‹ L'androgyneChapitre 41 sur 52 · YVETTE · texte numérisé non relu

YVETTE

A Bréhat, les bras manquent pour le travail de la terre; l'homme y naît marin, et si quelque champ lui arrive par mariage ou héritage, c'est l'épouse qui le cultivera.

La Bretonne a presque toujours des traits fins, le nez droit et mince, le masque ferme et peu voluptueux. Nonnain, elle devient bientôt une fille de Perugin; les types des madones ombriennes, on doit les chercher sous les cornettes des religieuses bretonnes ; mais la Bretonne rurale n'a aucune beauté. Il faut, pour qu'une paysanne soit belle, qu'elle produise une impression très animale : l'idéal de ce genre a été peint, non par Millet, mais par Michel-Ange, sous les traits des sybilles. Forcée à un destin masculin, la femme ne comporte qu'une beauté presque mâle, où seule l'ampleur des mamelles dénote la féminité ; cette créature, que la misère a créée, est devenue, pour la France avachie, l'allégorie nationale. Les Mariannes conviennent au décor rustique.

Samas allait souvent rêver sur un rocher en forme de dolmen appelé Irmensoët. Là, sur le versant le plus solitaire de l'île, et rôdant à l'entour, amoureuse et craintive, une fille de dix-huit ans, à l'air rêveur, maigre et hâlée, gardait des moutons.

Un jour, elle vint à lui, portant quelque chose de lourd dans ses bras, et, l'ayant déposé en face de l'adolescent, se sauva.

C'étaient des cailloux roulés, des boules de granit étonnamment tournées par la mer. Il se souvint avoir ramassé de semblables pierres. Touché de cet aveu muet, quand il se leva, il choisit deux pierres et les emportait quand la bergère parut, et, avec une prestesse animale, les lui prit.

— « Vos mains sont belles, monsieur Robert, je les porterai chez vous. »

— « Tu m'aimes donc, pauvre enfant. »

La fille ne répondit que d'un regard d'extasiée.

— « Pauvre enfant, » répéta Samas, et par bonté il lui toucha la joue.

La joue pâlit d'émotion :

— « Monsieur Robert..., si ça vous faisait seulement plaisir. . . , je me jetterais dans la mer. . . Maintenant, vous le saurez. . . »

Et elle s'enfuit. Le grandiose de ce don de soi, si complet, frappa Samas : « Je ne dirais pas cette parole à Stelle et cependant je l'aime. Il y a donc des êtres qui sont, faits pour être aimés et d'autres pour aimer ) Rien en moi ne ressemble à don Juan, ce polyphage

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de l'amour; don Juan, ce n'est en somme qu'un officier au sexuel; je suis plus que cela, j'ai la moitié d'une âme comme la moitié d'une beauté de femme, et cette chère moitié, je la sens mourir en moi. 0 l'horreur, androgyne, de se sentir devenir homme ! Pourquoi, Stelie, as-tu avancé mon heure défaillante? Tu m'as conquis à quel prix? en me livrant à l'influx sexuel. Aurai-je toujours le courage de m'empoisonner de tes souvenirs de chair sans que ma virginité y périsse et avec elle ma fierté ? »

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