‹ L'androgyneChapitre 28 sur 52 · LE RENDEZ-VOUS A LA CHAPELLE · texte numérisé non relu

LE RENDEZ-VOUS A LA CHAPELLE

A l'étude de cinq heures, Samas demanda d'aller à la chapelle : il s'y agenouilla et attendit, curieux d'entendre le langage d'Agûr, empli par l'idée du rendez-vous, et non par la tendresse.

Combien troublé, survint l'énamouré, gauche à sa génuflexion devant l'autel, s'embarrassant les pieds aux bancs et enfin venant s'agenouiller près de Samas, pour s'y taire, palpitant indiciblement.

Flatté de ce grand émoi, et toujours curieux, non pas épris, l'Androgyne ne proféra rien. Ce fut un lourd moment où chaque seconde plombait d'angoisses le mutisme.

— « Enfin, je peux te parler. Comprendras-tu les sublimités que te dédie mon cœur ? »

— « J'entends le sublime, Agûr, dévoile ton cœur. »

— « Il est si plein de toi que rien d'autre n'y saurait pénétrer, et je suis malheureux... Ce que je souffre. »

l'androgyxe

— « Voilà donc le rayonnement que je produis, » reprocha Samas.

— « Tu ne sais pas, cœur fermé, être pur, ce qu'on souffre à être séparé de ce qu'on aime, à ne le posséder point. »

— « Tu serais heureux si j'étais dans la division des grands, ou si toi-même tu passais dans les moyens. »

— « Oui, » dit Agûr.

— « Ta pensée, tu ne la dis pas loyalement. Certes, tu me voudrais coudoyer pendant les études. »

— « Ce serait d'une douceur céleste ! »

— « Mais ne souhaiterais-tu rien davantage. »

— « On souhaite tout, dès qu'on aime, de l'être aimé. »

— « Agûr, tu caches un désir obscur sous des paroles tendres et vives; tu as péché : on le dit couramment et de toutes façons; tu sais ce que c'est qu'une femme, et ta liaison, rompue, je le veux bien, avec Tanis, n'était pas platonique ; je suis donc en droit de te dire : « Toi qui demandes, que veux-tu? »

— « Être aimé de toi. »

— « A quoi reconnaîtrais-tu que je t'aime? »

— « A ton trouble, semblable au mien. »

— « Mon trouble, Agûr, est celui d'une imagination malgré elle sollicitée; l'énigme que me pose Agûr m'émeut plus que la personne d'Agûr, et cependant, ami, j'ai pour toi dans l'âme une gratitude vive.

l'écolier d'avignon

Quand le soleil lança son premier rayon sur ce monde, quel baiser de lumière au premier objet réflecteur! Eh bien ! infime d'importance, mais supérieur d'essence au cœur cosmique, j'aime en toi le premier amour éclos à l'aube de ma vie. Quel que soit l'avenir, Agûr aura ouvert pour moi le palais des fêtes où officie l'orgueil sentimental. Tu es la preuve de mon charme, et mon charme te remerciera toujours. Seulement, une destinée singulière doit m'attendre, et, pour y être prêt, je me ferme; tu n'entreras pas, tu es venu trop tôt; il y a entre nous la différence de l'inédit que je suis à l'être déjà expérimenté que tu es. Au figuré, tu es dans les grands et moi dans les moyens, comme au propre : et nous ne pouvons nous comprendre. La preuve, la veux-tu? Tu frôles mon bras de ta main, et cela plaît à ta main, mais mon bras ne comprend pas. Je devine que tu m'embrasserais avec volupté; cette tienne envie ne me vient pas. »

Agar voulut s'exclamer.

— « Tais-toi, tu as au bord des lèvres des paroles gênanles pour tout deux... Dois-je taire le mal qui se tapit au fond de ces sublimités, comme un serpent se cache dans les marches d'un autel. J'ignore la réalité du péché qui te rendrait heureux ; mais ma pureté en ce cas sacrifierait trop. En m'aimant, tu t'élèves Agûr, parce que tu étais descendu au-dessous de l'amour ; en t'aimant, je descendrais, parce que ma virginité me monte au-dessus de l'amour.

« Il n'y a qu'un être que je plains à l'avance, car

celui-là serait maudit de toutes mes forces, celui qui m'induira aux concupiscences. Je ne pardonnerai jamais à qui m'aura fait tomber de la paix et de la hauteur où je suis. Ne souhaite donc pas d'être celuilà, et remarque que si peu que je sache de la vie, je connais la gravité spéciale de se plaire à effleurer le bras d'un Agûr quand on est Samas. La Bible épuise là ses terreurs, et quoique je ne sache pas la figure de ce péché je le sais plus coupable, donc plus laid encore que les autres.

« Je me méfie des jeunes filles parce qu'elles représentent l'amour et que l'amour diminue les êtres auxquels je ressemble. Il faut nous quitter, et comme je te suis immortellementreconnaissantde m'avoir honoré au péril de ton âme ; comme tu donnerais ton salut pour moi, je te dois quelque chose. Reçois l'assurance que ce que tu n'as pas de Samas, nul ne l'aura, nul, emendstu ) Et que si quelqu'un pouvait avoir quelque chose, ce quelqu'un serait toi. »

— « Tu es bon'et doux ; je t'aime sans rien vouloir, je t'aime pour t'aimer. »

— « Aime-moi pour grandir, Agûr ; porte à Dieu ton âme émue par moi. Purifié, tu te rapproches de Samas, de tout ce qui te rapproche de Dieu. J'ai senti au travers de l'oblatiou de ton amour un cerveau puissant de poète ; tu vois, je devine ce que tu ne m'as pas montré et le meilleur d'Agûr. Si j'écoute mon sens, tu seras parmi ceux qui sont. Eh bien ! que mon souvenir soit lié à toute idée pure et chantante ! Donne-

L'ÉCOLIER D'AVIGNON

moi l'invocation de tes beaux sentiments ; et lors je serai ton obligé... et nous nous serons mieux aimé

ainsi par cette poussée mutuelle vers le pur que

« Voici le préfet ; adieu. »

Samas se leva, alla fléchir le genou devant l'autel et rentra à l'étude du soir.

ANDROGYNISMES

En découvrant chez Samas des traits féminins et une conception de la personnalité où les instincts de la jeune fille se mêlent aux idées du jeune homme, il faut songer ou à la jeune fille idéale on à celle d'avant aujourd'hui.

La Française de quinze ans est le monstre d'égoïsme de terre à terre et de vulgarité le plus odieux ; les parents développent en elle le côté notairesse; et leur façon d'être poétique, c'est la vanité. Semblable au chat et plus nuisible, la bachelette parisienne ne rêve que duper un homme au profit de sa fantaisie.

Il s'en faut que la quinzième année des pensionnats vaille en noblesse, en élans, en beau rêve, la quinzième année des collèges. Cinq ans plus tard, le masculin a rejoint le féminin comme valeur morale; il le rejoint en se corrompant.

Ce ptérisme palpitant de l'éphèbe ne s'entend pas des maisons de soupe universitaires ; là on fabrique des barbares, parce qu'on agit sur l'esprit à un moment où

l'esprit ne se meut que par l'âme. On peut instruire la vingtième année, jusque-là on ne doit qu'élever. Or l'élévation animique n'a pas d'autre levier collectif que la religion.

Le dialogue de Samas et d'Agûr ne s'encadre que d'une pénombre de chapelle.

Telle la puissance du divin dans l'homme que ses passions, les pires, se haussent et se désinfectent en quelque chose par la croyance. Ainsi Samas était heureux de l'emporter sur Tanis, mais heureux surtout de représenter le Bien en face de ce pervers. Il se complaisait à la passion d'Agûr, mais il mettait sa gloire à ce que son influence fût purificatrice.

Coquet, dans la force qu'a ce mot au féminin, Céliménus, il voulait qu'on l'aimât pour de nobles raisons, s'identifiant au plus noble idéal. Sur un terrain abominable en soi, il marchait rayonnant de vertu forte et sereine. Il contenait une force projective faite de virginité, qui le défendait, attaquant le vice d'autrui et le réduisant.

Seulement, toute puissance est conditionnelle, et la condition du rayonnement de Samas résidait dans sa vertu. L'histoire de Schimschon est plus qu'une histoire, le symbole éternel de la relativité passionnelle. Les causes secondes nous créditent suivant le gage qu'elles tiennent de nous : le gage pour l'éphèbe, c'était sa virginité, et non pas dans le sens de continence maintenue, sa virginité sans un nuage de concupiscence, son indemnité momentanée de l'instinct général.

l'écolier d'avignon

Certes, il s'infatuait de son prestige; s'y mirant avec une excessive complaisance, avec l'excuse de la fragilité de ce nimbe, qu'un souffle dédorerait, la fugacité de ce miroir qu'une impression nerveuse voilerait pour toujours.

Et il se répétait ce passage de l'hymne à l'Androgyne, copié par Agûr avant que le P. Reugny confisquât « hors du sexe ».

« Puceau, prestige incomparable, seule grâce plénière, délicieux inédit, poème réticent; sur le vélin du cœur, pas un nom ne s'inscrit; sur le vélin du corps, pas une trace rose! Chair qui n'a pas faibli, esprit encore planant, alabaster dont rien ne s'évapore. Los à toi. »

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