LA GLOIRE DU CORPS
Samas ne demanda pas le lendemain des nouvelles du somnambule, mais le jésuite crut nécessaire de lui dire :
— « Vous avez eu peur cette nuit, et je le conçois; ce malheureux enfant ! nous le croyions guéri, et voilà que son somnambulisme le reprend tout à coup ; un père l'a emmené ce matin dans sa famille, qui nous le renverra une fois guéri. »
Samas répondit de très vagues paroles. Oh ! que ce mot du voisin lui avait ouvert de vilaines perspectives: cependant, tout scandalisé qu'il fût, son imagination ne dépassait pas des tableaux de tendresse sans volupté : il ignorait tout de la manifestation érotique, mais la perception d'un néfaste au delà le rejetait en arrière, à ces évocations.
La journée, chaude et soleillante, favorisait l'annonce faite à Samas par le père Curlet. Vers deux heures, on
leva l'étude d'enthousiasme, et la division des moyens se mit joyeuse en marche vers Saint-Gabriel.
L'éphèbe se retrouva entre d'Entraygues et Barjavel :
— « On l'a renvoyé ce matin même par le premier train. »
— « Qui ? » demanda Samas.
— « Ne fais pas la bête : puisque tu as crié. »
— « J'ai cru, » — fit l'éphèbe, — « à une maladie. »
— « Tiens, la voilà sa maladie, » et il désignait un élève, « mais la maladie va être renvoyée comme le malade. On le surveille... Ils sont gentils les pères, mais quand ils pincent, ils chassent. »
— « Ils font bien, » opina Samas.
— « On voit que tu n'aimes pas encore ; si on avait chassé Agûr, tu ne dirais pas qu'ils font bien. Il ne faut raisonner des choses que lorsqu'on y est; tu n'y es pas, tu ne peux pas savoir. Quand tu y seras... »
— « Jamais! »
— « Lanlaire ! »
— « Je dis jamais. »
— « Tu dis. . . tu ne sais pas ce que tu dis. Je ne suis pas un mauvais; péché veut dire péché, et le mal c'est le mal! N'empêche que c'est très fort le péché, et tenace le mal. Sans çà! La religion, elle sert contre le mal exclusivement. Tu n'as pas encore entendu le chuchotement du diable. . . Attends. »
— « Le diable ne serait-il pas le mauvais instinct. »
— « Voilà maintenant que tu ne crois pas au diable. » Samas:
L'ÉCOLIER D 'AVIGNON
— « Tu crois qu'un esprit plus parfait d'essence que nous va se mettre - des cornes, une queue, en chienlit, pour le plaisir d'effrayer des lycéens ) »
D'Entraygues :
— « Le diable prend toutes les formes : mais c'est surtout en femme qu'il apparaît. Celles qui jouent dans les théâtres, on croit que ce ne sont que de mauvaises femmes : ce sont des possédées, et quand nous sortons du collège, à la porte même, ce qui nous guette, c'est le diable sous les traits de la femme. »
— •« C'est bien joli une femme, » opina d'Entraygues.
— « Savoir ! en tout cas c'est bête ! Mes sœurs, je n'ai jamais pu parler de choses sérieuses avec elles. Pendant les vacances, il y a les amies de mes sœurs qui viennent; on dirait une volière; et ça rit, et ça remue, et ça pousse des hi et des ha-à propos de rien, et si on n'est pas leur domestique, elles vous regardent comme grossier personnage. Mon opinion, voilà : la femme, c'est pour plus tard, quand on n'est plus jeune; alors, dans la famille, il la faut. »
Barjavel objecta :
— « Alors, tout ce qu'il y a clans les romans, comment le réaliser? »
— « Ce qu'il y a dans les romans, c'est pour amuser le monde ; si tu y ajoutes foi . . . »
Barjavel.
— « Veux-tu qu'on passe sa jeunesse à aimer un camarade ? »
l'androgym:
— « Tais-toi! tu sais que Samas est sage ; je ne peux pas te répondre devant lui. »
On arrivait à un ombrage de platanes conduisant à de vastes bâtiments, derrière lesquels s'étendait' un bassin de natation.
Le père Curlet ordonna un moment de repos avant le bain ; ceux qui n'avaient pas de caleçons en reçurent d'un domestique des pères.
On se rangea comme en tirailleurs autour du bassin, et, à un signal du surveillant, on se déshabilla.
A l'école de natation, on regarde très peu le corps dénudé. L'état collectif, quel qu'il soit, devient quelconque, et quand tout le monde est nu, aucun n'y prend garde.
Aussi, la morale courante s'exprime mal en tonnant contre la nudité; rien n'éloigne autant de l'amour que la vue des modèles, et cela ne tient pas à ce que la roulure, et la roulure seule, paraît sur les tables de pose, mais à la netteté prosaïque du déshabillement complet.
Le vice ne se dénude pas, il devancerait ainsi les cristallisations du désir et le résoudrait en matérialité immédiate s'il ne l'émoussait du coup.
Il faut les inconscients pinceaux d'aujourd'hui pour étaler des nus sous les saulaies. En plein air, il n'y a pas de belle peau, sauf chez les adolescents. La beauté du ton, pour le corps humain, c'est le blanc, c'est-àdire la coloration la plus claire en lumière diffuse. Le
l'écolier d'avignon
rose et le brun peuvent plaire, mais aux sens et non pas au goût.
Ce rose, dont Rubens fouette les coudes et les genoux, provoque des éclats graisseux sur les parties mates, et le maître d'Anvers se trouve avoir peint des viandes plutôt que des chairs; tout son genre d'allégorisme se vulgarise ainsi, et la moindre jambe du Primatice l'emporte sur les tritones du débarquement Médicis, parce que la ressemblance avec la vie ordinaire frappe de popularité et rend inférieur tout ce qui l'exprime.
Quand Samas, ayant passé son caleçon d'abord, rejeta sa chemise :
— « Une fille! » s'exclama Barjavel.
En effet, les genoux étroits, la taille sensiblement formée, la poitrine pleine, les épaules tombantes, Samas ressemblait à une jeune fille, et plus que la finesse des formes, la peau vermeille, d'une parfaite unité de coloration, le faisait admirable, et admirable, pour les êtres que domine l'instinct, signifie désirable.
Les quelques pas qui séparaient l'arbre où il s'était déshabillé du bassin, Samas les fit en rougissant, sentant sur lui une attention gênante; il ne plongea pas, il se coula dans l'eau, il s'y glissa, nageant avec d'harmonieuses flexions du corps.
Frappé à la fois et de cette vue et de l'attention de sa division, le père Curlet pensa aux anciens philosophes et revit, en Samas, Alcibiadès, l'Androgyne athénien, et il admira la puissance du catholicisme, qui,
sans toucher à l'esthétique, l'avait assainie : pour le chrétien, l'Androgyne s'appelle ange.
Comme pour justifier cette exclamation de Barjavel, l'éphèbe sortit de l'eau presque tout de suite, par une impression singulière de pudeur qu'un autre de son âge n'eût pas eue : il s'habilla aussitôt sans s'essuyer, et le surveillant ne lui fit pas d'observation, comprenant cet instinct et l'approuvant.
Rhabillé, il vint parler avec le père Curlet : mais non pas de son actuelle impression, de son amour pour la mer, la seule vraie eau !
— « Cependant, » disait le père, « l'Océan impressionne à l'état collectif, et vous, avec votre individualisme, devriez préférer les lacs qui, soit stagnants, soit émotionnels comme celui de Constance ou de Genève, donnent bien plus l'impression d'une personne liquide menant sa vie, fantaisistement. »
En route de nouveau pour le retour, Barjavel et d'Entraygues s'exclamaient à l'embarras confusionné de leur compagnon.
— (( Tu es beau comme un ange. »
— « Le plus beau du collège. »
— « Enfoncé, Tanis ! Ce qu'il va rager quand il saura comme tu es. »
D'Entraygues mélancoliquement :
— « Tu es sage, et ce n'est pas moi qui pousserai un sage vers le mal ; mais, vois, je suis triste à penser tout ce que tu donnerais d'enchantement si tu aimais et si tu te laissais aimer. »
l'écolier d'avignon
Barjavel aussi, sentimentalisé, en dépit de lui :
— « Une femme reste belle jusqu'à vingt, jusqu'à trente ans, mais le jeune homme, non ; dans un an, dans deux, tu ne seras plus comme cela... Ah ! tu devrais poser devant un sculpteur ou un peintre... à défaut un photographe. »
D'Entraygues conclut :
— « Sans arrière-pensée, je serai ton servant en tout ce que tu voudras ; je te suis dévoué, loyalement. »
— « Moi aussi, » dit Barjavel ému.
Samas les regarda très doucement en silence.