‹ L'AndorreChapitre 3 sur 5 · GG · texte numérisé non relu

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rcprcnanl leurs sens ils s'étaient trouvés dans des chambres sombres et rustiques, sur de frrands lits à ciel, entourés de porsonna^jos inconnus et silencieux, dont le costume bizarre a joutait encore à Tétrangeté de la situation. Dans les premiers moments, le souvenir même de leur périlleux voyage n'existait plus dans leur mémoire que comme le souvenir d'un rêve pénible. Cependant, grâce aux soins qui leuravaient été prodigués par un médecin du voisinage et surtout par les gens de la maison, habitués à traiter de pareils maux, la conscience de leur véritable position leur était revenue peu à peu avec les forces, cl leur première pensée avait élé de se rapprocher pour se concerter sur le parti qu'ils avaient à prendre dans les circonstances présentes.

Dès la veille Bernard, plus jeune et j)lus robuste que Gonlhier, avait été en état d'adresser quelques (jucstions à ceux qui l'approchaient; mais soit que les Andorrans ne comprissent pas bien le patois montagnard dont il se servait, soit qu'ils ne voulussent pas répondre,

il n'avait obtenu creux aucun éclaircissement. Quant à Gonlhier, ses premières réilexions dès qu""!! avait eu la faculté d'unir deu;^ idées, avaient été pour sa fille, qu on lui disait gravement malade.

Cornélie , en eilét, n'avait pas éprouvé les effets bienfaisants du repos, comme son père et son fiancé. Son onjanisation frêle n'avait pu supporter les violentes secousses de ce périlleux voyage, et depuis son arrivée elle était en proie à une fièvre lente et continue qui menaçait de prendre un caractère alarmant. Cependant, par les ordres et les prières d'Isidore, elle avait reçu les soins les plus touchants et les plus empressés. Toutes les femmes de la maison étaient employées à son service ; la jolie Maria ne la (juittait presque pas, et, bien qu'elle ne pût comprendre les remerciments que lui adressait l'étrangère, elle avait pour elle les prévenances les plus aiïectueuses. Enfin, la vieille Belsamot elle-même avait mis en jeu toutes ses recettes et tous SOS secrets de matrone villageoise pour guérir promptement cette jeune fille qu'il lui tar-

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dait peut-êlro, par quelque vague inslinet do jalousie maternelle, de voir s'éloi(}ner.

Au moment, où les Duba entrèrent, un |>iofond silence régnait dans la chambre de In malade. Cette chambre, où des fenèlres garnies de toile rousse en guise de vitres ne laissaient pénétrer qu'un jour terne et fauve, n'avait de remarquable que le lit de serge rouge sur lequel était couchée Cornélie. La fille de Gonlhier avait voulu, par un sentiment de pudeur qui ne quille jamais une femme au milieu des plus vives .souffrances, rester entièrement vêtue dans cette maison étrangère. Elle était enveloppée dans un long peignoir garni de dentelles qu'on avait retiré de ses bagages; sa figure était d'une pâleur que faisait ressortir encore la profusion de ses cheveux noirs s'échappant de dessous un petit bonnet andorran ; ses mains étaient jointes sur sa poitrine dans l'altitude de rabattement et de la douleur; ses yeux à demi-fermés ne semblaient se ranimer un peu que lorsqu'ils se tournaient vers Gonlhier, assis à quelques pas. Le malheureux père était en proie à une de ces douleurs

sombres el muettes qui ne sont que plus profoiides et plus t'nergi(jues. Tant qu'il avait cru n'avoir à craindic que pour lui-même, celte volonté opiniâtre et inflexible que nous lui connaissons l'avait soutenue ; mais maintenant (ju'il se voyait menacé de perdre sa fille unique, cette coura^jcuse compagne de son exil et de ses malbeurs, tout le stoïcisme qui était la base de son caractère s'était brisé, et sans qu'il s'en aperçut, de grosses larmes tombaient de ses yeux pendant qu'il contemplait en silence la jeune malade. La douleur de Bernard, qui élait j)rès de lui, n'était pas moins vive ; le bon et timide jeune liomme, dont l'organisation nerveuse et mélancolique rappelait celle d'une fenmie, serrait dans une de ses mains la main du père Gontbier, tandis que de l'autre il appuvait un moucboirsursonvisngepourétoufferdessoupiis bruyants comme des sanglots. Enfin, pour aclicver le tableau, Maria Belsamet était au clievet de Cornélie, debout, appuyée dans une altitude gracieuse contre le bois du lit, oubliant la quenouille de nacre et d'ébène passée dans la ccin-

ture de son tablier, regardant d'un air de pitié cl la bouche demi-ouverte, tantôt les deux étrangers, tantôt la jeune iiile alitée. A l'autre bout delà chandjre, Bcisaïuot, son long voile blanc de veuve rejeté en arrière, son tablier relevé sur le côté, semblait exclusivement occupée à préparer des décoctions de simples réputés souverains dans la maladie de la jeune fille, et parfois elle parlait seule et à voix basse, comme si elle eût voulu par des paroles magiques ajouter à la vertu que ses préparations avaient déjà.

Bertren Duba et Isidoro entrèrent avec tant de précaution, qu'ils arrivèrent presque au milieu de la chambre sans que les assistants eussent remarqué leur présence. Maria la première se retourna et poussa un petit cri de surprise qui lit tressaillir la malade et lira Gontbier et Bernard de leur douloureux abattement, A la vue du centenaire, ils se levèrent aussitôt et le saluèrent en silence.

— C'est l'illuslie Bertren! c'est Isidoro! dit Maria avec une joie naïve en taisant quelques pas au-devant d'eux.

Bien que ces paroles eussent été prononcées en lunjjue catalane, ce nom d'isidoro parut frapper Cornélie.

— Isidoro! notre sauveur! répéla-l-elle avec un sourire affectueux en chercliant à se soulever , qu'il soit le bienvenu.

Isidoro la regarda en silence avec un morne désespoir.

— Elle est mieux, lui dit Maria à voix basse; ma mère lui prépare une potion qui doit la guérir bientôt...

— Serait-il vrai, Maria? demanda Isidoro en se rapprochant de sa fiancée.

— Oui , oui; ma mère assure que dans deux jours Télrangère pourra conlinuer sans danger son voyage.

Isidoro la repoussa brus(iuemenl, sans que Maria comprit la cause de celte inq)atience, et il retomba dans sa morne et silencieuse contemplation lie la malade.

Pendant ce tenq)s , Bertren a\ail pris place auprès des étrangers; il leur avait adressé (jucl-

ques mois de politesse en français , qu'il parlait cependant avec moins de facilité qu'Isidoro.

— Nous avons contracté envers vous et votre petit-lils , monsieur, répondit Gontliier d'un Ion mélancolique cl plein de cordiidité, une dette de reconnaissance que nous ne pourrons jamais acquitter; nous vous devons la vie, à vous et à lui, et, quoi qu'il arrive plus tard , soyez assuré que nous n'oublierons jamais le généreux dévouement d Isidoro et les soins dont on nous a comblés dans votre maison. Pourquoi faut-il, ajouta-t-il en jetant un regard plein de douceur sur sa fille , que ces soins n'aient jtas également profilé à tous ceux qui les ont reçus!

En même temps il se pencha sur le lit cl déposa un baiser sur la main brûlante de Cornélie , afin de dérober aux assistants de nouvelles larmes qui se montraient dans ses yeux. Involontairement le vieux Duba se sentit ému , et il éprouva un embarras inattendu à jeter nu milieu de celte scène de douleur les questions trop positives sur lesquelles il lui fallait cependant une

réponse immédiale. Ileureusemenllepère Gonlliicr lui fournil lui-niùme l'occasion qu'il cliercliîiit. Parvenu ù niailriser son émotion , ii reprit avec i)lus de calme :

— Pardonnez, monsieur, à un niallieurcux père qui ne sait j)lus être courageux à la vue des soulfrances de sa fille chérie... mais j'ai appris déjà que notre séjour chez vous était contraire à \()S lois et que vous a\iez pris conseil de voire gouvernement sur la manière dont nous devions être traités; c'est sans doute cette décision suprême que vous venez nous communiquer...

Parlez, monsieur , je suis prêt à me soumettre, sinon sans douleur, du moins sans colère à toutes les exigences de votre pays. La résignation doit être la première qualité de ma nou\elle condition.

— Cette résolution est sage, monsieur, dit lîertren , enchanté intérieurement que 1 étran- };or lût ainsi venu au-dovnnl d'une explication; mais j'espère que vous n'en aurez pas hesoin. Notre république est très hospitalière, et, du

moment qu'elle sera sûre que voire présence ne mécontentera pas Tune des grandes puissances qui sont ses protectrices, vous pouvez séjourner dans l'Andorre et vivre en paix dans ma maison, pour laquelle je sollicite d'avance cet honneur. Mais , avant de faire fléchir ainsi en votre faveur les lois qui depuis le grand Cari ont assuré l'existence de TAndorre, l'illustrissime conseil a hien le droit de vous demander qui vous êtes et les causes qui vous ont obligé à venir nous demander un asile.

— C'est-à-dire , reprit Gonthier avec un peu d'amertune, que votre république me repoussera si l'hospitalité qu'elle m'accorde peut devenir dangereuse pour elle! Mais n'importe! ajouta-t-il d'un air de réflexion, je vous dirai qui je suis. La position de votre pays est tout exceptionnelle parmi les nations de l'Europe, et le respect qu'on ressent partout pour les proscrits peut disparaître devant des considérations d'existence. Moi-môme j'ai fait trop de sacrifices à ma patrie pour oser censurer le patriotisme des autres. Je suis...

— Arrêtez, au nom de Dieu ! s'écria Bernard Alric en se levant; sonfjez à ce que vous allez dire! Monsieur Duha, continua-t-il en se tournant vers le centenaire , est-il absolument nécessaireque vous sachiez le véritable nom de mon respectable ami ? Pour moi je suis propriétaire dans l'Ariège et je puis compter sur le crédit de (juelques-uns des plus honorables habitants de ce département; conmie vous pouvez le voir, je me suis précaulionné d'un passeport en bonne forme pour l'Espagne ( et il tira de sa poche un j)apier qu'il présenta à Duba ), je suis donc parfaitement en rofjle avec les lois de tous les pays civilisés, et je ne doute pas que si j'eusse été prévenu plus tôt de notre voyafje en Andorre ,j aurais facilement obtenu pour mes compajruons et pour moi le permis de séjour qu'on exije de nous. Or, je puis affirmer...

— Jeune homme, interrompit lîertrcn Duba , l'inqiortance même que vous mettez à me cacher ce nom me fait craindre qu'il ne soit plus dan- {{creux pour nous ou moins honorable que je ne le voudrais; votre ami n'aura pas à vous re-

mercier de celle brusque in;ervcnlioii dans la conversation des vieillards.

— C'cstj)ourtant ce que je ferai, dit Gonlhier en pressant vivemenl la main du Ca-Golli ; bien que je ne puisse accepter le conseil que me donne Bernard, je le remercie de son zèle, mais je ne cacberai jamais mon nom quand il peut y avoir danger pour ceux qui me le demandent à Tignorer. Vous voulez savoir qui je suis et pourquoi je suis venu dans l'Andorre? continua-t-il avec dignité en se tournant vers Bertren Duba. Je m'appelle X***, je suis ancien député à la Convention nationale; j'ai quitté la France parce que mon nom, m'a-t-on dit, était porté sur une liste de proscription dressée par ceux qui gouvernent aujourd'bui ma patrie; je suis persécuté parce que, dans Texercice légal de mon mandat, j'ai cru devoir condamner à mort un roi accusé de trabison... Si j'ai commis une injustice, c'est seulement à Dieu et à ma conscience que j'en dois compte; aujourd'bui les bommes me punissent de ce que j'avais considéré comme un pénible mais rigoureux devoir. Ma maison

a été brûlée, mes hiens pillés par ce peuple dont j'avais voiilii l'éniuncipalion ; échappé avec peine au massacre , je suis venu demander asile à une population que je devais supposer amie de la liberté et de ceux qui 1 ont défendue... Monsieur le syndic de la républiquedelAndorre, voilà ce que je suis , et quels que soient aujourd'hui les ju[»emenls des hommes , je suis fier de jiion nom , de mes opinions et de mes actes ; \ous pourrez en informer ceux qui vous ont donné mission de m'inlerroger.

Une profonde stupeur accueillit celte révélalion. Le Ca-Goth avait baissé la tète d'un air consterné dès qu'il avait entendu prononcer le véritable nom de Tex-conventionnel ; Isidoro examinait son aïeul avec épouvante; Cornélie ellemême s'était soulevée péniblement sur le coude pour écouler.

— Ainsi donc, monsieur, reprit enfin Duba

avec embarras, vous étiez de ceux qui, en

quatre-vingt-treize, prononcèrent la renonciation

de la France à tous les droits féodaux, renoncia-

tion qui pensa être si funeste à l'Andorre, en rompant Téquilibre dans son gouvernement.

— Voulez-vous dire par là, demanda Gontliier d'un ton légèrement sarcastique, que vos concitoyens me garderont rancune de la part que j'ai prise à un acte solennel de justice?

— Ainsi, continua le centenaire sans paraître avoir entendu celte observation, vous étiez du nombre de ceux qui condamnèrent à mort un roi infortuné, dont le frère peut vous demander compte aujourd'hui du sang que vous avez fait verser,

— A moi et à ceux qui m'auront donné asile, n'est-ce pas? Je ne renie rien, monsieur, dans ma carrière politique, pas même les fautes, car elles étaient le résultat d'une conviction sincère.

Un nouveau silence suivit ces paroles.

— Eh bien, reprit enfin le personnage auquel nous continuerons de donner le nom de Gonthier, quand devrai-je partir, monsieur?

— Demain! dit le vieillard d'un ton sec en se levant.

no

Isidore fil un mouvement qu'il réprima aussitôt.

— Mais du moins, continua le proscrit d'un ton presque suppliant, on n'étendra pas jusqu'à ma fille et à mon ami la rifjoureuse mesure qui me repousse du territoire de l'Andorre l Seul je suis proscrit, seul j'ap[)orte avec moi le dan^jor qui me menace.... une jeune fille faible et malade a droit à des éfjards dans tous les pays du njonde! Je vous la confierai et vous ne me refuserez pas la consolation de penser, monsieur, <jue pendant que j'affronterai de nouveaux périls, elle sera en sùrelé auprès de vous. Beriiar<l me la ramènera dès qu'elle aura recouvré la santé, et peut-être un jour, dans des temps j)lus calmes, nous pourrons vous remercier des soins que vous aurez eu pour clic.

Le vieillard répondit d'un air simple et di|Tne à la fois :

— Si je sacrifie à la sùrelé de mon pays les droits de l'hospitalité, je no vnux pas moins vous prouver, monsieur, par tous les moyens possibles, combien ces droits sont sacrés pour nous,

cl combien il nous est pcnihlede les violer. Vous mo confiez votre fille, monsieur, je faccepte comme un précieux dépôt, je veillerai sur elle, je Taimerai comme j'eusse aimé une sœurdMsi- (loro. Votre ami pourra rester dans ma maison et donner des ordres comme moi-même, on lui obéira. Quant à vous, je vous ferai conduire sans fatifjue et sans danger jusqu'à Urgel en Espagne; j'ai là des amis qui vous tiendront caché jusqu'à ce que les circonstances aient changé pour vous et pour nous...

— Acceptez, monsieur, s'écria Isidoro, sortant tout-à-fait de sa gravité ordinaire et en joignant les mains ; acceptez ce que mon père vous propose. A Urgel, vous serez éloigné de quelques lieues seulement de votre fille; je pourrai chaque jour aller vous porter de ses nouvelles, et bientôt, jerespère, nous trouverons quelque moyen de vous réunir. .

Gonthier se tourna avec hésitation vers la malade, qui, de son côté, pendant cette conversation, avait tenu ses grands yeux noirs attachés sur lui.

— ' Je ne quitterai pas mon père, dussé-je en mourir! s'écria Cornélie en se soulevant sur son lit par un mouvement fébrile.

— Et moi je vous suivrai Tun et l'autre partout où vous irez ! dit Bernard de sa voix mélancolique et résignée.

— Quoi! ma fille, s'écria Gonthierdans une mortelle inquiétude, aurais-lu In pensée de m'accompaj^ner encore et me crois- lu assez égoï^ite et assez insensé pour le permettre? Non, non, pauvre enfant, tu as déjà trop souffert à cause de moi; j'ai commis une grande faute le jour où par faiblesse j'ai consenti à le faire partager mon exil... Non, Cornélie, ma chère Cornélie, il faut que tu restes ici ; quand tu seras entièrement rétablie, nous nous rejoindrons sans retard; mais te permettre de me suivre en ce moment, ce sera "t t'exposer à des périls [)lus grands que tous ceux que nous avons affrontés déjà... 11 faut que nous nous séparions demain pour un peu de temps, ma blon-ainiée, et je le prie, je t'ordonne do ne pas l'opposer à cette séparation.. .

Mais Cornélie clail douée naturellement, çoni-

iiîc nous Tavoiis dit, d^une bonne dose d'exaltalion et d'opiniâtreté; la fièvre qui la dévorait donnait peut-être encore à ces sentiments un nouveau dejifré d'énergie, et'elle dit d'une voix ferme en se dressant sur son séant :

— Excusez-moi, mon père, mais si j'avais pu penser, en vous suivant, que je reculerais devant chaque obstacle qui s'élèverait sur notre chemin , loin de vous demander avec tant d'instance à partager votre exil, je fusse restée en France, où des familles amies m'avaient promis appui et sécurité. Ne me parlez donc pas de séparation, car elle serait pour moi le pire de tous les maux, et si vous cherchiez à me tromper par une feinte, vous savez bien que vous me jetteriez dans un désespoir plus périlleux que ce voyage même. Qu'est-ce après tout que ma maladie présente? Un peu de fièvre qui aura cessé demain peut-être et qui me laissera toujours la force de voyager en cncoletpardes routes moins difficiles que celles que nous avons suivies déjà. Cette bonne dame, qui a pris de moi tant de soin (et elle désigna Belsamet), me préparc une potion

qui, d'ici à déniai ji, m'aura entièrement guérie. Je vous suivrai, mon père, je vous suivrai.

En même temps elle retomba épuisée sur son lit. Le centenaire se dirigea vers Belsamct, qui, lasse d'écouter une conversation à laquelle elle ne pouvait rien comprendre, s'était remise à extraire et à mélanger les sucs des diverses plantes qui devaient, disait-on, rendre la santé à Cornélie.

— Est-il vrai , demanda le vieillard à voix basse , que la vertu de ces simples soit assez grande pour guérir promplemcnt cette jeune fille?

— Sans doute , répondit la vieille en rechignant, à moins que ces Français ne soient d'une autre espèce que les bonnes gens do l'Andorre.

— Et ce filtre est-il prêt? Pouvez-vous le présenter de suite à la malade? Je sais , Bolsamet, combien vous êtes habile en médecine pratique, et j'ai toute confiance en vous.

— Écoutez , maître Duba , dit Belsamct en hochant la tète, je crois que vous avez un aussi

I8{ {jrand désir que moi de voir ces étrangers quitter votre maison et le pays ; et cependant je n'ose pas encore faire prendre cette potion à celle qui est là-bas...

— Pourquoi donc?

-— Elle est d'une faiblesse extrême, et l'elTet de cetle décoction sera si violent que je craindrais... J'aimerais mieux attendre h demain.

—•Mais c'est demain qu'il faut qu'elle parte.

— Elle ne partira pas, dit en catalan une voix fortement accentuée.

Bertren et la vieille Andorrane se retournèrent avec étonncment. Isidoro était debout devant eux, la tète droite, l'œil enflammé, presque menaçant.

— Elle ne partira pas, répéta-t-ii avec une sombre énergie, ou bien le jour où ces étrangers quitteront la maison de mon père, je la quitterai aussi et je n'y reviendrai jamais.

Bertren Duba, pour la seconde fois de la journée, venait de se heurter à une volonté inflexible dont jusque-là il n'avait pas même sou])çonné

rexistencc. Cependant il essaya encore de faire valoir son autorité.

— Kidoro, ninllieurcux jeune homme, dit-il avec force, d'où te vient tant de hardiesse que tu oses m'imposer des conditions? Quel sort ont jeté sur toi ces étrangers pour que tu leur sacrifies le respect que tu dois aux ordres du grand conseil de TAndorre et aux miens?

Mais Isidoro ne courba pas le front sous les reproches du centenaire et répondit sans changer d attitude :

— Grand-père, vous êtes maître dans cette maison et ma voix ne peut s'élever qu'après la vôtre; notre loi ne m'accorde aucun droit de maîtrise et de propriété avant que j'aie pris une femme, et il va dépendre de vous que je n'en prenne jamais. Je ne puis donc retenir ici par ma seule autorité les étrangers que j'y ai introduits, qui étaient mes hôtes avant qu'ils fussent les vôtres , pour qui j'ai exposé ma vie avant nicnic que vous les eussiez vus; mais je puis au moins disposer de ma personne, et je vous jure, grand-père, conljnua-t-il en étendant la main

d^un air solennel, que si ces étrangers quittent demain cette maison, je m'armerai de ma carabine et je les suivrai, pour les protéger et les défendre, en quelque endroit qu'ils aillenl. . Je quitterai avec eux mon pays, comme un pays inhospitalier et maudit, sans retourner la tète pour le voir une dernière fois, et le vieux nom des Duba pourra s'éteindre dans l'Andorre avec

vous

• — Oh! tu ne voudras pas, tu n'oseras pas faire cela? balbutia le centenaire, et ton mariage et ta fiancée?

— Ma fiancée? elle est riche, elle est belle, elle trouvera un mari plus capable que moi de la rendre heureuse.

— Mais ce serait nous outrager d'une manière sanglante! dit Belsamet non moins émue. Que vous a fait ma pauvre Maria?

— Ne venez-vous pas de dire que si cette jeune étrangère prenait votre breuvage aujourd hui, elle pourrait en mourir? Que vous a-t-elle fait pour que vous risquiez sa vie par une fatale précipitation?

— Isidoro, dit le vieux Bertrcn à voix basse, je m'humilie devant toi, car je sais ce que vaut un serment... Qu'exirres-tu ?

— Que ces 6tran{jers puissent encore rester trois jours ici, dit le jeune Duba après un moment de rédoxion; j'espère que dans cet intervalle ils auront pu ou rétablir leur santé ou obtenir la permission de séjourner légalement dans l'Andorre.

— Et si je prends sur moi de les garder, tu no penseras plus à abandonner un vieillard dont tu es toute la joie et toute Tespérance?

— Non.

— Tu épouseras Maria Belsamel au jour convenu?

— Oui, répondit Isidoro d'une voix si faible qu'on put à peine l'entendre.

Bertrcn Duba s'avança brusquement vers les étrangers, qui pendant cette conversation s'étaient concertés à voix basse sur le parti qu'ils avaient à prendre.

— Messieurs, dit le centenaire avec effort, les instances de mou petil-lils Isidoro l'euiporlenl

sur les impérieux devoirs de mon palriotisme ; d'ailleurs la jeune dame ne peut partir demain sans le plus grand danger... veuillez donc rester trois jours encore près de nous : je supporterai les conséquences de ce retard devant lilluslrissime conseil souverain.

Gonlliier et Bernard remercièrent poliment le vieillard.

— C'est encore à ^. Isidoro que nous devons cette faveur, dit Cornélie en jetant un regard plein de reconnaissance sur le jeune Andorran.

Une expression d'orgueil et de joie se peignit sur les traits d'Isidoro; mais il s'adressa à Bernard AIric et lui dit rapidement :

— Ne m'avez-vous pas dit, monsieur, que vous pouviez rentrer en France quand vous le voudriez, et que vous espériez avoir assez de crédit pour obtenir du viguier français l'autorisation de résider dans l'Andorre?

— Oui sans doute.

— Eh bien! croyez-vous que, pour assurer la tranquillité de votre ami et de sa lille, vous aurez

^80 la force de voyager à cheval pendant deux jours et dans des chemins difflciles?

— Je ferais bien 1)1lis pour être utile à mes chers compagnons de voyage, dit le Ca-Goth avec chaleur.

— Alors écoutez- moi ; les passages des Pyrénées que nous avons parcourus il y a deux jours sont fermés sans doute maintenant; mais le col de Puymoreins doit être libre encore. Je vais vous donner un cheval et un guide exercé qui vous conduira à la frontière... Vous rentrerez en France, vous vous présenterez à Tilluslrc viguier français, M. de R..., qui réside en ce moment à Pamiers , dans l'Ariège; vous emploierez tous les moyens pour obtenir de lui Tautorisalion qu'exige le conseil souverain, et vous pourrez être de rolour ici avant le délai de trois jours que vient de lixcr mon grandpère.

— Ce plan est parfait, dit le père Gonthier, mais, mon pauvre Bernard , vous êtes encore bien faible pour entreprendre un pareil voyage?

— Je suis prêt, s'écria Bernard en se levant,

le temps est précieux, et je veux, si cela est possible, partir à l'instant môme.

— Je vais donner les ordres, dit Isidoro on s'inclinant devant son aïeul, qui par un signe accorda l'autorisation qu'on lui demandait tacitement.

— Merci , monsieur Bernard, dit Cornélie d'un ton affectueux, nous allons encore contracter envers vous une nouvelle dette de reconnaissance!

— Mademoiselle, répondit Bernard en baissant d'un air de modestie mélancolique ses yeux bleus et humides, afin de mériter tout le bonheur qui m'est promis pour l'avenir, je ne puis, hélas! vous donner que du dévouement...

Isidoro les regardait l'un et l'autre d'un air stupéfait.

— Quoi! lui dit à voix basse le père Gonthicr, qui remarqua son étonnement, vous ne savez pas que Bernard Âlric est le fiancé de ma fille?

— Son fiancé ! s'écria le jeune Duba en reculant d'un pas.

A cet éclat (le voix, tous les yeux se fixèrent sur lui.

— Ali ! je vois ce que c'est, dit Gonlhier en souriant; les républicains de TAndorre ne peuvent comprendre que j'aie promis ma fille à un Iionnnedont lu race était autrefois notée d'infamie dans ce pays.

Isidoro était resté immobile, les bras pendants, la tête penchée sur la poitrine. —Elle Taime! pensait-il.

Puis, se redressant convulsivement et remarquant que Bernard pressait doucement la main deCornélieen signe dadieu, il s'élança vers lui et l'entraîna avec violence en disant d'une voix entrecoupée :

— Venez I... mais venez donc!

Ve» préparatifs.

L'habitation des Duba était située, comme nous Tavons dit, en avant d'un hameau de quelque importance où demeuraient Belsamet et sa fille, la fiancée d'isidoro. Ce hameau, qui se composait d'une douzaine de maisons dominées par le clocher en ardoises de l'église paroissiale, était situé à quelque distance de la Tristanza, gave impétueux qui va se jeter dans un affluent de TÈbre. Tout à Tentour se dressaient de grands rochers de grès rouge qui semblaient

menacer le passant de leurs pitons aériens, et

par-dessus ces pitons, de quelque côté que se portât le regard, on apercevait les hautes montngnes blanches de neige qui formaient comme une ceinture à la vallée. Cependant^ le paysage avait conservé les grâces sauvages qu'allait bientôt lui enlever Thiver. Le sol était presque partout couvert de verdure ; des bouquets de lièges et de chênes ornaient encore les bords ravagés du torrent, et des forêts de snpin se détachaient en noir sur les teintes bleuâtres de Tiiorizon.

D'ordinaire ces campagnes étaient désertes ot silencieuses; cependant le soir du cinquième jour depuis Tarrivée de nos héros en Andorre, au moment où le soleil se couchait derrière les pics glacés de la Pla, elles présentaient un aspect inaccoutumé. La solitude s'était peuplée tout à coup et les abords de la vallée ainsi que la vallée elle-même étaient couverts de montagnards et de montagnardes, les uns à pied, les autres à cheval ou à mulet, mais tous revêtus de leurs plus beaux babils, tous joyeux et bruyints, qui se dirigeaient vers le village. On n'a pas oublié que le lendemain devait être célébré le ma-

riage crisiJoro Duba avec Maria Belsainet , et il semblait, à voir raffluenec des invités dès la veille, que tous les habitants de FAndorre dussent se trouver à la fête.

11 est vrai que par la splendeur et l'inimensilé des préparatifs, Bertren Duba semblait avoir voulu que les noces de son petit-iils laissassent bien loin derrière elles celles de Gamache-lelliclie dans Don Quichotte. C'était la même profusion et le môme mépris pour la dépense, c'était la même hospitalité large et franche à tous venants. Aussi y avait-il déjà dans la foule des gens de toutes les conditions connues dans l'Andorre. I.es mineurs qui exploitent les mines de fer de ces montagnes se faisaient reconnaître à leurs mains et à leurs visages bronzés, à leurs costumes de drap brun ; les patres, aux vêtements bariolés de rouge et de vert, étaient chamarrés de rubans et disparaissaient presque sous les quincailleries brillantes, que les Catalans paraissent aimer autant que les sauvages de la mer du Sud. Les contrebandiers, reconnaissablcs à leurs larges pantalons de velours, à leurs

pcUles vestes bleues garnies de boulons de ini-tal en forme de grelots, descendaient des hauteurs avec toute leur famille, la femme envelop[)ée dans son grand voile écarlate, les enfants complètement vêtus peut-être pour la première fois de leur vie; mais les pistolets avaient disparu de la ceinture rouge de ces dignes commerçants^ et s'ils portaient encore leur formidable carabine rayée, ce n'était que pour en faire de temps en temps des décharges pacifiques en Thonneur des futurs époux. On s'appelait de montagne à montagne, on se reconnaissait à des signes particuliers ; les Andorrannes, femmes et jeunes filles n'avaient plus à la cciniure de leur tablier celle éternelle quenouille qui est Toccupation de tous leurs instants. Du haut de leurs cacolets elles jelaient de joyeux défis aux beaux danseurs qui cheminaient à côté d'elles; des éclats de rire, des sons de hautbois et de flûte, detidétonnations suivies de grands cris poussés à la fois par vingt robustes poitrines, étourdissaient l'écho des rochers et dominaient le sourd murmure de la ïristanza. Seulement quand venait à passer quel*

que {jros personnage velu à la mode de France, et pourvu d'un chapeau rond différend du sombrero espa(]nol, on se taisait respectueusement, on se plaçait sur le bord du chemin ou du sentier pour faire place à cet important voyageur, dont le costume pourtant ne pouvait guère rappeler que coliii dun marchand de bœufs français; on saluait avec la politesse la plus scrupuleuse le chapeau (c'est ainsi que l'on nonnne dans les montagnes le bourgeois campagnard) ; car ce personnage était le plus souvent un consul, un honorable bailc ou tout au moins un membre de rillustrissime conseil souverain qui venait honorer de sa présence les noces du petitfils du vieux Duba.

Mais le coup-d'œil le plus brillant et le plus animé était celui que présentaient 1 habitation et le terrain avoisinant. Comme on avait prévu à l'avance Timpossibilité de recevoir tant de personnes dans la maison, malgré son étendue, on était occupé en ce moment à achever un vaste hangar couvert de chaume qui devait servir à la l'ois de salle de bjuujuot cl dt' salle de danse. Ce

hangar, fait en poutres de sa} in fraîchement coupées, s'élevait à cinquante pas en avant de la maison, sur un emplacement autrefois couvert de gazon, mais qu'on avait récemment aplani et battu vigoureusement de manière à en faire une sorte d'aire unie et solide. Des orcheslrcs rustiques s'élevaient à l'entour, ainsi que des fourneaux gigantesques où l'on devait faire rôtir des bœufs entiers. Déjà au milieu des tra\ailleurs, qui mettaient la dernière main à Tédificc improvisé, qui dressaient les longues tables du banquet, qui ornaient de guirlandes de chêne les arceaux de la salle, allait et venait en tumulte une foule curieuse et bruyante. Des parties de quilles, ce jeu si cher aux montagnards, s'ét lient engagées sur divers points; les mères jasaient assises sur des poutres encore sans emploi qui jonchaient le sol; les jeunes filles faisaient les coquettes avec des galants enrubanés, et les ménétriers donnaient des aubades en plaçant l'exlrémité des hautbois et des galoubets presque sous le nez de celles à qui ils voulaient faire honneur.

La maison elle-même semblait être un oaravensérail ouvert ;'i tous. Les vastes étables, dont on avait pourtant envoyé les habitants ordinaires chez les voisins ou dans les parcs des montagnes, regoroeaient de chevaux et de mulets étrangers, car les Duba, dans leur hospitalité féodale, hébergeaient à la fois bêtes et gens. Aussi c'était un piétinement, un brouliaha assourdissant dans la cour principale; on entendait par moments les mugissements des taureaux et les cris plaintifs des moutons que Ton égorgeait pour le banquet du lendemain. Dans la salle commune, Bertren, en costume de cérémonie, recevait ses 'hôtes les plus importants; c'était là que les {jraves personnages, que nous avons déjà désignés sous le nom de chapeaux, s'étaient réunis sous la présidence du centenaire, et parlaient politique en buvant du vin de Roussillon dans de véritables gobelets de verre, achetés tout exprès pour celte solennité. Quant aux botes diine condition inférieure, après être venus saluer le maître du logis, ils se retiraient respectueusement, comme indignes de figurer dans celle

illustre société, et ils allaient se mêler aux groupes tumultueux qui s'agitaient devant la maison. A travers ces groupes se promenait, appuyée sur sa mère, la jolie Maria, la reine de la fête. La pauvre enfant semblait folle d'orgueil et de joie, saluant tout le monde qui se pressait autour d'elle avec force compliments et souhaits de prospérité, remerciant d'un signe les ménétriers donneurs d'aubades, riant desdétonnations d'armes à feu que l'on tirait , pour comble d'honneur, presque à ses oreilles. Elle ne semblait pas songer à autre chose en ce moment qu'au bonheur d'être la plus belle et la plus enviée, et cependant une sombre inquiétude était peinte sur le visage de sa mère. La vieille Belsamct répondait à peine par un mot distrait ou par un signe de tête aux félicitations de ses parents et de ses amis. Son regard triste se promenait sur cette foule bruyante comme pour y chercher quelqu'un qui aurait dû se trouver là, et qui ne s'y trouvait pas... Depuis le malin, Isidoro Duba était parti pour aller à la chasse au chamois.

Un peu à Técart, sur un tertre qui était destiné à supporter le lendemain le but du lir à la cible, étaient assis isolément deux personnages qui examinaient avec intérêt chaque épisode de ce tableau mouvant et animé : c'étaient Gontbier et sa fille Cornélie. Tous les deux avaient repris le costume monta>jnard qu'ils portaient en arrivant dans TAndorre, aiin de ne pas attirer l'attention ; et cependant, soit que le nom et les qualités de rex-conventionnel fussent déjà connus, soit que la beauté remarquable de la jeune Française fit contraste avec les traits un peu rudes et halés des Andorrannes, on se montrait de temps en temps les étrangers et on chucliottait en les regardant de loin, sans oser toutefois troubler leur solitude.

Cornélie, quoique un peu pale et évidemment d'une grande faiblesse, ne se ressentait plus de la fâcheuse maladie qui avait des caractères si alarmants trois jours auparavant. Cette maladie, provenant d'une fatigue excessive et qui se fût aggravée nécessairement par des fatigues nouvelles, avait cédé devant le repos et les soins

les plus empressés; la force d'urne de hi jeune fille et la bonté de sa constitution avaient contribué autant que tout autre chose à un rétablissement si subit. La potion de Belsamet, prise en temps convenable, avait arrêté la fièvre. Bref, depuis la veille Cornélie s'était sentie assez de force pour se lever, et le désir de voir les apprêts de la fêle aussi bien que celui d'échapper à l'effroyable tumulte qui remplissait la maison, Tavait engagée à venir, accompagnée de son père, occuper ce petit poste d'observation.

Depuis quelques moments ils examinaient ce tableau, et Cornélie gardait le silence, bien que Gonthier lui adressât par intervalles les réflexions politiques ou morales que lui inspirait cette scène. Les paroles frappaient son oreille sans arriver jusqu'à son intelligence, et ce fut seulement quand il prononça le nom d'Isidoro que la jeune fille tressaillit et qu'elle demanda d'un air distrait :

— Isidoro! Que dites-vous, mon père, déco jeune homme?

— Je dis, ma fille, qu'il est bien étrange de ne

pas voir ici IsiJoro dans un [)areil moment , et que je ne suis sans doute pas le seul à le remarquer. J'eusse pourtant voulu diro adieu à ce brave garçon avant notre départ, et je crains qu'au milieu de cette coliue il ne nous soit pas possible de lui parler.

— Mon père, dit la jeune fdle sans paraître avoir compris le sens de cette observation, il est donc sûr que nous partons demain?

— Demain malin au lever du jour, ma fille, il faudra que nous soyons en roule pour Uqjcl en Espagne; le voyage ne sera que d'une journée, et j'espère qu'il ne te fatiguera pas trop. ï.c vieux Duba a déjà donné ses ordres en conséquence ; Pedro, son factotum, nous accompagnera jusqu'à notre destination et sera cbargé j)ar son uiailrc de recommandations verbales. J'eusse voulu rester un jour ou deux de plus, soit pour attendre ce pauvre Bernard, qui ne lardera pas à revenir, soit pour te donner le temps de reprendre un peu de force ; mais cette fois nous ne pouvons absolument obtenir aucun délai. 11 parait que le conseil de TAndorre est

très sérieusement inquiet de ma présence sur son territoire, et de sévères reproches ont déjà été faits au vieux Duba pour sa condescendance à notre égard ; leur pauvre petite répuljlique de coquille de noix est si fragile, que je comprends réellement leurs alarmes pour le moindre motif. Enfin, mon enfant, puisque te voilà mieux, il n'y a plus d'objection sérieuse à notre départ. Tu as pris congé sans doute de cette jolie paysanne qui épouse le fils de notre hôte et de la vieille femme qui est, je crois, sa mère? Tu leur devais des remerciements pour les soins qu'elles t'ont prodigués dans ta maladie.

— D'après vos conseils, je leur ai offert le peu de bijoux que j'emportais avec moi, et la jeune fille m'a paru les accepter avec le plus grand plaisir, si j'en juge du moins par ses gestes et l'expression de ses traits, car nous n'avons pu échanger une seule parole. Quant à la mère, elle n'a accepté mes dons qu'avec une sorte de défiance, et on eût dit qu'elle craignait pour elle et pour sa fille quelque maléfice.

— Celle fonimc , Coniélie, m'a semblé avoir pour loi plus de zèle que d'affection. Ou je me IrorBpo fort, ou elle a quelque motif secret pour (lésii-er noire départ prochain.

La jeune fille ûl un geste d'indifférence.

— Quoi qu'il en soit, reprit Gonthier, demain nous ne générons plus personne ici ; cl en vérité , si ta santé ne me donnait aucune inquiétude et si je ne craignais pas que Bernard n'eût beaucoup de chemin à faire pour nous rejoindre, je quitterais cette maison et peut-èlrc TAndorre sans regret. Ce vieux Duba est rempli de préjugés, et il m'a clairement fait sentir qu'il ne nous accordait l'hospilalilé que par force. Ce n'est pas là l'accueil que j'avais espéré en venant dans cette vallée. Ce mot de république m'avait séduit, et je ne m'attendais pas à être reçu presque en ennemi...

— ^Ne parlez pas ainsi , mon père, dit Cornélie avec chaleur; car vous oubliez quels services immenses nous a rendus le petit-fils de notre hùle; souvenez-vous de ce voyage pénible.

de toutes ces preuves de dévouement sans bornes que nou's a données Isidoro !

— Tuas raison, ma fille, nous avons réellement des obligations infinies à ce jeune homme , car je crois que si nous sommes restés ici ces derniers jours, c'est à son influence seule que nous le devons. Mais as-tu remarqué , comme moi , que pendant ces trois jours , Isidoro a semblé nous fuir, comme il fuit le reste du monde , et qu'il passe son temps ù chasser dans les monlagnes , sans paraître se douter qu**!! se mariera demain et que tout le pay^ est convié à la fêle?

— Avez-vous oublié l'aveu qui lui échappa , dit Cornélie en baissant la voix, pendant que nous errions avec lui dans les montagnes? il n'aime pas sa fiancée, qui m'a paru pourtant une douce et bonne créature, et c'est seulement pour obéir aux mœurs du pays et aux désirs de son fjrandpère qu'il a consenti à épouser Maria.

— Qui se serait douté, reprit le père Gonlhier d'un air pensif, que chez cette population de patres et de laboureurs qui semble devoir s'é-

loigner si peu de la loi primitive, on retrouverait ces monstrueux abus de droit d'aînesse , ces préjufjés de caste, cet éîroisme de famille , qui devraient appartenir seulement aux civilisations déerôpites? Voilà cet Isidoro , jeune homme do cœur et de sens, et (pii [)cnse à lui seul plus qu'une grande partie de la nation Andorrane ensemble , obligé d'épouser une jeune fille qu'il n'aime pas , parce que, selon l'usage, les familles et les fortunes se conviennent , parce qu'un aïaul jaloux de voir perpétuer sa race, exige ce sacrifice, tandis que ce pauvre garçon renonce peut-élre à une autre femme qu il aime...

— lien aime une autre! demanda Cornélic en attachant son œil noir sur celui de Goiithier; vous croyez, mon père, qu'il aime une autre femme?

— Moi! ma fille, je l'ignore absolument, dit le vieillard avec étonnement.

Un silence embarrassé suivit ces paroles ; comme il se prolongeait, Cornélie, peut-èlro pour écha|)per aux observations de son père,

dont elle connaissait toute la perspicacité, reprit d'un air tranquille, en désignant du doi{{t trois individus déguenillés qui faisaient tache au milieu des costumes éclatants des Andorrans :

— Puisque notre départ est prochain , mon père, avez-vous songé au parti qu'il fallait prendre à l'égard de ces malheureux bohémiens ?

C'étaient en effet Diego et ses deux compagnons, qui, avec leur sans-façon ordinaire, s'étaient mêlés aux nombreux invités. Diego , quoiqu'il fut loin d'être guéri de sa blessure , se promenait fièrement dans la foule , le bras soutenu par une écharpe rouge, ne paraissant plus songer à un mal qui, pour toute autre organisation que son organisation de granit , eût pu avoir les suites les plus graves. 11 faisait le beau avec les Andorrans et les Andorranes , et , autant que pouvaient en juger Gonthier et sa fille, il était parvenu à se concilier l'affection des unes et des autres, en tirant de la simple inspection de leur main des horoscopes qui faisaient rire à gorge déployée les joyeux assistants.

A son tour Gonthier resta quelques secondes

sans répondre ; puis sortant tout-à-coup de sa rêverie :

— Oui , oui , j'ai songé à ces bohémiens , rcpril-il; ils nous accompagneront à Urgel. Bien qu'il y ait eu beaucoup à redire dans leur conduite, nous ne devons pas oublier qu'ils nous ont été de la plus grande utilité dans ces défilés remplis de neige , et peut-être sans leur secours tout le dévouementd'Isidoro nous eût été inutile. Aussi j'ai résolu de les récompenser de la manière qui leur sera le plus agréable. J'ai causé hier avec ce Diego, notre ancien guide, et je suis parvenu , après fo;ce détours, à lui arracher la vérité au sujet des événements de notre voyage dans les Pyrénées; il a avoué que lui, Diego, espérait que le passage serait impraticable pour nos montures , sinon pour nous , et dans le cas où nous aurions été disposés à traiter à boa compte du prix de nos chevaux pour continuer le voyage à pied , ses compagnons étaient tout portés pour conclure le marché. Comme ces gilanossont presque tous maquignons experts , je leur ai promis, quand nous serions à Urgel, do

leur abandonner ces animaux qu'ils ont tant convoités et je les ai comblés de joie. Ils ont déjà formé à eux trois une société commerciale pour la vente de ces chevaux qui, disent-ils, doivent faire leur fortune... nous sommes sûrs maintenant de leur fidélité pour le peu de temps qui nous reste à passer ensemble , et plus j étudie ces malheureux, plus je suis convaincu qu'en s'y prenant bien on pourrait les faire rentrer dans la condition commune , plus... Mais tu ne ne m'écoutes pas... A quoi penses-tu donc, ma chère Cornélie ?

La jeune fille tressaillit.

— Mais à rien 1 à rien , mon père!... Je regardais cette pauvre Maria que vous voyez làbas, appuyée sur sa mère... Elle parait si fière, si heureuse, et cependant...

— Et cependant son fiancé ne Taime pas! N'est-ce pas là ce que tu voulais dire , ma fille? Oui, c'est une triste rédcxion ; mais heureusement le jour où , après tant de traverses , tu seras unie à ce bon Bernard Alric , personne no pourra en faire de pareilles! car il t'aime,

lui, et toi, j'en suis certain, lu raimcras aussi...

— Peut être... je Tespère du moins , dit la jeune lille en se détournant un peu pour cacher son embarras.

— Mais , mon enfant , reprit Gonthier en pesant cliacune do ses paroles et en étudiant avec la plus minutieuse attention les traits de sa fille, si lu n'as pas encore pour lui toute raflection que je désire, il csl toujours sûr que tu n'éprouves cette afïc'ction pour nul autre?...

— Mon père, dit Cornélie de plus en plus trouMée , vous savez assez quelle est ma franchise; vous m'avez prémunie de bonne heure contre ces faiblesses et ces hésitations qui causent parfois de grands malheurs; ne redoutez donc de moi aucune dissimulation ni envers vous ni envers Bernard. Le jour ou les senliments que je crois pouvoir appeler reconnaissance , admiration , pilié , me sembleraient devenir des sentiments plus tendres, je vous le dirai à vous et à celui (jue vous m'av<'z choisi pour époux; je vous prendrai I un cl I autie pour juges et pour conseils...

— Explique-loi, nioncnfanl, dit le vieillard inquiet; est-ce que lu éprouverais pour quelqu'un des sentiments de nature à te faire craindre...

— Mon père, interrompit la jeune fille avec vivacité en désignant un homme qui s'avançait à quelque distance, le voici.

— Qui donc? demanda Gonthier en rej^^ardant autour de lui, Bernard? mon cher Bernard?

— Non , mon père , dit Cornélie en baissant la voix et en rougissant , lui , Isidoro!

Le vieillard se mordit les lèvres et regarda dans la direction indiquée. C'était en effet Isidoro qui venait de se montrer au détour dun sentier qui descendait des montagnes. Il avait à peu près le costume qu'il portait lorsque les voyageurs Pavaient rencontré dans les Pyrénées; comme ce jour-là il revenait de la cha'^sc , bien qu'aucun isard et aucun coq de bruyèie n'attestât son adre.-^se ordinaire dans cet exercice. Son manteau à capuchon était rejeté négligemment en arrière et laissait voir le cano'^ '^villant de sa

carabine, qui n'avait peut-être pas servi delà journée. Le jeune Andorran marchait avec lenteur , la tête baissée , et il ne semblait rien voir et rien entendre de ce qui se passait autour de lui.

Cependant, arrivé à quelques pas de Tendroit où étaient réunis tant d'étrangers , il s'arrêta brusquement. H rejjnida d'un air étonné celle foule pétulante, comme s'il eût cherché dans sa mémoire la cause dece rassemblement inaccoutumé devant sa demeure; puis, revenant enOn au souvenir de la vérité, il fit un mouvement comme pour s'enfuir vers les montajjnes. Mais avant qu'il eût fait un pas, "sa volonté avait chanijé d'objet ; cédant sans doute à des considérations nouvelles, il ramena précipitamment sa cape , afin de cacher ses traits , et il s'avança vers la maison , espérant peut-être, à la faveur du crépuscule, qui devenait de plus en plus sombre , être pris pour quelque invité de peu d'importance et rentrer sans être aperçu.

Or, pour exécuter ce |)rojet sans se heurter à chaque instant à (juclques-uns des groupes qui

encombraient les aljords de la maison , le jeune chasseur dut se rapprocher du tertre sur lequel avaient pris place Gonlhier et sa fille, et passer seulement à quelques pas d'eux. Arrivé tout proche , il les reconnut ; mais , pensant sans doute que son incognito n'avait pas été trahi pour eux non plus que pour le gros de la foule, il continua sa marche vers la maison.

Tout à coup un grand tumulte s'éleva parmi les Andorrans; des imprécations, des jurements et des menaces se firent entendre mêlés à des cris de détresse. Bientôt la foule s'entr'ouvrant laissa voir le bohémien Diego qui se débattait avec effort entre les mains de quelques robustes montagnards à qui il avait snns doute fait injure. C'était sur lui que les bras étaient levés, c était à lui que s'adressaient les menaces, etdéjà malgré sa blessure, qui eût dû inspirer un j)eu de pitié à ses persécuteurs, il avait reçu bon nombre de horions qu'il cherchait pourtant à éviter de tout son |)Ouvoir. A quelques pas , Maria tout en larmes se désolait, tandis que sa mère, le visage enllammé, parlait à la foule avec

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