‹ L'androgyneChapitre 29 sur 52 · FRÈRE PLATON · texte numérisé non relu

FRÈRE PLATON

Bientôt, l'androgyne, familiarisé avec la vie du collège, s'y plut ; lisant pendant l'étude, rêvant pendant la classe, recueilli à la chapelle, il méritait le mensuel optime de conduite.

Au dernier jour du mois, dans l'immense réfectoire transformé, sur le théâtre qui le terminait à une extrémité, les professeurs, assis en hémicycle, disaient les notes, et les méritants venaient monter sur la scène et recevaient de leur professeur le grand bon point imprimé en or pour Y optime, en argent pour le bene.

Jamais le P. Curlet ne put obtenir de Samas qu'il allât recevoir son satisfecit, et il le lui remettait luimême après la solennité.

L'androgyne, dédaigneux du bon point, méritait mieux, en effet; prosélyte de sa vertu propre, il se missionna auprès des impurs; il voulut convertir; du moins on l'écouta.

Ce qui différencie l'élève de l'État et l'élèvedel'Église réside dans l'appellation de péché que le second donne

à une série d'actes à peine délictueux pour l'autre.

L'ecclésiale notion engendre une esthétique inconsciente, une adhésion à la vertu, un sentiment réprobatif à s'en écarter qui valent puissamment, au moins pendant la jeunesse.

On écouta Samas: on lui dénonçait les fautes plus qu'ordinaires et, par respect, le langage demeurait vague; de sorte que l'androgyne morigénait les onanistes sans savoir, au vrai, ce qu'était l'onanisme; une chose abominable à Dieu, aux hommes et même au démon.

Sur sa prédication, Samas consultait le P. Reugny et malgré l'extrême prudence du professeur, l'imagination del'éphèbe levait les voiles qui lui cachaient le phénomène sentimental; et à cette exclamation du jésuite :

— « Les amitiés particulières sont les fléaux de la vie scolaire. »

— « Prenez garde, » disait Samas « en réprouvant le sentiment même, vous attaquez la machine sentimentale, et cela est vain comme inutile. Élire qui vous plaît sera la tendance logique toujours; apprendre à choisir selon la vertu, voilà tout l'emploi de l'éducateur.

« Voulez-vous, Père, que je définisse l'éducation, la culture de la sensibilité. Or, ici la passion peut mener au vice; au lycée, le vice a lieu sans passion. Comment demander au cœur de ne battre qu'à telle époque de la vie.

« Croyez-vous qu'Agûr dira jamais à son épouse avec la même conviction :

L'ÉCOLIER D'AVIGNON

« Je voudrais bien mourir pour vous, » que nous avons lu ensemble. Cet aveu est le cri de la plus grande noblesse abdicale de son être. J'imagine que pour la jeune fille la même précocité s'observe (1); il y a des demoiselles Agûr, qui ont eu pour une Samas un élan que le mariage ne leur fera pas éprouver.

« A vingt ans, bachelier et libre, au milieu de l'entraînement du siècle et du monde, Agûr se dira « éteinte cette flamme, mort ce feu qu'avait allumé dans mon âme Samas, l'éphèbe de la troisième division. »

« Oui, Père, l'amour m'apparaît une redoutable puissance qu'il faut maintenir dans les limites du pur; mais le ruiner, serait-ce pas aussi néfaste que de le laisser tout à fait libre.

« Les meilleurs de vos élèves, quand ils sortent du collège Saint-Joseph, y ont déjà souffert, aimé et vécu ; l'existence sentimentale a commencé devant que les études soient finies; toute la sollicitude de votre grand ordre ne peut rien contre la force normale des sèves et du printemps de l'âme.

« Il y a un grand Pan charnel qu'on.peut tuer; mais avec l'aide de TAnti-Pan. Opposer à Eros Anteros, voilà tout l'art de la vertu; et voilà pourquoi je prêche non pas que les amitiés particulières sont mauvaises par elles-mêmes; mais les erotiques, mauvaises; si antérotiques, excellentes, nécessaires, fécondes.

(1) La Gynandre, IX, roman de l'Éthopée.

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