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UNE REPRÉSENTATION THEATRALE

Les [jésuites, ces maîtres en éducation, c'est-à-dir ces cultivateurs de la sensibilité, selon le mot de Samas, savent que le théâtre n'est pas l'antichambre de l'enfer, mais le plus grandiose des rites civilisés. La scène où paraît Prométhée, Œdipe, Polyeucte, Ioad, Hamlet, Parsifal, est auguste et vaut plus pour la cure des âmes que le sermon ordinaire. Ce qui damne le théâtre, c'est l'ignominieuse chose dénommée esprit gaulois ou parisien : scepticisme en langage de l'Académie, blague en argot du boulevard.

Représenter les mœurs actuelles sera toujours malsain et d'un art bas ; le théâtre, comme la statuaire n'a d'autre destination que l'héroïque : à l'instant où un acteur a mis les mains dans ses poches et pailé comme à la rue, la canaille avait envahi cet art né comme tous dans le sanctuaire.

Qu'on évoque les androgynes de Léonard, les gy-

nandres de Michel-Ange et Raphaël, Delacroix et même plus loin, Titien, Paul Véronèse, et qu'on suppose ces nobles visages riants. On connaîtra aussitôt que le rire est le propre du bourgeois et de l'enfant, c'està-dire d'une bête et d'un inconscient.

Les motifs de rire, toujours nés d'une caricature instantanée que se dessine l'esprit, se rattachent étroitement à l'opinion courante, par conséquent attaquent le seul être respectable : l'exceptionnel, le différencié.

Un troubadour provençal raconte qu'une pluie tomba dans une ville en fête qui rendit fous tous les habitants, car tous étaient dehors. Un philosophe seul était resté chez lui. Le lendemain, sortant pour sa promenade habituelle, d'un pas grave et vêtu avec décence, il fut hué et houspillé par tous les citoyens, qui, nus et marchant sur les mains, jugeaient inexprimablement ridicule cet homme vêtu et marchant sur ses pieds.

Alceste a raison et Alceste est ridicule. Chaque fois que Molière a bien fait, il a tourné au drame comme dans le Tartufe.

Jamais un vrai lettré ne se plaira au théâtre du Palais-Royal, et ce ne sont pas les gifles de la Folle journée qui valent.

Au reste, Mozart a montré la différence du grand et du petit art, en enlevant ce sujet des Noces de Figaro, comme l'Aigle, Ganymède, pour l'éthérer.

L'essence de la comédie dessèche et corrompt.

l'écolier d'avignon

La preuve en est que l'homme à qui l'on prend sa bourse est plaint, celui auquel on prend sa femme raillé, depuis un siècle que le cocuage fait le tissu des vaudevilles.

Entendu dans le sens d'action grave, le drame ne peut pas aboutir à l'immoralité : on ne connaît pas de drame pervers, et voilà une des propriétés de la matière sérieuse de rester incorruptible.

Certes, les jésuites, sans compter leur P. Porée, ont sur la conscience d'avoir fait jouer Monsieur Perrichon sansfemmes; maissil'on veutvoiràquelcrétinismedes prêtres catholiques peuvent tomber, il faut parcourir les comédies et drames pour collèges de l'éditeur Bricon-Sarlit. Jamais l'idiotisme n'a produit pareil galimatias moral.

Le Père Reugny dit un jour à Samas :

— « Une nouvelle, Samas, vous n'avez pas vu de pièces de théâtre? »

— »■ « Si, Polyeucte et Phèdre avec la grande Agar, que Paris n'aime pas parce qu'elle joue trop noblement. Et qu'allez-vous jouer, mon Père : du théâtre comme de l'architecture des jésuites, je me méfie. »

— « Vous ne voulez pas un rôle; j'avais pensé à vous pour Guy des Porcellets. »

— « Il s'agit de croisade? »

— « Oui, des Templiers. Je fus frappé, » continua le Père, «en lisant un beau travail de M. Jacquot de Nancy, de la similitude de destin entre les templiers et les jé-

suites. Même splendeur, calomnie même, et j'ai fait un acte avec la fondation de Tordre, un autre avec la cérémonie de réception, deux autres d'une action toute palestinienne. Acceptez-vous le rôle du jeune chevalier des Porcellets ) »

— « Oui, » dit Samas, * car ce sujet s'arrange de lui-même sans femme et peut être édifiant sans s'absurdiser. »

— « 11 me faut un Achille chrétien, violant, jactant. »

— « Agûr ! »

— « Et un prince sarrasin efféminé, pervers ! »

— « Tanis ! »

Le jésuite regarda l'éphèbe dans les yeux qui ne se baissèrent pas.

— « Cette distribution met du réel sous la fiction, et je ne sais... »

— « Que vous êtes peu auteur. »

— « Je suis prêtre tout à fait. »

— « A votre guise, révérend. » Et saluant il le quitta.

Le lendemain, le professeur se rendait au sentiment de Samas; les rôles ainsi distribués, les répétitions commencèrent; mais si étroitement surveillées, que ni Agûr ni Tanis ne purent en profiter pour leur désir : l'un d'amour, l'autre pervers.

Samas, heureux de revêtir le blanc costume des chevaliers, traduisit pour lui-même Régula commitionum

l'écolier d'avignon

Templi en ses soixante-douze articles, correspondants aux soixante-douze noms de Dieu de la Kabbale. A ce travail, il s'éprit d'une sorte de passion pour ces neuf chevaliers qui fondèrent le Temple, « les plus sublimes des Français, » disait-il.

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