‹ L'ancienne Rome: sa grandeur et sa décadence expliquées par les transformations de ses institutionsChapitre 55 sur 60 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Fin de Tempire d'Occident.

Le récit de la vie de saint Séverin, écrite par un de ses contemporains, contient des renseignements instructifs sur la désorganisation lamentable d'une contrée située entre le haut Danube et les Alpes, pendant un intervalle de temps compris entre les années 444 et 472. A ce moment, plusieurs flots de barbares venaient de traverser le pays sans qu'aucun obstacle leur eût été opposé. Les fonctionnaires militaires et civils du gouvernement impérial avaient été contraints à la retraite par l'arrivée des envahisseurs, contre lesquels leur impuissance était manifeste; ils avaient regagné l'Italie avec la plus grande partie des troupes, laissant la curie de chaque cité dépositaire de toutes les attributions gouvernementales, même de celles qu'elle ne savait point exercer. L'exécution des lois civiles, de même que la prescription des mesures administratives, ne furent plus assurées parmi les populations romaines, quand l'autorité qui en avait été chargée vint à manquer. L'anarchie désorganisa forcément une société dépourvue des liens qui lui étaient indispensables. Les troupes qui avaient été laissées dans les places de guerre et dans les châteaux-forts, ne recevant plus ni solde ni preçtations d'aucune sorte, demandèrent aux administrations locales de pourvoir à leurs besoins; mais c'était plus que les curies ne pouvaient faire. Il résulta de là que les soldats, manquant du nécessaire, formèrent bientôt des bandes assez fortes pour vivre de pillage; après quoi ces bandes, en se réunissant, constituèrent des troupes assez nombreuses pour livrer de véritables batailles et pour traiter de puissance à puissance, tant avec des chefe de barbares du voisinage qu'avec le gouvernement impérial lui-même.

Le spectacle offert par cette contrée est l'image de beaucoup d'autres, car il n'en est point d'où les autorités impériales n'aient

été forcées de se retirer, au moins temporairement, à un moment ou à un autre.

C'est ainsi que l'empire d'Occident a fini, par suite de son impuissance à défendre son territoire, non pas tout à la fois et à une même époque, mais par des envahissements partiels et succesâfs qui ont abouti à des démembrements définitifs. Il ne périt point sous les efforts d'ennemis invétérés l'attaquant en vue de le détruire, mais surtout par suite des différends qui survenaient entre le goavernement impérial et les chefs des différentes nations barbares admises précédemment sur son territoire.

Plusieurs de ces nations peu avancées dans les arts agricoles et n'ayant pas encore dépassé la période de la propriété collective et de la vie quelque peu nomade, se plaignaient fréquemment de ne pouvoir plus vivre dans les cantonnements qui leur avaient été attribués et se déclaraient disposées à se transporter aussi loin qu'il le faudrait pour se procurer des conditions d'existence plus favorables. Tous ces barbares prenaient volontiers l'engagement de faire la guerre pour l'empire pourvu que cet engagement leur valût, dès le temps de paix, une solde et des vivres.

Au milieu du cinquième siècle, les barbares, fractionnés en nations nombreuses, occupaient la plus grande partie du territoire de l'empire d'Occident, mais aucune d'elles n'était assez forte pour entreprendre de reconstituer l'unité de l'empire sous sa domination, ni assez éclairée pour fonder un gouvernement stable.

Les établissements de ces barbares s'étaient faits à diverses époques, sous des conditions déterminées par les circonstances du moment. Il y avait eu trois phases distinctes. Les premiers en date furent ou des vaincus tombés à la discrétion du vainqueur ou des émigrants poursuivis par leurs ennemis et demandant asile. Ils avaient généralement reçu des terres situées près des frontières et déjà abandonnées, du moins en grande partie, par leurs propriétaires, faute de sécurité pour la culture. Les empereurs laissèrent à ces barbares leur gouvernement spécial, leur administration propre, leurs lois et leurs coutumes. Les empereurs ne faisaient en

cela que se conformer aux traditions qui remontaient aux premiers temps de la république; mais ils s'en écartaient beaucoup quand ils confiaient, trop exclusivement, à l'un ou à Tautre de ces peuples barbares, la protection d'une frontière, car ils se plaçaient ainsi jusqu'à un certain point sous sa dépendance.

Les barbares n'eurent généralement aucun impôt à payer : leur service militaire en tenait lieu ; mais ils s'engagèrent à fournir des contingents déterminés aux armées actives, sans compter les soldats qui servaient volontairement dans les troupes impériales. Les contingents barbares destinés, soit à défendre le territoire qu'ils oecupaienty soit à renforcer les armées de Tempire, étaient placés sous le commandement du général en chef nommé par l'empereur, qui obtenait ainsi quelque garantie de leur obéissance.

Quand les empereurs eurent perdu la force que donne la victoire, ils traitèrent avec les barbares à des conditions qui semblaient les mêmes qae les précédentes, mais qui en difTéraient beaucoup dans la réalité. D'abord ces barbares, profitant de leurs avantages, fusaient choix de la contrée qui leur convenait et obtenaient l'autotion de s'y établir; ensuite, ils exigeaient qu'une somme d arleor fût payée annuellement pour prix des services militaires qn'ib s'engageaient à rendre. C'est ainsi que les empereurs devinvéfilablementles tributaires de certains rois barbares qui consor leurs propres troupes un pouvoir absolu. la tmsième phase se produisit lorsque, soit par suite d'hostisanenoes entre l'empire et l'un de ces rois, soit par suite de invasions, les fonctionnaires impériaux furent contraints la contrée occupée par des barbares. Alors les populase trouvèrent placées sous l'autorité d'un gouverne* r; elles passèrent presque à l'état de peuple conquis; fsmïïUad le prince barbare qui devint leur mattre se rattacha presque toujours, soit à l'empereur d'Occident, soit à TomeTOrient, par quelque lien d'obéissance au moins nominale. que les populalions romaines do rompin* d'Occident. <fe Fttser sous la dominalioa étrangère d'une façon irremé-

diable, furent préparées à ce changement par des transitions qui adoucirent leur malheureux sort, sans pour cela les préserver des souffrances de la domination étrangère. f

L'exposé des faits relatifs à la transmission du rang suprême a fait voir que plusieurs des derniers empereurs d'Occident ont été faits et défaits par des chefs barbares qui exerçaient sur eux une véritable domination; il faut savoir d'où cela provenait.

Au cinquième siècle, plusieurs des peuples barbares établis sar le territoire de l'empire avaient chacun un chef qui les gouvernail avec indépendance et qui les commandait quand ils étaient sous les '■ armes. Parfois ce chef recevait, mèmeen temps de paix, Fallocatioii ! payée par le trésor impérial pour leur service de guerre. Lorsqu'on : des contingents barbares était compris dans la formation d'ane ! armée, son roi, fier du pouvoir souverain qu'il exerçait sur les | siens, ne se soumettait pas sans mécontentement aux ordres du général chargé par Tempereur de commander en chef. Quand il y avait plusieurs de ces rois barbares dans la même armée, lears ambitions pareilles se neutralisaient, par suite des jalousies ou des rivalités qui ne manquaient guère de s'élever entre eux. Mais il en était autrement quand un des chefs barbares s'était distingué par des talents militaires et avait remporté des succès de quelque importance, ou seulement quand, possédant des qualités politiques, il les employait à se concilier ses rivaux pour arriver au but de son ambition, c'est-à-dire pour obtenir le commandement en chef d'une armée impériale avec la dignité de magisier militum.

Les empereurs qui avaient eu la piécaution de partager entre plusieurs grands officiers le commandement de leurs armées, afin d'éviter de se donner un maître, se trouvèrent placés parfois dans cette alternative : ou de courir à une défaite certaine si le commandement n'était pas confié à un homme ayant l'autorité nécessaire pour se faire obéir, ou de donner à un roi des barbares un pouvoir dont il pourrait abuser contre l'empereur et contre l'empire.

Cette ambition de joindre le commandement d'une armée romaine à celui des soldats de leur propre nation fut celle d'Alaric, d'Odo-

acre, de Théodoric, pour ne parler que des plus célèbres de ceux qui ont joué tour à tour un r61e prépondérant dans les destinées de l'empire d'Occident.

Alaric était le chef d'une fraction considérable du peuple des Goths, qui, mécontente de son cantonnement dans la Mésie, s'était soulevée à plusieurs reprises contre les empereurs d'Orient. Alaric ayant eu l'occasion de déployer ses talents militaires au service de l'empire, avait acquis une situation personnelle déjà considérable, lorsque l'empereur d'Orient lui concéda le droit d'aller s'établir avec sa nation dans l'IUyrie orientale. Stilicon, qui était régent de l'empire d'Occident pendant la minorité d'Honorius, vit dans ce projet une menace pour la sécurité de l'Italie, et il fit des préparatifs de guerre avec l'intention de s'opposer par la force à son exécution ; mais il s'arrêta ^nomentanément devant la menace d'une déclaration de guerre qui lui fut faite par l'empereur Arcadius. Stilicon engagea néanmoins, un peu plus tard, la lutte contre Alaric, quoique ce chef de barbares eût été nommé par l'empereur d'Orient son ma^ gisier miUium en lUyrie. Alaric se trouvait ainsi en position de soutenir la guerre avec avantage contre les forces affaiblies de l'em* pire d'Occident.

La province d'Afrique s'élant, dans ce conflit entre les deux empereurs, ralliée à l'empereur d'Orient, Rome se vit menacée de manquer de vivres. Stilicon dut préparer une expédition maritime tout en activant des levées d'hommes pour renforcer l'armée destinée à agir sur terre contre Alaric. Ce dernier, prenant l'offensive, au commencement du v» siècle, Tan 401, entra en Italie par la Vénétie et obligea la cour de l'empereur Honorius à quitter le séjour de Milan pour se renfermer dans Ravenne. Stilicon parvint à repousser Alaric en concentrant contre lui toutes les forces militaires de l'em* pire d'Occident, y compris celles des Gaules; mais, ayant ainsi dégarni des frontières exposées, il ne put ensuite ni garantir l'Italie des invasions d'autres barbares, ni empêcher la Gaule de se rattacher à un prétendant élevé au rang d'auguste par les légions de la Grande-Bretagne.

AlariCy rentrant plas tard en Italie à la tète de son année et ne trouvant plus devant lui Stilicon, qu'Honorius avait fiait mettre à mort, se porta devant Rome et en fit le blocns pour en tirer une forte contribution. Il y revint ensuite avec une autre intention, car il exigea que le sénat prononçât la déchéance d'Honorias et élevât au rang suprême Attale, préfet de la ville. Ceci fait, Alaric se fit nommer magîsier uiriusque miUtiœ de l'empire d'Occident, et la chai^ de cornes damesHeorum fut donnée à Ataûf, son beau-frère. On voit par là qu' Alaric, dont la mort survint peu de temps après, ne se proposait point de détruire l'empire d'Occidoit, mais bien d'occuper une position prépondérante dans son gouvernement.

Odoacre n'eut pas un rôle très différent de celui d' Alaric, mais comme il trouva l'empire d'Occident plus affaibli , il réussit plas complètement à satisfaire ses désirs ambitieux. Quoiqu'il fftt de race barbare et de naissance obscure, cela ne l'avait point empêché d'entrer dans la maison militaire de l'empereur d'Occident pour y occuper un emploi subalterne. L'histoire ne le signale pas avant le moment où il exerça personnellement une influence décisive dans des circonstances graves. Le gouvernement de l'empire d'Occideot, tombé aux mains d'Oreste, qui n'avait point encore cherché à appuyer son autorité, comme il le fit plus tard, sur un simulacre dVmpereur, se trouvait hors d'état de donner satisfaction aux réclamations des troupes auxiliaires. Les Ruges, les Sevrés, lesTurcilinges, se mirent en insurrection et prirent pour chef Odoacre, qui les oi^nisa avec habileté, les renforça par le concours des volontaires appelés de divers côtés et forma une armée considérable. Avec celle armée, Odoacre battit le patrice Oresle, qui fut fait prisonnier el mis à mort. Augustule, qui avait été déclaré empereur parOroste, fui traité avec plus de mansuétude, car il reçut une pension pour aller vivre librement comme un particulier.

Ayant achevé la conquête de l'Italie, Odoacre la gouverna avec le titre de roi, sans autre désignation, après avoir assis son autorité sur la satisfaction donnée aux réclamations de ses troupes. Il enlra ensuite en négociation avec Zenon, empereur d'Orient.

pour lui demander de l'accepter comme son lieutenant en Italie et de lui accorder le titre de patrice. Par le même message, le sénat de Rome, exprimant un avis qui lui avait été dicté, disait c qu'un f seul empereur su£Brait désormais pour administrer et défendre t les deux parties de l'empire; qu'Odoacré, homme aussi distingué c dans la science du gouvernement que dans celle de la guerre, c était très capable de pourvoir à l'administration de l'Italie. > Le sénat priait l'empereur de conférer à ce roi le titre de patrice. Odoacre joignit à ce double message les ornements impériaux, qu'il renvoyait comme étant dès ce moment hors d'usage. Cet épisode, considéré comme marquant la lin de Tempire d'Occident, arrête son existence à l'année 476.

L'empereur d'Orient, dans sa réponse, donnait à Odoacre le titre de patrice, mais en l'invitant à reconnaître les droits de Népos^ son candidat à l'empire d'Occident. Sans tenir aucun compte du désir qui lui était ainsi exprimé, Odoacre porta son double titre de patrice et de roi. Le premier légitimait son autorité sur les Romains^ tandis que le second établissait son autorité sur tous les barbares. Il se vêtit à la romaine, eut un préfet du prétoire, un magister militum, un questeur, en un mot des ministres et un conseil du gouvernement comme un empereur. Les rouages de l'administration impériale fonctionnèrent donc comme auparavant. Odoacre voulut même renouveler à Rome toutes les cérémonies d'un ancien triomphe, à l'occasion des succès militaires qu'il avait obtenus sur ses ennemis.

Le barbare qui devait mettre fin à la domination d'Odoacre, Théodoric, avait sur lui l'avantage d'une haute naissance ; ses mœurs étaient encore plus d'un Romain que celles d'Odoacre, car Théodoric avait été donné comme otage à l'empereur Léon dès l'âge de huit ans, et il avait été élevé à la cour de Constantinople jusqu'à l'âge de dix-huit ans. Ce fut seulement après cela qu'il commença à vivre parmi les siens, à prendre part aux déplacements que les Ostrogoths opéraient de gré ou de force à l'intérieur même de l'empire et qu'il se fit, par sa hardiesse et son habileté, une réputation qui devait aller

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en grandissant. L'objet que se proposait son ambition avouée était de vivre à Gonstantinople, comme un de ses citoyens, en prenant part au gouvernement de l'empire. Aussi, quand la faveur de Tempereur Zenon l'appela à Constantinople, s'empressa-t-il d'installer son peuple dans un nouveau cantonnement qui lui était concédé, et de se rendre dans la capitale. Il fut nommé magùter militum m prœsenti et consul désigné pour Tannée suivante. Il avait ajouté une gloire nouvelle, celle des succès militaires obtenus dans la défense de Tempire, à tous ses avantages, quand les Ostrogotfas, ayant épuisé les ressources de leur cantonnement, lui adressèrent nn message ainsi conçu : t 0 roi, tandis que tu t'engraisses aux fes- < tins des Grecs, ton peuple meurt de faim. Pour ton intérêt et le t sien, quitte au plus tôt le royaume des Romains et reviens aa c milieu de nous ; autrement, ne prenant conseil que de noust mêmes, nous iroiis, comme il nous conviendra^ chercher sans toi t une terre qui nous fasse vivre. >

Théodoric, en présence de cette sommation, se décida à toat quitter pour se rendre auprès de ses compatriotes. Arrivé au miliea d'eux, il prit promptement un parti décisif. Marchant à la tête d'une troupe redoutable, il s'approcha deGonstantinopIe; pais il demanda à l'empereur Zenon une entrevue personnelle, qui lui fut accordée, et il s'exprima ainsi : • Pourquoi ce pays d'Italie, gou- NTrné pendant tant de siècles par vos prédécesseurs les césars, pourquoi cette ville de Rome, tête et dominatrice de l'univers, soul-ils placés maintenant sous la t\Tannie d'un roi des Rugeset des Turcilinge^ ? J'irai là-bas avec ma nation, si vous le permettez, je dêli>Terai le pays et je vous déchaînerai des dépenses que nous vous coûtons. Si je réussis, avec l'aide de Dieu, votre gloire rayonnera dans le^^ contrées de l'Occident. Il vaut mieux que ce soit moi, votre serviteur et votre fils, qui tienne ce royaume de votre générosité, que cet homme qui vous est inconnu, qui opprime votre sénat sous sa tyrannie et cette portion de votre république dans les fers de h captivité. Si je suis vainqueur, je tieadRii de votre bienfait le frouvemement de l'Italie ; si je suis

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