CHAPITRE XIV
Les plaies de la société païenne.
La conversion du monde romain au christianisme est un év^ ment d'une importance incomparable dans l'histoire de la civilisa? tion; il se rattache à notre sujet par Tiafluence qu'il a exercée stt les institutions de l'empire. Nous ne l'envisagerons qu'à ce poifl( de vue.
On ne peut comprendre les causes et les incidents des perséea* tiens dont les chrétiens ont été longtemps victimes, qu'en reporlani l'attention sur les immoralités qui étaient entrées profondémentdans les mœurs païennes et que la nouvelle religion avait prisib tâche d'expulser. . j^j
Les spectacles, dont la population de Rome était de plus en plap avide et dont la passion s'était répandue dans toutes les autres villes, avaient semé partout le goût d'une cruauté sanguinaire joint à cdii:| d'une lubricité obscène, .il
Tant que les courses de chars rivalisant entre eux de vitesse d'adresse avaient alterné seulement dans les cirques avec les jeax.f de cavaliers accomplissant des tours de voltige, l'intérêt de ces jeui:. n'avait point exercé d'effet nuisible sur les âmes, quoique les speo*i! tateurs eussent fréquemment la vue des chars culbutés les uns sor^i les autres. Mais il en fut différemment après l'introduction des lullei j^ entre les gladiateurs et des combats d'animaux.
Les gladiateurs provenaient soit des condamnés, soit des prisonr.j niers de guerre, soit des esclaves, soit des volontaires. Ils formaient] des troupes entretenues par les hommes riches auxquelles eltai' appartenaient. Les gladiateurs étaient exercés avec beaucoup d«^ sollicitude au maniement des armes dont ils avaient à faire usagB; dans l'amphithéâtre, pour lutter Tun contre l'autre sous les yeuxddmilliers de spectateurs qui étaient aussi ardents à huer leur maladresse qu'à les applaudir des coups adroitement portés. Les gla- ;.
iialears en arrivaient, sous Tinfluence du point d'honneur profes* sionneh à supporter les douleurs des blessures et à subir la mort, en public, sans avoir poussé un cri, sans avoir fait entendre un gémissement.
On sait comment les spectateurs, les femmes aussi bien que les kommes, excitaient le vainqueur à donner le coup de la mort au nincu, quand ils n'avaient pas été satisfaits de l'adresse ou du nng-froid d'un homme qu'ils immolaient au caprice de leur déidaisir.
Les combats d'animaux fournissaient une autre pâture aux ins* tincts sanguinaires de la multitude des spectateurs, composée des hommes libres de toutes les classes. Mais les combats des ani- Baux contre les hommes entrèrent aussi comme partie intégrante, dans toutes les fêtes. On trouvait une âpre jouissance dans le spectacle d'hommes ainsi déchirés par les griffes des lions et dans It vue des corps humains broyés par les dents des panthères.
On avait donné un vif intérêt à ces sortes de jeux en formant des lioupes de bestiaires, analogues aux troupes de gladiateurs. Ces bestttires, préparés d'avance aux luttes qu'ils devaient soutenir devant le publie, y déployaient parfois un courage et une adresse qui leur vabient la faveur du public. La loi elle-même se préoccupa néanmoins k donner de nouveaux aliments à ces plaisirs dont les citoyens de ftome ne se lassaient jamais. Les condamnés à mort pouvaient déjà Ifte soumis h des supplices divers qui étaient marqués par la sen- MKe; on décida de plus que le jugement pourrait porter, comme kggravation à la peine capitale, que le condamné mourrait sous le tlahre des gladiateurs, ou qu'il serait déchiré par les bêtes féroces. i ert vrai que ces deux supplices ne furent point applicables aux ibrfeiis romains, mais réservés pour les étrangers et pour les peritanes de basse condition. Une pareille prescription n'en fait pas iMoias connaître à quel degré d'inhumanité la perversion du sens ioral avait été portée.
Les écrivains anciens ont tous parlé de ces spectacles comme de lâtssements naturels auxquels les diverses classes prenaient un égal
intérêt, quels que fussent le rang et le seie ; ils n'ont point eu Tidéi qu'il pût y avoir là quoi que ce fût de blâmable. Sénëque a pourtant éprouvé dans une circonstance particulière un sentiment de dégoût assez prononcé pour qu'il en ait laissé l'expression. Il entra un jour dans l'amphithéâtre â l'heure de midi, c'était le moment où la plupart des spectateurs étaient sortis, il vit entrer en scène des coadamnés que l'on forçait à s'entretuer sans qu'ils eussent aucuse habitude de Tescrime. Ils étaient dépourvus d'armes défensives et ils ne savaient point parer, de sorte que chaque coup d'estoc ou de taille faisait jaillir le sang. Ainsi, cet entr'acte était rempli non plus par des combats, mais par des scènes de boucherie. Le drame et la comédie furent mis au rang des spectacles, mais
sans parvenir à rivaliser d'intérêt avec les scènes sanglantes. Les pantomimes obtinrent plus de succès, ce qui tut dû, pour une partie, i à l'habileté des mimes, mais surtout à ce qu'ils se livraient à des < gestes de lubricité obscène, qui étaient un moyen sûr d'éveillflr j l'intérêt des spectateurs. Les femmes, quel que fût leur rang, entre- •■* mêlées avec les hommes, s'égayaient comme eux des obscénités de ce spectacle corrupteur.
Les attaques ainsi portées aux bonnes mœurs des femmes redooblaient par suite de l'oisiveté des hommes de bon ton, dont le temps se passait dans les démonstrations de politesse et dans les formalités de convention.
Les mesures prises pour exciter au mariage et à la paternité 1 n'avaient produit aucun effet : « Personne, a dit Pétrone, ne recon- ^ c naît des enfants; car celui qui a des héritiers de son sang n'est |i c point invité aux festins et aux réjouissances. Il vit obscurément; « il est couvert d'une sorte d'opprobre. Au contraire, celui quinc ji « s'est jamais marié et qui n'a point de proches parents, parvient c aux honneurs par cela seul. Il est traité comme un homme sans c défauts et sans reproches. • La satire avait aussi donné les règles de l'art à employer pour réussir à capter les héritages, et quoi qu'elle |. ait naturellement exagéré le mal qu'elle voulait flétrir, elle n'en a pas }. moins laissé des témoignages incontestables de son développement. \
Beaucoup de familles s'éteignaient, tandis que beaucoup d'autres ne prolongeaient leur existence que par le moyen de l'adoption.
La situation faite à la femme dans le mariage avait beaucoup changé, car le contrat le plus usité réunissait la dot seule de la femme à la fortune du mari, qui n'en disposait même pas sans restrictions. La femme conservait la propriété et la disposition de tous m autres biens, tant mobiliers qu'immobiliers; le mari n'en avait pas même l'usufruit.
Les divorces, devenus très faciles, étaient fréquents dans la plus haute classe. Sénèque a signalé des femmes qui, disait-il^ auraient pn compter les années par les noms de leurs maris aussi bien que pur les noms des consuls. Il'y avait là de l'exagération ; mais, pendant le règne d'Auguste et déjà auparavant, les divorces destinés à faire cesser le mariage régulier, et l'on sait qu'il y avait d'autres ornons, étaient devenus très nombreux. On sait que Gésar^ Cicéron, Aagoate l'avaient mis en pratique, comme un acte entré dans les habitudes et autorisé par les mœurs. Quel chemin fait par une cor* raption qui ne se préoccupait plus des atteintes portées à la famille I Quel étonnement auraient éprouvé, s'ils étaient revenus parmi leurs descendants, les Romains qui avaient vécu deux siècles auparavant I Ds avaient hautement désapprouvé un divorce qui s'était accompli duis des circonstances très atténuantes, alors que Spurius Carvilius Auga, agissant sous la pression du censeur, avait consenti, non lans r^ret, à répudier sa femme qu'il aimait, mais dont il ne peuplait espérer des enfants. Le blâme que cet acte avait encouru était ù énergique que l'expression en est venue jusqu'à nous.
Dès les derniers temps de la république, les mœurs, qui n'ont frit qu'empirer dans la suite, étaient déjà profondément corromlliies. La lecture de quelques plaidoyers de Cicéron suffit pour faire voir que la dépravation allait jusqu'au cynisme. L'illustre avocat, suivant sans doute en cela les habitudes du barreau de son époque, [larcourait à grands traits la vie privée de la partie adverse, pour aire entrer dans l'esprit des juges la conviction de son immoralité. 1 citait alors comme incontestables et admis complètement par
ropinion publique, non seulement des adultères, mais des liaisons contre nature et doublement infâmes. La passion la plus honteuse fut chantée dans la suite par la poésie, comme un penchant naturel, tant la morale était pervertie.
La religion romaine, autrefois si sévère, n'avait plus aucune action contre tous ces vices. En présidant à tous les spectacles, comme k des sacrifices offerts aux dieux, elle encourageait et légitimait aussi bien les obscénités des mimes queles cruautés sanguinaires des gladiateurs et des bestiaires. Il y a plus, des cultes en usage dans des provinces d'Orient où les mœurs étaient encore plos corrompues qu'à Rome, furent introduits dans cette ville, où il ne fal pas rare de voir commettre à l'abri d'un temple les actes les plos éhontés d'un libertinage collectif. Tel était l'Hommage rendu ao dieu pour en obtenir la protection.
Les religions païennes, envisagées dans leur ensemble, avai^ , des dieux pour les vices comme pour les vertus. On ne pourrait pis ' néanmoins les accuser, - sans injustice, d'en être arrivées à ne pltf ' faire de différence entre le bien et le mal ou à n'être plus que dts .: écoles d'immoralité. Elles continuaient, au contraire, à servir d'ap- i pui aux vertus qui n'avaient point cessé d'exister; mais il est certaifi j qu'elles pactisaient avec des cruautés et avec des obscénités qui étaient le résuhat de la corruption générale. Devenue incapable de lutter contre des dépravations qui avaient envahi la société entière, la religion établie n'avait même plus l'idée d'y trouver à redire.
On peut affirmer, sans rien exagérer, que la société romaine était en proie à des maux qu'elle ne sentait plus. La démoralisation générale résultait, si Ton peut s'exprimer ainsi, de la pourriture qui s'était formée dans les âmes. Le mal n'aurait probablement jamais été guéri sans l'intervention d'une religion nouvelle. C'est elle qui est parvenue à laver toutes les souillures, qui a pénétré jusqu'à la .source du mal et qui a purifié les âmes.