AMOUR POSTHUME
Dans cette île ignorée où vit une population de marins et d'officiers de mer retraités, Antarès et Samas étaient venus l'un se cacher, l'autre partager la solitude de son aîné. Leur père ayant engagé sa médiocre fortune dans le journal de Cambrai, on décida que les fils seuls partiraient attendant qu'on les rejoignît et que la famille émigrât à Jersey.
Pour plus de vraisemblance, Antarès et Samas avaient apporté toute l'ustensilerie de peintres en voyage; non loin du Sémaphore une des dernières maisons du village fut tôt appropriée à leur existence et Antarès se replongea dans ses livres, comme s'il eût été en véritable paix, tandis que Samas erra mélancolique à travers cette sauvage nature.
Il portait au doigt la bague de Stelle : il portait au cœur le regret de Stelle. L'hébétude des voyages, son sentiment fraternel, la nouveauté du site et l'installa-
tion mouvementée secouèrent sa douleur : mais quand la vie insulaire commença monotone et que son frère, après lui avoir indiqué ses lectures du jour qu'il résumait pendant les repas, revint à son absorption savante, Samas trouva la vie mauvaise : Samas aima. Toute la tendresse que la violence de l'impression nerveuse avait refoulée se fit jour en son âme dès lors dédiée à Stelle, et ce nom il le prononçait vibrant de souvenir pendant les claires nuits d'automne.
Ce qu'on nomme bonheur lui semblait maintenant consister en une petite marquise de Senanques : comme il regrettait, le beau parleur! de ne pouvoir parler d'amour; les murmurantes suavités du cœur lui montaient aux lèvres, et faisant après l'aventure sa cristallisation sentimentale, il dédiait d'exaltées adorations à la chère voisine, à jamais disparue.
A jamais, non pas! Leur destin les mettra face à face; mais lors elle sera mariée ; et jaloux et furieux il se targuait du moins d'avoir été le premier, et de rester le seul, comme elle survivrait à toutes les rencontres, destinée par son nom à planer sur sa vie, Stelle, étoile!
Son triste plaisir était de s'asseoir en face de la mer, sur un roc, et là immobile, l'œil fixé sur l'eau, vers le soir d'évoquer la fenêtre où s'encadrât le bonheur d'un mois, le mois enivrant de son existence.
A la vivacité de ses souvenirs, un trouble violent l'agitait; et comme son cœur, retardatair-e, qui se hâtait, ses sens stupéfiés par leur bonheur précisèrent
LA MORT DE l'aNDROGYNE
leur fatale nature ; et il souffrit de se sentir amoureux et impur à la fois, doublement faible, doublement humilié.
L'hiver arriva sans que sa pensée se pût désorienter de la jeune fille impudique : il vécut de cette dangereuse évocation, il devint le mystique de son regret.
l'armée du salut
Bréhat est orné d'un aubergiste, le farouche Rireck, à l'enseigne du Perroquet gris, à la fois buvetier, boucher, épicier, sorte de maître Jacques de l'endroit, qui dit un jour à Samas qu'une dame l'avait remarqué à la messe et voudrait l'avoir à ses soirées du dimanche.
Les soirées de l'île de Bréhat semblèrent dignes d'intérêt à l'adolescent, et le farouche Rireck amena Samas un soir d'hiver au seuil d'un des plus jolis cottages de l'île : il traversa une antichambre bourgeoise et cirée et une forte femme très avenante lui fit accueil demandant qu'il excusât de le faire entrer dans sa cuisine, que le nombre de ses invités l'y forçait; elle poussa une porte derrière laquelle on riait haut.
Une immense pièce au sol fait de terre battue, et qu'éclairait une pompe, lampe fumeuse et primitive.
Dans la pénombre grouillait debout la jeunesse de
Bréhat. La dame apporta une chaise à Samas, et la soirée continua.
Chacun s'avançait à son tour, chantait une chanson idiote et sentimentale, une chanson où les chasseurs des Alpes, les négresses incomprises, les cruches cassées et les regrets de la payse se succédaient.
Le refrain était repris en chœur et en ronde: chacun embrassait sa voisine et dans une de ces boîtes dénommées lits bretons, des petites filles de cinq à huit ans hurlaient de leurs voix aigres pour ajouter au bruit et semblaient tassées et glapissantes l'illustration d'une hotte de croquemitaine.
D'un œil étonné, Samas étudiait ces énergumènes, quand la dame :
— « Embrassez donc, monsieur, votre voisine, ou voulez-vous qu'elle vous embrasse.
Samas regarda son hôtesse avec une grande stupeur.
— « Devant le monde, cela vous gêne, je comprends, vous êtes si jeune... »
Un employé du Sémaphore tonitruait :
Je ne peux oublier la traîtresse,
et le chœur de voix fausses comme la Bretagne seule en connaît :
Oubliez, oubliez la traîtresse et prenez une autre maîtresse.
Et ils firent un branle tandis que l'orchestre des
petites filles glapissait comme tout un ouvroir fouetté en même temps.
Ce qui clouait Samas sur sa chaise, malgré la souffrance du tympan, c'était la constatation du bonheur de tous ces jeunes gens, ils se fomentaient le tempérament à beugler des choses d'amour, tournaient en remuant une sale poussière, picorant un baiser à des jeunes filles malpropres.
— « Ma sœur, » dit la dame à l'entrée d'une jeune fille aux longues nattes, l'air rieur et décidé, blonde et déjà d'embonpoint.
Samas salua.
— « Venez à la ronde avec moi, joli monsieur, » dit-elle hardiment.
Samas regarda la donzelle comme sa sœur un moment auparavant d'un œil stupéfait de tant d'audace.
La caillette haussa l'épaule, prit la tête du branle, et le tapage augmenta.
La dame de céans, béate, l'œil clos, comme une dévote à l'office, les mains croisées, un sourire figé aux lèvres, semblait jouir d'une félicité bouddhique. Samas se leva et vint saluer pour sortir; mais la dame ne voulut pas sans qu'il prît un grog pour s'en retourner réchauffé, par ce temps de loup : elle lui fit traverser l'antichambre, et lui ouvrit un salon aux meubles de velours rouge à table ronde au milieu, aux glaces dorées, où sa sœur les rejoignit, tandis que les chanteurs s'envolaient dans les champs, probablement par couples.
— « C'est l'armée du salut de perdition, » fît-il. La dame trouva le mot exquis et, préparant le grog, l'interrogea sur sa famille.
Samas fronça le sourcil : elle n'insista pas. La fillette seule se planta devant lui.
— r< Pourquoi n'êtes-vous pas venu à la ronde ? vous m'auriez embrassée. »
— « La ronde m'ennuie, et comme je n'ai encore embrassé aucune femme, je ne saurais le faire avec si peu de cérémonie. »
— « 0 ma sœur ! qu'il est gentil ; il n'a jamais donné un baiser. — C'est vrai! monsieur, cela. Alors j'aurai votre premier baiser; voilà qui est poétique. »
— « Vous savez, » dit la dame en lui offrant le grog, « que vous restez ici : nous vous gardons à coucher; par cette neige, retourner au bout de l'île! »
Il se dressa offensé, et sortant un revolver de sa poche :
— « Suis-je tombé dans un guet-apens. »
— «0! le nigaud... un guet-apens d'amour. »
— « L'amour est chose grave, aussi grave que la vie : ouvrez-moi la porte. »
Les deux sœurs se regardèrent. La plus jeune lui ouvrit; l'autre dit :
— « 11 est fou. Quel dommage, un si beau garçon. »