‹ L'androgyneChapitre 38 sur 52 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Qu'importe ma douleur et que fera ma mort à cette nature sereine

La nuit bleue, de toutes ses étoiles au regard curieux, contemple mon désespoir.. . M'entends-tu, Providence, œil de Dieu et son bras, éternelle invoquée vois ton œuvre et rie et raille, brocarde et ironise le mortel idiot qui meurt désespéré pour avoir cru en toi

(le prince de byzance, acte IV, scène XII.)

l'archipel de bréhat

Au temps où les forces cosmiques, seules vivantes, se heurtaient pour se modaliser, où l'accommodation s'élaborait, la terre lutta longtemps contre l'eau. De tous les points où le combat fut acharné entre le roc et l'Océan, la côte de Bretagne se révèle un des grands théâtres de ce conflit grandiose.

Le rocher guerroyé encore ; en vain l'immense vague lime et use son granit ; partout le caillou se dresse sous le flot, comme le chouan isolé qui chassait le bleu pour son compte.

Soumise sur tout le littoral de la Manche et de l'Océan, la terre, au pays kelte, s'insurge contre la grande bleue, et l'incomparable beauté de ces parages provient de ses cailloux historiant la côte et périculosant la mer.

On cite l'île deBatz, Douarnenez, Glénan : mais la merveille du caillou a été esthétiquement découverte par le Mage Poirel. L'archipel de Bréhat est un Karnack-les-

l'androgyxe

Flots; mais Karnack ne connaît que les trois formes, dolmens, menehirs, cromlechs; milliaires prodigieux de l'exode keltéenne (kaldéenne) vers le pays Atlante.

Bréhat, c'est littéralement le décor de la Joconde en tonalité rousse : le décor des Angélique au rocher, des Andromède, une toile de fond pour la lutte du chevalier et du monstre.

La bestiaire et le volucraire épars dans la grande œuvre imagière trouveraient là leur atmosphère propre. Toute idée qu'entache l'utilité disparaît dans ce paysage de rêve et de légendes.

Qu'on se figure des centaines d'îlots de granit roux sans aucune végétation, les uns pyramidant à cinquante mètres, les autres presque plans, quoique de bords déchiquetés, et la mer ici faisant lac et à côté torrent; la mer, forcée à tous les protéismes de la liquidité, subissant Ja volonté du roc, qui tantôt l'enferme à la manière stagnante d'un étang ou la resserrant, la force à écumer. Suivant la marée, le flot et le vent, tous ces aspects changent. Le calme se répercute en immobilité dans l'archipel, la tempête en remuements d'une sonorité étrange parles répercussions infiniment multipliées.

La plupart de ces rochers inabordables ont des formes coniques déchiquetées d'un caractère exclusivement décoratif.

Quand on arrive par le cap Fréhel à Port-Clos, rien ne révèle la splendeur de l'île : le phare des Héaux, ce colossal ouvrage en pleine mer, avertit seulement

que les roches sous-marines régnent et non vaincues. Il faut s'écarter du versant où l'on aborde, te seul habité, et gagner l'autre extrémité de l'île pour apercevoir le fantastique archipel.

Parla pleine lune, le spectacle l'emporte sur la ville morte des Baux, qui cependant a posé les cercles de l'enfer du Dante.

Une nuit claire, l'archipel devient le théâtre du rêve le plus hallucinani, et c'est de ne pas voir danser les sylphes, de ne pas entendre le battoir des lavandières et le biniou du diable, qui étonne! Aucun site n'isole aussi complètement de la vie moderne, et cependant, pour le comprendre, il faut une culture médiéviste. Ce décor ne convient qu'aux sphinx, chimères, tarasques, fées et démons; ce décor est au Louvre derrière la Lise et derrière la Sainte-Anne. [Piero di Cosimo y a esseulé un adorable éphèbe drapé, Mantegna l'a vu, de divination, et Gustave Doré l'a banalisé ; car le caractère de cet archipel où rien de l'homme n'a passé, c'est son style, l'aristie implacable de ses lignes, la gravité de sa fantaisie. Un homme y semble une horrible bête, il le faudrait en complète [armure damasquinée d'or : une femme y fait tache; une forme nue ou long drapée de blanc conviendrait.

Ce prodigieux recoin de la création a résisté à l'unidéformante mer et il résiste au déformant moderne; le roc a élevé son Mont-Saint-Michel, cet agglomérat de [granits roux, qui semble, à l'aube et au soir, la réelle miniature du monde des fées : donjons et tourelles,

grands murs et bastides, pans d'abbaye et colonnes frustes.

Il est dangereux de louvoyer entre ces cailloux innombrables; le petit mont se trouve comme défendu par des rocs à fleur d'eau et la barque peut s'y briser, impuissante à lutter contre les courants multiples de cette mer enclavée où le granit règne encore et l'emporte.

Tous les ans, à la fin de l'été, le yacht le Mage mouille à Port-Clos , emmenant « des Parisiens qui passent la nuit dehors », suivant le dire local, qui, en réalité, viennent accomplir dans cet archipel féérique les rites estivaux d'une mystérieuse doctrine.

La nature elle-même semble avoir désigné ce refuge — en le maintenant sublime et impraticable — pour un office de surnaturalité. Ceux qui commandent aux plus hautes sphères de l'imagination devaient choisir, pour lieu sacré, cette merveille du caillou déjà symbolique par son dualisme du roc si mâlement individuel et de la mer, là passive, et le nommer l'archipel du rêve .

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