INFECTION DE L'UNIVERSITÉ
En soulignant la fomentation de la sensibilité qui résulte de l'enseignement de son ordre, le Père de Cézambre ignorait la cloacité du collège laïque.
Chez les jésuites, on aime ; chez les universitaires on se salit : il y a de fréquentes passions dans un collège Saint-Joseph ; on ne verrait que du vice aux maisons de l'État. Parmi les œuvres mort-nées de 1789, l'enseignement officiel français tombe à vue d'observateur sous le mépris de ceux qui l'ont subi. Certains qui ont déserté le professorat, venus dans les lettres, ont révélé une bassesse d'âme à l'About, une mesquinerie d'esprit à la Sarcey.
La valeur morale de l'universitaire s'assimile à celle de l'officier: l'un et l'autre obéissent à une consigne: tous deux, comprimés par une discipline de brute, font peser au-dessous d'eux un joug inintelligent et infécond. En attribuant la plus haute capacité aux régents laïques, on les voit encore incapables d'éducation ; elle
l'androgyxe
se fait avec le cœur: et quel plaisantin dirait que le pion aime sa div ision et le professeur sa classe. Ce sont des artisans, des manouvriers, des gens loués pour la glèbe pédagogique : ils ont avalé des programmes et ils font avaler ces mêmes programmes. On entraîne pour Chantilly-baccalauréat ouCentrale-Longchamp, on n'élève pas, chez l'État, parmi lesRamollotde laculture.
Entre des surveillants pris parmi les déclassés, les aigris de la misère en habit noir, et des professeurs, la plupart petits bourgeois absorbés par la famille sinon par leurs efforts vers le doctorat et l'agrégation, l'enfant se trouve livré à des égoïsmes sans lumière.
Quant à la moralité de ceux que n'absorbe pas leur ménage, tout le monde sait que la majeure partie des pions et des professeurs célibataires sont d'une vertu quelconque.
Le proviseur n'est jamais qu'un chef de bureau ; et au vrai voilà de la caserne moins la prison et les fusils du conseil de guerre.
Au lieu de cette basse entreprise de commerce, parfois infâme, quant l'esprit en est libre penseur comme aujourd'hui, l'enseignement congréganiste a pour représentants des hommes garantis parleur noviciat et le costume qu'ils portent, des hommes sans ambition, sans famille et libres de donner tout leur cœur à leur rôle : lors, le pédagogue devient un artiste en pédagogie : le surveillant jésuite est souvent un psychologue prodigieux. Vous ne le verrez jamais tomber dans l'idiotie militaire; il manie chaque élève d'une sorte appropriée,
CHEZ LES JÉSUITES
flattant l'un, calmant l'autre ; parlant des vacances, de la mère, de Dieu ou de sucre d'orge, suivant le petit individu à diriger.
Supposez un potache qui pleure, languit et se désespère loin de la tendresse du foyer, ira-t-il vers le gilet du pion? Le jésuite courra auprès du plaintif, il le câlinera, l'apaisant : comprenant ce cœur qui souffre et soigneux à remplacer par une paternelle chaleur les tendresses absentes.
On ne punit pour ainsi dire pas chez les jésuites, et nulle part ne règne une telle obéissance, car elle est consentie.
Un Père a-t-il, le matin, été de quelque façon audessous de son mandat? A-t-il scandalisé une classe? A midi il disparaît du collège.
L'élève peut directement se plaindre au recteur à tout instant; il a droit d'appeler son confesseur et d'en faire un intermédiaire entre lui et la discipline. Un surveillant envoie se promener dans la cour l'élève qui lui paraît congestionné; tel autre obtient d'aller à la chapelle au lieu de faire son devoir.
L'enfant mis aux arrêts par le professeur est comme visité par le surveillant qui cause avec lui. Le préfet de discipline a privé de dîner; mais survient au autre Père qui, ayant l'air de se cacher, apporte une miche garnie de viande, comme un camarade aîné. L'interpellation parfois grondeuse, jamais sèche, n'insulte pas. La réprimande n'humilie pas : la punition ne fait pas souffrir, elle profite pourtant.
Cet ordre, basé sur le pliement absolu de l'individualité de ses membres, respecte les personnalités qu'on lui confie. Louis Lambert y respirerait aujourd'hui librement. Quant aux faibles, ils sont gardés par les Pères contre les forts. On ne se bat pas, on ne bat pas dans les récréations, tandis que le lycée est le digne pendant des sauvageries de l'école militaire; jamais une brimade ne sera possible dans un collège Saint- Joseph; on renverrait, avant qu'ils eussent commencé leur passion homicide, les êtres féroces.
En promenade, malheur à qui prend un nid ou fait souffrir un animal, le soir même le préfet le menacera de renvoi. Toute une division sera commandée par le Père pour un chien qui se noie, que les potaches enfonceraient à coups de pierre. L'élève des jésuites est souvent superficiel et voluptueux, l'élève de l'Université apparaît la plupart du temps brutal et méchant.
Un collège de jésuites est une maison d'éducation, un lycée est une boîte à bachots; ici on prépare des êtres policés à la vie, là on empiffre de psittacisme de probables voyous.
Devant le penseur, le lycée se place entre la caserne et le lupanar, ces trois pylônes de la barbarie moderne. Car l'humanité initiale s'appelle rut, meurtre, psittacisme; car l'homme isolé des dominances abstraites du divin catholicisme n'est que salace, assassin et répéteur inconscient.
Voilà pourquoi l'impérieux devoir des princes de l'intelligence est de briser jusqu'à poussière tout col-
CHEZ LES JÉSUITES
lectif non religieux, et tuer d'un même effort de lumière la férule, le sabre et la prostitution d'État.
Chez la plupart des hommes, l'esprit reste latent, potentialité et non puissance. Chez tous les hommes, l'âme vit et joue, puissance effective, bonne ou mauvaise; il faut donc donner de l'éducation à tous, car elle bonifie l'âme et réserve l'instruction à quelquesuns, parce qu'elle devient néfaste dès qu'elle n'est pas suprême.
Trois cents cardinaux forment une civilisation; trois millions de bacheliers ne sont que cohue. Aussi le monde latin va périr pour avoir voulu l'absurde égalité : ainsi les hauts emplois de France ont été salis jusqu'à pourrir; ainsi les bas-fonds, montés à la surface, enlisent tout le fleuve.
Le Parëo et ses prêtres sont occupés à charrier les pierres de construction, tandis que le crocodile immonde s'étale sur le trône des Ramsès, et distraitement fait jouer ses mâchoires parmi le balancement des éventails d'autruche.
Mais dans l'ombre que projettent les sphinx de granit, un pâle vengeur, d'un calame nerveux, emplit d'imprécations son papyrus déroulé; le scribe sacré enregistre les hontes de Thèbes comme il chantait jadis les chefs-d'œuvre et les sérénités.
Vainement l'alligator fait des grâces ridicules au témoin du vieil empire, au contempteur de la boue devenue de reine. Il a pu, Béhémot, apaiser les prêtres, vaincre les nobles : le calame de justice, il n'a pu l'ar-
rêter; et il songe que demain sa charogne, chassée des hypogées royaux, ira empester une route abandonnée. Il peut ouvrir les entrailles du moindre citoyen, mais les annales sont fermées, son nom n'y sera pas. Au jour du relèvement, les chronologistes, sur les murs où s'écrit l'histoire, n'écriront rien; car le peuple n'existe plus, car le pays est mort où on ne laisse pas venir à Dieu les enfants; où des monstres, comme le Ferry, ne sont pas tout embranlés par cette phrase juive : « L'air des villes 'est purifié par le souffle des jeunes enfants épelant le nom ineffable de Dieu. »