‹ L'ancienne Rome: sa grandeur et sa décadence expliquées par les transformations de ses institutionsChapitre 7 sur 60 · CHAPITRE in · texte numérisé non relu

CHAPITRE in

La Intte des tribnns du peuple contre le coninlat.

Après que les tribuns du peuple furent entrés en fonctions, il n'y eut plus de discordes causées par les maux faits aux débiteurs mais les partis politiques se reformèrent bientôt par suite de la divergence des vues sur un autre objet qui n'avait pas moins d'importance, sur les lois agraires.

A l'occasion d'un traité de paix par lequel les Herniques abandonnaient aux vainqueurs les deux tiers de leur territoire, le consul Gassius proposa au sénat de partager les terres conquises en deux parties égales, pour attribuer l'une à Rome et l'autre aux Latins, puis de répartir le lot appartenant à TÉtat de Rome entre les citoyens. Il proposa même dès lors de distribuer aussi entre les citoyens des terres qu'il regardait comme induement acquises par leurs possesseurs. Cette proposition n'excita pas tout d'abord la convoitise des intéressés, à cause, peut-être, de Téloignement des propriétés à acquérir. Mais le mécontentement se manifesta l'année suivante, quand le consul Fabius, croyant devoir venir en aide au trésor public, y versa le produit du butin qu'il fit vendre en entier sans rien distribuer à ses soldats. Le sénat ayant témoigné son approbation au consul put être considéré comme le chef d'un des deux partis qui se formèrent à l'occasion des loiâ agraires. Dès le début, le tribun Licinius, abusant des attributions que sa charge avait reçue pour un tout autre usage, entreprit de faire obstacle à la levée des troupes en couvrant contre les condamnations des consuls ceux des citoyens qui ne répondraient pas à l'appel. Cette entreprise séditieuse échoua devant l'opposition des quatre autres tribuns, car le nombre de ces magistrats d'une nouvelle sorte avait déjà été porté à cinq. Néanmoins, on put concevoir des craintes pour l'avenir de la puissance romaine, quand on vit cette annéelà une armée abandonner son général pendant une bataille et ren-* trer au camp en dépit de ses ordres.

A riatérieur, les tribuns entreprirent de dominer les consuls en les mettant en accusation devant le peuple après leur sortie de charge. De son côté, le parti des patriciens en vint à un tel degré d'exaspération qu'il put être, non sans fondement, accusé d'un meortre sur la personne inviolable d'un tribun. A la suite de ce crimey l'autorité des consuls fut publiquement méconnue. Leurs licteurs furent repoussés par le parti adverse et eux-mêmes réduits à l'im* pnissance.de remplir leurs fonctions. Un homme qui s^était signalé dans ces émeutes et qui fut pour cela nommé tribun du peuple, Voleron, présenta au peuple un projet de loi portant que les tribuns seraient élus dans les comices par tribus et non plus dans les comices par centuries. Il y avait là une grave atteinte portée à la constitution de Servius Tullius, car dans les votes par tribus tous les citoyens devaient avoir chacun une voix, quel que tùi leur avoir^ de sorte que l'influence de la diversité des classes ne se faisait plus sentir. '

Le consul Appius, de son côté, voyant les soldats de Tarmée qu'il commandait manifester sous les armes des sentiments contraires à la discipline; poussa la fermeté jusqu'à la plus extrême cruauté en les faisant décimer.

Le parti plébéien prit la résolution de ne point paraître aux comices consulaires, et les consuls furent élus exclusivement par les membres du parti adverse. Il advint aussi, pendant cette période, que les comices n'ayant pas pu être réunis par les consuls en charge à l'époque fixée régulièrement pour l'élection de leurs successeurs, le sénat recourut plusieurs fois à la nomination d'un interroi, d(mt les pouvoirs prenaient fin immédiatement après qu'il avait fait élire les consuls ou qu'il les avait choisis lui-même.

Les tribuns élus par le parti des plébéiens furent, si ce n'est les chefs, du moins les agents les plus actifs du parti adverse des consuls, et cela par le fait même de leur création ; ils en arrivèrent à faire considérer le consulat comme une institution tyrannique et à entreprendre de la détruire, ou tout au moins de la réformer. Le parti plébéien étant entré dans la voie d'un changement à opérer

dans la constitation politique entreprit de faire nommer cinq magistrats, chargés spécialement de rédiger ensemble les lois nécessaires à la réforme. Plusieurs des tribuns du peuple en firent l'objet d'une proposition soumise aux comices. Ils dépassaient, en agissant ainsi, ^ les limites de leurs attributions et celles de la légalité, car ils agissaient sans l'assentiment du sénat; alors les consuls, d'accord avec le sénat, s'empressèrent d'appeler les citoyens à une levée pour ^ entraver la réunion des comices. Ainsi, de part et d'autre, on faisait abus de son autorité en s'en servant comme d'une arme contre le parti adverse. C'était le tour du parti patricien d'agir en séditieux; Geson, fils de Gincinnatus, mis en accusation pour la conduite qu'il avait tenue dans ces circonstances, fut réduit à s'exiler, et son père fut forcé de vendre ses biens pour payer la somme considérable dont il ayait répondu pour sa caution. Les jeujies patriciens ne cessèrent point pour cela de faire obstacle au vote de la loi proposée par le parti contraire; assidus au forum, ils eurent soin de s'y trouver en nombre le jour où la loi y revint en délibération. Quand on entreprit de leur faire quitter les places qu'ils occupaient, ils formèrent au moyen de leurs clients une foule compacte qui repoussa tous les efforts sans mettre personne en évidence et sans qu'aucun, en particulier, pût être rendu responsable. Ces jeunes patriciens, devenant paisibles, puis aimables et prévenants vis-à-vis des plébéiens dès qu'il était question d'autres affaires, parvinrent à amener l'ajournement du projet.

L'année suivante, une révolte des prisonniers de guerre réduits en esclavage aurait présenté des dangers s'ils n'eussent été dépourvus d'armes et de chefs ; dès qu'elle fut apaisée, la lutte recommença entre les deux partis, et les tribuns ayant entrepris d'empêcher la levée des troupes en couvrant de leur veto la condamnation des délinquants, le consul convoqua les appelés hors de la ville, où Tautorité des tribuns n'avait plus d'action. Chacun des deux partis allait ainsi chercher dans l'arsenal des lois celles qui pouvaient servir à lui procurer un avantage momentané. Sur ces entrefaites, une armée romaine, investie dans son camp,

étant tombée dans une situation périlleuse, le sénat recourut à Ir nomination d'un dictateur. Cincinnatus fut choisi comme étant le plus capable d'exercer Tautorité militaire^ et les envoyés qui lui portèrent la nouvelle de son élévation le trouvèrent occupé à la culture du petit bien qui lui restait. Cet incident ne doit point faire perdre de vue que Cincinnatus était chef d'une des principales familles patriciennes, et que ces familles avaient généralement des propriétés considérables. Il avait été récemment appauvri k la suite de la condamnation de son fils, mais on ne doit pas oublier que l'influence qu'il possédait était due en grande partie au rang que sa naissance lui avait donné.

Cincinnatus abdiqua promplement sa dictature, car seize jours lui sufiirent pour mériter les honneurs du triomphe.

Les tribuns se retrouvèrent encore, après ces événements, dans l'impuissance de faire voter le projet de loi destiné à préparer le remaniement de la constitution. Le sénat, de son côté, ne put empêcher les mêmes tribuns d'être réélus pour la quatrième fois. Ceux-ci profitèrent d'un danger public pour obtenir, en renonçant à entraver la levée, que le nombre des tribuns du peuple fût porté de cinq à dix, de manière que chaque classe en eût deux à élire. Le sénat consentit cette concession dans la pensée qu'il aurait plus de facilité à gagner quelqu'un d'eux.

Les succès de la guerre donnèrent l'année suivante un butin considérable, mais la pénurie du trésor public décida le3 consuls à le faire vendre au profit de l'État sans rien distribuer aux soldats. Le mécontentement des citoyens fut si violent que les deux consuls victorieux , mis en accusation par les tribuns à leur sortie de charge, furent condamnés par les comices à une forte amende.

Par une transaction faite entre les deux partis, trois personnages, triumviri^ furent désignés pour se rendre en Grèce en vue d'y étudier la législation d'Athènes, ainsi que les institutions des autres États. On décida, après cela, d'un commun accord, que dix magistrats, decemviri, remplaceraient, pour le gouvernement de Rome,

toat à la fois les consuls et les tribuns, avec mission d'élaborer de nouvelles lois civiles, ainsi que des lois politiques réglant les attributions des grandes fonctions publiques. Il fut admis aussi que les décemvirs seraient tous pris parmi les patriciens.

La constitution républicaine n'avait encore fonctionné que pendant soixante années, consacrées en grande partie à des discordes intestines. Les succès militaires avaient été moins considérables sous la république que sous les rois ; mais, néanmoins, un recensement récent avait constaté 117,319 citoyens, quand les Romains de tous les rangs, las enfin de leurs divisions passionnées^ s'accordèrent dans la pensée de mettre un terme à leurs maux par une amélioration des lois civiles et par un changement dans la constitution politique. Le but était louable, le moyen d'y arriver ne semblait point mal conçu, et pourtant cette tentative de réforme, quoique généreuse et sage, était destinée à échouer en présence des animosites et des passions préexistantes.

Fort sagement la loi défendait au citoyen de porter aucune arme pendant la paix, surtout dans l'enceinte de la ville; cela offrait l'inconvénient de laisser le pouvoir exécutif trop complètement désarmé contre les émeutes ou les séditions; mais cette prescription eut l'avantage d'empêcher les luttes des partis de devenir trèsmeartriëres, d'engendrer des guerres civiles et de donner lieu à des désirs de vengeance qui auraient dominé les cœurs, à des haines héréditaires qui seraient devenues indomptables.

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