‹ L'androgyneChapitre 26 sur 52 · AU DORTOIR · texte numérisé non relu

AU DORTOIR

En ouvrant son lit, au 'coucher, la main de Samas rencontra un papier plié. Nul doute que ce fût une lettre d'Agûr. Le lampion qui projetait sur le vaste dortoir une lueur vacillante n'éclairait pas assez pour lire; il fallait donc attendre au lendemain; il préféra feindre une indisposition, et avoir le droit de descendre au premier étage.

On ne saurait croire le rôle que joue ce chapitre dans la vie collégienne; ce prétexte cache et des correspondances, et des rendez-vous, et des flâneries, quelquefois des péchés. Chez les jésuites, l'élève a mieux : c'est la demande d'aller se recueillir un moment à la chapelle, très rarement repoussée. Misérabilité des choses humaines! toute l'éclosion du cœur, souvent trop inconsciente pour être coupable, se mêle fatalement à un prétexte, dont rient les déplorables gens dits gaulois, mais qui répugne aux fines natures.

Samas, par ce stratagème, put lire :

Je t'adore : sois à la chapelle pendant l'étude de 5 heures vers la demie; le lieu que je t'indique suffit à te garantir la pureté des paroles que je veux proférer.

Je t'adore!

Agur.

Quand il rentra au dortoir, le Père Curlet lui dit :

— « Dormez bien, Samas; demain, il y aura une surprise, s'il fait beau.

— « Laquelle ? »

— « On ira prendre le premier bain de l'été à Saint- Gabriel, vous verrez la belle avenue de platanes de notre campagne. »

— « Je nagerai avec plaisir. Bonsoir, bon Père. »

— « Mon enfant, bonsoir. »

Couché depuis deux heures, l'éphèbe ne s'endormait pas ; malgré lui, sa pensée sautait d'Agûr aux problèmes du sentiment; il voulait deviner, sans cependant apprendre ces mystères dépravants; et cet effort lui créait une obsession.

Chaque élève jouit, chez les jésuites, d'une sorte de cabine oblongue, fermée par une claire-voie et sans plafond.

Il sembla à Samas entendre une respiration vive et haletante au-dessus de lui; il retint son souffle et, stupeur! il vit un élève à cheval sur la cloison de séparation; il le crut somnambule et ne souffla mot, d'après des récits entendus qui témoignent du danger de réveiller ces malades dans leur ambuiation.

Le somnambule, avec une lenteur précautionneuse,

l'écolier d'avignon

se coucha sur l'étroit rebord et parvint à atteindre l'autre cloison, à s'y suspendre et disparut.

Samas eut l'envie charitable d'aller éveiller le Père Curlet et il s'interrogeait sur ce qu'il devait faire quand, ses yeux rencontrant la claire-voie, il vit le surveillant qui, dans la pénombre, le regardait. Il eut un cri aigu, ce cri de l'extrême surprise quand on est énervé et à l'état tendu.

A ce cri un bruit sourd répondit comme un écho.

Le somnambule a dû s'éveiller et tomber, pensa Samas. Glissant sur ses silencieuses semelles de feutre, le jésuite avait disparu.

Mais presque aussitôt, la silhouette noire du surveillant repassa devant la claire-voie mêlée à une forme blanche plus petite, une forme blanche qui pleurait.

Ce fut vague à force d'être rapide, et Samas n'eût rien compris, si son voisin d'alcôve n'eût pas murmuré ce simple mot :

— « Pincé! »

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