LES DEUX NOTIONS
« — Ouvrez Plutarque, mon Père, vous y verrez le grand homme, soit préluder à une vie d'éclat, par la plus simple existence, soit retourner à cette simplicité après d'immortels exploits. Cette grandeur s'obtient par la combinaison de la culture du moi ou orgueil, et de la comparaison du moi avec l'idéal ou humilité.
Se mettre devant l'idée de Dieu et mesurer, niaiserie et infécondité : s'affronter avec le désir de grandir ne décourage pas.
« J'improvise à l'orgue étonnement et j'en suis fier, vous voulez rabattre cette fierté dites : Mozart. Je suis beau et séducteur : montrez des Vinci. Je crois penser lumineusement, donnez-moi un Platon. Vous avez été inquiet de mon air triomphant quand j'ai trouvé l'autre jour quelques mesures grandioses, un mot, un nom : Beethoven. Sitôt rappelé à ma réalité, je perçois quejefaisdu bruit, je me parais caricatural et ce que je dis, du vent et compose des veuletés :
mais c'étaient des Eros ou des Désireurs, je désire comme eux, quoique au-dessous, je ne les vaudrai jamais, mais je puis les suivre : ce sont des culminances, ce ne sont pas des impossibles.
« Au lieu de cette féconde manière, vous niez la volonté, vous tuez l'effort.
« L'uniformité du salut a perdu l'Inde : perdra-t-elle l'Occident )
« Telle la prudence de votre dévotion qu'elle chemine de peur de trébucher : la peur du péché paralyse la civilisation chrétienne. On fait de l'ordre dans les âmes comme dans les mœurs, en y mettant des sourdines. On endort le chrétien comme le petit enfant pour qu'il soit sage ; on lui ment pour l'immobiliser. « En rade, » tel le cri des pasteurs : et vous vous étonnez que la vie diminue au grand corps catholique.
« La beauté, vous arrivez à la soupçonner comme un écueil ; vous osez enseigner le mépris de cette forme humaine où Dieu descendit et se personnalisa : Vous osez salir et ensanglanter cette chose admirable, la chair ! Ah î malheur à ces infirmes esprits qui frappent sur leurs reins pour punir leur imagination : dérision sur ces amants de la perfection qui s'enlaidissent pour plaire à Dieu.
« Non, mon Père, les païens avaient raison à moitié : ils harmonisaient l'esprit et la matière : le cœur seul leur échappa et la rénovation fut l'œuvre de N.-S. Jésus-Christ.
« Beauté d'esprit et de forme : voilà le haut païen :
LA RETRAITE DES COMMUNIANTS
bonté de cœur et d'esprit, voilà le haut chrétien : et la bonté lorsqu'elle est consciente devient la charité : elle ne consiste pas aux œuvres de miséricorde, elle s'élève aux soins de lumière.
« Le culte du mystère, le service des idées, la latrie de l'Abstrait, voilà ce qu'on oublie. Aumône et bienveillance ne sont que du cœur ; la charité spirituelle s'entend de l'adhésion aux sephirots.
« Un vrai chrétien a deux prochains: l'autrui et l'audelà ; le voisin et la lointaine Norme.
« Tandis que le commun des fidèles s'occupe aux manifestations affectives de la foi ; le petit nombre a le devoir des conceptivités. Étant de ces élus, je dois comme ceux de mon nom, repenser la tradition penseuse, et défendre contre la fluctuation de l'Église elle-même, ces Abstraits qui furent le Credo des Églises d'avant notre ère.
« Je mourrai pour le signe de la croix mais je le fais d'un mouvement de fresque.
« Je crois, mon Père, à la lumière, mon nom signifie Soleil ; mon âme est faite de chaleur.
« Gestes, Chefs-d'œuvre, Prestiges, Pensées, pensées surtout : vertiges d'héroïsmes, rayonnements d'art ; thaumaturgies de foi, ascensions de gnose; voilà les voies, voilà les vœux, voilà les oraisons et les mérites. »