle de la justice ou de la bonté, ne se rattachait point inévitablement à celle de la divinité, qui avait pour seul attribut une puissance plus ou moins grande s'exerçant sur les affaires humaines. Les dieux pouvaient, dans cette religion, avoir à agir l'un contre l'autre ; alors celui qui était placé dans son domaine spécial devait l'emporter sur ceux qui se trouvaient hors de leurs attributions. La conception du surnaturel était fort simple, car tout se passait entre les dieux comme sur la terre entre les hommes. On admettait aussi des dieux malfaisants auxquels on ne
demandait aucun appuis mais dont on s'efforçait de calmer Thostilité ou d'apaiser le courroux. On avait vu, dans les temps primitifs de Rome, des citoyens donner leur vie en sacrifice aux dieux infernaux, quand les malheurs de la patrie étaient attribués au courroux des divinités cruelles et malfaisantes. C'est ainsi que, suivant les circonstances et suivant l'objet qu'on se proposait, les prières et les sacrifices étaient adressés à une divinité de préférence aux autres.
Indépendamment des dieux protecteurs de la cité romaine, et plus tard de l'empire, auxquels un culte public était adressé en vue de les rendre favorables à la prospérité des affaires publiques, il y avait les lares et les pénates, divinités de la maison, dieux tutélaires de la famille, qui étaient, ou du moins la plupart, les âmes des ancêtres considérées comme immortelles. Le culte intérieur de la famille s'adressait à leurs mânes rendues sensibles par des statues en dre que l'on couronnait de guirlandes aux jours de fête, et auxqaelles on adressait des prières journalières. Des libations leur étaient faites, des sacrifices leur étaient offerts.
Chaque curie^ chaque gensy chaque quartier, eurent leurs dieux protecteurs. Chaque carrefour avait, si ce n'est un temple, du moins m autel consacré à une divinité particulière de la même nature que les précédentes.
Les ministres de la religion étaient partagés en deux classes : celle dont le sacerdoce s'adressait à tous les dieux de la cité, et celle des prêtres attachés aux autels d'une divinité particulière. Les pontifes, les augures, les quindecemviri^ les septemviri, formaient les quatre collèges des prêtres de la première classe; ils étaient les plus importants, quoi qu'il y eût encore dans la même classe les fraires canbarvaleSy les curïones, les feciaks, les sodales. La seconde classe avait les flamines, consacrés l'un au culte de Jupiter, un autre au culte de Mars, le troisième au culte de Romulus ; les salii, prêtres de Mars; les luperci, prêtres de Pan; les poCiin et pinarii, prêtres d'Hercule; les galli, prêtres de Cybèle; les virgines vestales, prêtresses de Vesta.
Pour se pénétrer de l'idée, difficile à concevoir de notre temps,
que rhumanité et la divinité n'étaient point séparées par une digae infranchissable, il suffit de se reporter au discours dans lequel Gicéron n'hésite pas à placer au nombre des dieux immortels Brutus, Camille, Decius Gurius, Fabricius, Scipion, Lentulus, Emik, . et, en général, les grands citoyens bienfaiteurs de Rome« Les hon* \ neurs divins qui furent rendus à Romulus expliquent ceux qui forent adressés à Auguste, après sa mort, quand à Rome même m cinquième collège de prêtres fut institué sous le nom de colkgim j sodalium augusialium. Les successeurs d'Auguste reçurent après lui les mêmes hommages, suivant Tidée que Tinfluence d'un grand •pouvoir exercé pendant la vie se prolongeait après la mort.
Il résulte de ces faits et de beaucoup d'autres que les mot& de sacré, saint, divin, s'appliquaient dans un autre sens que leur set» actuel. La croyance à des dieux dont le nombre était indéterminé et qui luttaient l'un contre l'autre, comme des hommes, donnait de la divinité une tout autre idée que celle dont les intelligenoeisont actuellement pénétrées.
Le grand pontife était le juge suprême de toutes les afiaires 000* cernant la religion, et son pouvoir allait, dans certains cas, jusqu'il droit de vie et de mort. Il était chargé de faire observer tous ks rites. Sa présence était nécessaire aux solennités religieuses qâ étaient associées aux jeux ou autres spectacles donnés par les magistrats, aux prières publiques, à la dédicace d'un temple-. Une de ses attributions consistait à faire juger les affaires relatives aux I mariages; une autre lui avait donné le soin de régler Tannée et de dresser le calendrier. Dans les premiers temps de la république, B = avait tenu le journal des événements publics et composé des annales nationales.
La prière était un acte religieux très fréquent qui se faisait en ^ touchant un autel ou la statue du dieu imploré. Les vœux qui se joignaient aux prières devenaient importants quand ils contenaietil l l'engagement de bâtir un temple, de célébrer des jeux, d'offrir des \ sacrifices, de constituer des dons, de donner, par exemple, une \ partie déterminée du butin pris dans une ville conquise.
L'usage youlait que les hommes échappés à un naufrage suspendissent leurs vêtements dans le temple de Neptune. On rendait des actions de grâce pour tous les événements heureux et même pour les circonstances favorables. Quand un général avait remporté une victoire^ le sénat faisait rendre des actions de grâce dans tous les tenqples. Il ordonnait des supplications dans les moments de péril oa pendant les calamités publiques; alors les femmes se prosternaient et balayaient la terre avec leur chevelure.
Les sacrifices^ accompagnés de vœux et de prières» se faisaient après avoir purifié son corps par le bain, après avoir revêtu une robe blanche et avoir mis sur sa tête une couronne de feuilles de l'arbre consacré au dieu. L'animal à immoler par les ministres du coite devait être sans défaut et sans tache. Son attitude à l'autel servait déjà à tirer des présages qui se concluaient surtout après la mort, de l'examen du foie de la victime. Cet examen fait, on plaçait les parties intérieures sur l'autel; on y répandait du miel, du vin et de l'encens, après quoi cette partie consacrée aux dieux était brûlée. La cérémonie se terminait par un repas de fête où Ton mangeait la chair de l'animal. Les sacrifices offerts à un dieu différaient, suivant leur but, par quelques rites. Les rites n'étaient pas les mêmes pour les divinités infernales que pour les dieux du ciel.
Les Romains fêtaient, chaque mois, un certain nombre de jours déterminés à l'avance, et pendant lesquels le travail ordinaire était suspendu. On se livrait, ces jours-là, à des sacrifices, et on célébrait des jeux d'un caractère religieux. Certaines fêtes duraient jusqu'à quatre et cinq jours. Il y en avait aussi qui n'interrompaient lo travail que pendant une demi-journée.
Avant les spectacles qui faisaient partie des fêtes, les statues des dieux étaient portées soit sur des chariots ou des brancards, soit sur les épaules, à la tête d'un grand cortège qui comprenait des danseurs, des musiciens, et parfois les soldats revenant des combats. Lorsque le cortège était arrivé à sa destination, les consuls et les prêtres procédaient à la cérémonie religieuse destinée à consacrer aux dieux le spectacle qui allait commencer.
Il y eut des spectacles de plusieurs sortes, et d^abord les coui'ses de chars et de chevaux; ensuite la lutte, où Ton voyait se déployer la force ou Tagilité; ainsi, la course, le saut, le pugilat^ la Intte corps à corps, le jet du disque ou du palet; enfin, les combats ^« mules qui se livraient à cheval.
On reconnaît dans ces pratiques la mise en honneur des exercices propres à développer des qualités guerrières. On n'en saurait dire ■' autant des combats de gladiateurs, dont l'origine remonte pour le j moins à l'an 490 de Rome et qui prirent, sous les empereurs, une j extension croissante^ comme la faveur publique. Les combats des ^ bêtes féroces l'une contre l'autre excitaient déjà la curiosité de ton» dans les dernières années de la république, puisque Pompée, dans son second consulat, avait fait combattre, en cinq jours, cinq cents ' lions et dix-huit éléphants.
Il serait superflu de faire remarquer que ces scènes sanguinaires n'avaient plus, sous les empereurs, le prétexte de l'utilité qu'w aurait pu leur attribuer auparavant, de familiariser les spectateurs avec la vue du danger et avec l'idée de la mort, puisque cette population n'était plus destinée à prendre aucune part à la guerre.
Les spectacles dramatiques, pantomimes, danses, comédies, tragédies, furent mis en usage par imitation de la Grèce, mais n'occupèrent dans les fêtes qu'une place restreinte.
Le triomphe était aussi une fête rendue en actions de grâce pour la protection des dieux. C'est pour cela que le sénat avait soin d'examiner, avant de décerner cet honneur, si la victoire n'était pas contestable ou si le succès obtenu n'avait pas coûté trop cher, le général victorieux arrivé au Capitole à la tête de son cortège, adressait des actions de grâce h Jupiter et aux autres dieux, puis il commandait d'immoler les victimes ; il donnait ensuite , dans le Capitole, un festin splendide.
Ce n'est pas seulement en public que le culte religieux apparais- isait, car il était dans toutes les habitudes de la vie privée. Des j: prières étaient toujours adressées aux dieux avant de commencer le \
repas, et des libations leur étaient offertes. En outre, on ne goûtait
aucun mets sans qu'il eût été spécialement consacré. La table ellemime était consacrée en y plaçant les statues des dieux lares et les salières. Après cela les libations s'y faisaient comme sur un autel. Le repas finissait comme il avait commencé, par des libations et des prières. On ne célébrait jamais un mariage sans consulter les auspices et sans offrir des sacrifices aux dieux, particulièrement à Junon.
U était d'usage de placer dans la bouche d'un mort une pièce de monnaie pour qu'il fut en état de payer à Garon le prix du passage. Qae le corps fût brûlé ou non, les restes étaient l'objet de soins peux. Un prêtre accomplissait les dernières cérémonies suivant les rites^ et les assistants ne se retiraient que purifiés, après avoir dit tttmort un dernier adieu. Pendant neuf jours, consacrés au deuil et à la tristesse, la famille se rendait auprès du tombeau pour accomplir des cérémonies usitées ; après cela des offrandes et des sacrifices étaient faits au mort lui-même. Quelquefois on plaçait un autel près du tombeau pour y verser des libations et y brûler de l'encens ; pendant la cérémonie le tombeau était orné de fleurs, de couronnes, de bandelettes. Le deuil, pendant sa durée, était très sévèrement observé, non-seulement en se privant de plaisirs et d'amusements, mais en quittant toute espèce d'ornement et en se couvrant de vêtements noirs. On allait même jusqu'à s'imposer l'obligation de ne pas allumer de feu pour ne pas égayer la deiûeure.
Pendant les premiers temps de la république, Rome s'efforçant de s'assimiler les populations qu'elle s'annexait ajouta parfois leurs lieux aux siens pour établir un lien religieux. Ce lien s'étendit dans la suite, quand l'Italie eut acquis le droit de cité, à tous les cioyens romains, mais seulement à eux. Sous les gouvernements des smpereurs, les cités des provinces eurent leur culte particulier qui l'adressait souvent à d'autres dieux que ceux de Rome. Leur religion avait la même indépendance que leur administration; elle l'était point soumise à la juridiction du grand pontife de Rome, ^'inobservance des rites était jugée dans chaque cité suivant ses ois.
Des cérémonies religieuses impudiques, immorales, continuèrent, après la conquête, h se pratiquer comme auparavant dans des contrées où elles étaient en usage; elles pénétrèrent ensuite dans Rome où elles contribuèrent à corrompre les croyances.
Des esprits réfléchis s'élevèrent à des pensées plus hautes que celles des religions païennes sur la nature de la divinité et à des règles meilleures sur la morale. Les écoles philosophiques où s'agitaient ces hautes considérations n'avaient de moyens d'action que sur un petit nombre d'esprits sérieux et appliqués; elles concouraient néanmoins sans le vouloir à discréditer chez les lettrés les croyances et les pratiques qui avaient servi si longtemps à cimenter la civilisation romaine, et donné aux citoyens la conviction que les dieni de Rome lui attribueraient l'empire du monde.
Quand la constitution politique et l'organisation administrative créées par Auguste eurent porté les provinces de l'empire ven l'uniformité, la religion elle-même s'en ressentit. On vit presque partout s'élever deà temples à Jupiter très boti, à Hercule, à Minerve, à Bacchus. Les populations, en se plaçant ainsi sous la protection des dieux de Rome, ne renonçaient pas pour cela au culte de ceux qiii leur étaient propres; elles adressaient leurs prières et leurs hommages aux uns comme aux autres. Les payetis prenaient ainsi des dieux communs qu'ils honoraient par des cultes différents, sans qu'il s'élevât entre eux aucune difficulté au sujet de la religion, chaque cité conserv^ant en cela son autonomie et sa liberK^ complète.
Si Rome put ainsi se maintenir en bonne harmonie avec les peuples soumis à son empire, c'est en évitant d'intervenir dans leur domaine religieux. Cette règle de conduite, qui avait si généralement réussi, échoua néanmoins vis-à-vis des juifs. Les croyances et les pratiques religieuses de cette nation la mirent dans un étal fréquent d'hostilité avec ses vainqueurs. La loi de Moïse, en faisant reconnaître aux Hébreux un seul Dieu, leur protecteur, qui les avait délivrés de la servitude, leur avait défendu de rendre ut» culte aux faux dieux, de servir aucune idole, de confectionner au-
cune image. C'est de là que vinrent la plupart des rébellions auxquelles ils se livrèrent; car ils ne tardèrent pas à se trouver blessés dans leurs croyances et à- offenser des empereurs auxquels ils refusèrent les hommages que tous les autres peuples leur rendaient avec empressement.
. Avant d'aborder ce sujet, comme un préliminaire qui se rattache aux persécutions contre les chrétiens, il reste à montrer de quels nces la société romaine était souillée, sans que la religion païenne pût rien pour la guérir.