‹ L'ancienne Rome: sa grandeur et sa décadence expliquées par les transformations de ses institutionsChapitre 6 sur 60 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Los créanciers et les débiteurs. — Création des trilmns

du peuple.

Les guerres que Tarquin suscita contre Rome de la part des alliés qui lui restèrent fidèles ne durèrent pas moins [de seize ans , et pendant ce temps le territoire romain fut fréquemment envahi et pillé, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, par les troupes des États voisins. Les citoyens romains appelés sous les armes ne trouvèrent pas toujours dans le butin une compensation à leurs dépenses et encore moins à leurs pertes; de sorte que certaines dispositions de la législation précédente devinrent très-préjudiciables à nombre d'entre eux.

Les citoyens enrôlés pour une expédition avaient h pourvoir, comme on sait, pendant sa durée, à leur nourriture et à leur entretien, comme ils avaient pourvu avant leur départ à leur équipement et à leur armement. Mais le père de famille auquel cette charge incombait pour ses enfants comme pour lui-même n'avait pas toujours disponibles les capitaux nécessaires à ces dépenses; il aurait été hors d'état de remplir le premier des devoirs civiques s'il n'avait pas eu facilité à emprunter. La loi avait, en conséquence, donné au prêteur toutes les garanties qu'elle avait pu trouver pour le remboursement de la dette, en mettant h la discrétion du créancier, nonseulement les biens de son débiteur , mais sa personne même et celle de ses enfants. Pour comprendre ceci, il faut se reporter à un état social dans lequel la fortune avait une influence beaucoup plus considérable que dans les temps modernes. La richesse décidait, en effet, de la condition sociale. Le citoyen tombé dans le dénuement et rangé dans la sixième classe, n'avait plus guère de moyens d'en sortir par son industrie ou par son travail. Les relations du patronage avec la clientèle devaient trouver dans ces circonstances l'occasion d*ètre fort utiles; mais comme elles ne pouvaient pas suffire à tout, le sénat était autorisé à regarder les droits attribués

aux créanciers comme étant liés à la force militaire de l'État. D'antre part, les intérêts privés ne manquèrent pas de faire yaloir ce qui était favorable à lenr cause et de montrer ce qu'il y avait de scandaleux à voir des citoyens honorables réduits à l'esclavage pour avoir été combattre les ennemis. Cette question faisait l'objet des conversations du forum; elle agitait les esprits en remuant les cœurs d'un sentiment d'équité plus fort que les raisonnements, quand un incident imprévu, réunissant des mouvements épars pour .en faire un grand courant d'opinion , produisit un ouragan d'une violence irrésistible. Un vieillard accourut sur la place publique, les vêtements sales et déguenillés, la barbe longue et hérissée , les cheveux en désordre; on eut peine à reconnaître en lui un ancien centurion renommé pour sa vaillance. S'adressant à la foule , qui grossit autour délai, il montre les cicatrices de ses graves blessures et il raconte que, pendant la guerre des Sabins, les dévastations de l'ennemi lui ont fait perdre sa récolte, que son mobilier a été enlevé et sa maison détruite. Contraint de payer le tribut malgré sa détresse, il a emprunté; ses dettes, grossies par l'usure, l'ont fait déposséder du bien qui avait appartenu à son père et à son grand'père; son créancier, non content de l'avoir complètement dépouillé, s'est emparé de sa personne pour devenir son geôlier et son bourreau. Alors il découvre ses épaules et fait voir qu'elles ont été déchirées par des coups de fouet I

Le récit de ces faits vole de bouche en bouche et l'émotion se propage dans toute la ville. Des débiteurs arrivent de tous côtés réclamant la protection du peuple; des menaces contre les sénateurs se font entendre.

Les consuls parviennent néanmoins à rassembler le sénat, mais les avis sur*la conduite à tenir y sont partagés et la délibération se prolonge.

Sur ces entrefaites, on est informé que l'armée des Volsques marche sur Rome. A cette nouvelle, des plébéiens font éclater leur joie en déclarant leur résolution de se refuser à l'enrôlement et de laisser aux patriciens le soin de défendre des avantages qu'ils gardent

pour eux seuls. Tous les malheurs étaient à craindre dans un moment où Tesprit de parti en était arrivé au point d'étouffer le patriotisme. Le consul Servilius sauva TEtat de ce danger au moyen d'une concession qu'il fit agréer au parti populaire, dont il était bien TU à cause du désir de conciliation dont il avait déjà donné des preuves. Il rendit un édit ordonnant de rendre la liberté à tous les citoyens tombés à la merci de leurs créanciers, pour leur donner le moyen de se présenter devant les consuls et de se faire inscrire dans la levée. Le même édit portait défense de vendre les biens d'un citoyen servant dans Tarmée, ainsi que d'arrêter quelqu'un de ses fils ou de ses petits-fîls.

La discorde se trouva par là si bien apaisée que les débiteurs, délivrés des mains de leurs créanciers, s'empressèrent de venir prêter le serment militaire. Ils voulurent former un corps de troupes particulier Ijui se distingua par sa brillante valeur. Mais l'armée romaine ayant vaincu plusieurs ennemis en peu de jours dans des rencontres successives, fut bientôt licenciée, et la question du droit des créanciers contre les débiteurs se ranima avec une nouvelle vivacité, à cause de la manière d'agir d'Appius, l'autre consul, qm rendait contre les débiteurs assignés devant son tribunal des décisions rigoureuses, et qui allait même jusqu'à remettre au pouvoir des créanciers ceux que Servilius avait délivrés.

Appius ne faisait en cela, on doit le reconnaître, qu'appliquer une loi encore existante, dans le sens où elle avait été interprétée précédemment; mais sa conduite fit entrer la lutte entre les deux partis dans une phase aiguë.

Ici, comme dans toutes les autres luttes plus ou moins violentes du forum, il ne faudrait pas voir tous les plébéiens d'un côté et tous les chevaliers de l'autre, car la majorité n'eût point été douteuse. En réalité, chaque parti comprenait des citoyens de ces deux conditions, rapprochés d'abord par les liens de patrons à clients, puis, de part et d'autre, des hommes unis par la communauté des intérêts ou des vues. Le parti qui soutenait les opinions du sénat fut dénommé parti des patriciens, et le parti contraire parti des

plébéiens; ils s'efforçaient, l'un comme l'autre, d'arriver k obtenir la majorité des votes dans les comices.

Le consul Servilius, réduit à l'impuissance de tenir les engagements qu'il avait pris d'améliorer la position des débiteurs, perdit tout son crédit dans le parti des plébéiens qui, désespérant de lim obtenir par la légalité, s'engagea dans la voie de la violence. Dès qu'un débiteur était traîné en justice, des hommes de ce parti accouraient de toutes parts vers le tribunal, en poussant des clameurs pour empêcher d'entendre l'arrêt des consuls, et ils employaient la violence pour en entraver l'exécution. Les choses en vinrent à ce point que la crainte et le danger passèrent des débiteurs aux créanciers, qui étaient maltraités jusque sous les yeux des consuls. Une levée de troupes ayant été ordonnée sur ces entrefaites, pour soutenir la guerre contre les Sabins, aucun citoyen ne se présenta, et la révolte contre les lois fut manifeste. Le consul Appius entreprit de faire usage de ses licteurs contre un des séditieux, mais celui-ci déclara appel au peuple, dont le jugement en sa faveur était non-seulement à prévoir, mais d'avance hors de doute.

Les plébéiens ne se réunirent plus au forum, mais ils formèrent des conciliabules pour arrêter leurs résolutions avant d'agir. Le sénat voyant le danger de ces conspirations, recommanda aux con- "-' suis d'user de fermeté envers les révoltés, pour les contraindre à l'enrôlement et les ramener sous les armes, où la sévérité de la discipline militaire les attendait.

^ Les consuls montent sur leur tribunal pour procéder à la levée, mais aucun citoyen ne répond h l'appel; ils en désignent un qui est sous leurs yeux, mais celui-ci garde le silence. Un licteur envoyé pour le saisir est repoussé par la foule. Des sénateurs, venus là pour prêter leur appui aux consuls, entreprennent d'intervenir en faveur du licteur; ils sont eux-mêmes maltraités dans. la rixe qui s'engage, et les consuls demeurent impuissants à opérer la levée des troupes.

A la suite de délibérations approfondies sur le moyen à employer pour sortir de cette situation périlleuse, le sénat s'arrêta à la réso-

lation de faire nommer un dictateur. Le choix tomba sur Manius ' Valerius, homme sage, qui était fils de Volesius, auteur de la loi de l'appel au peuple; il jouissait lui-même d'une grande popularité.

JJa édit du dictateur, semblable à celui que le consul Servilius mit rendu Tannée précédente, suffit pour faire opérer la levée, qui lut la plus considérable qu'on eût encore vue. Dix légions formèrent trois armées qui opérèrent à la fois, mais séparément. Celle du dicta* teor compta quatre légions ; chacun des consuls commanda une armée formée de trois légions. Ces armées furent partout victorieuses et le dictateur reçut pour récompense, outre les honneurs du triomphe, une place personnelle dans le cirque avec une chaise curule à perpétuité pour lui et ses descendants. Beaux temps, malgré tout, où le stimulant de la gloire suffisait à produire de grandes actions.

La soumission momentanée des citoyens aux lois de la discipline miUtaire n'avait point mis fin au litige. Le dictateur essaya vainement de rallier le sénat h des propositions conciliantes et il dut abandonner ses pouvoirs sans avoir réussi.

Le sénat voyait dénx périls dans la faiblesse : un encouragement donné à la révolte et une atteinte au crédit privé, qui pouvait mettre un grand nombre de citoyens hors d'état de remplir les obligations du service militaire ; il se décida h ne céder en rien, et, pour éviter de nouveaux complots, il résolut de ne point licencier les légions» Cette résolution soulevait un point de droit constitutionnel fort délicat, car on pouvait penser, parait-il, que la levée des troupes ayant été opérée par le dictateur, le serment d'obéissance ne devait plus avoir d'effet dès qu'il cessait de commander. Le sénat arguant de ce que les soldats avaient, dans cette circonstance, prêté serment entre les mains des consuls, prescrivit de remettre en mouvement les légions.

Cette mesure fut à peine connue dans les troupes, qu'elle fit éclater la plus formidable des séditions. Les soldats s'étant concertés, se portèrent sur le mont Sacré, à trois milles de Rome, au delà de l'Anio, d'après l'opinion de Tite-Live, ou, d'après d'autres auteurs, dans Rome même, sur le mont Aventin. Quoi qu'il en soit, ils de*"

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meufèrent en ordre, et ih fortifièrent kor camp en Fentonrant d'un fossé et d'an parapet en terre. Alors le sénat reconnaissant qu'il ne poayait pas même conq>ter snr l'appui des citoyens qui étaient demeurés dans leurs foyers, prit la résolotion de céder. Il députa im les légions insurgées un personnage au langage persuasif, qui âait aimé du peuple : Ménénius Agrippa réussit, en efiet, à calmer les esprits, mais non pas sans faire de grayes concessions. Il condnt avec les révoltés un véritable traité, par lequel il fut convenu que l'ordre des plébéiens, comprenant les six classes que l'on sait, aurait toujours deux magistrats élus par lui seul, sans le concours* de Tordre des patriciens, c'est-à-dire sans que les centuries de chevaliers y prissent part, et que ces deux magistrats auraient les pouvoirs nécessaires pour protéger les plébéiens contre les consuls»

Telle fut l'origine révolutionnaire des tribuns du peuple qui étaient destinés à jouer uu'rôle important dans le gouvernement de Rome. Le but de leur institution ne dépassait pas le besoin, reconnu presque universellement, de protéger les débiteurs contre le pouvoir arbitraire des créanciers. Ils en eurent le moyen par le veto qa'ils étaient en droit d'opposer au jugement des consuls. Us furent déclarés inviolables, afin de n'avoir rien à craindre en exerçant des attributions qui devaient les mettre en opposition avec les plus hauts fonctionnaires de l'Etat, avec ceux qui avaient le droit de juger.

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