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DU LIBRE ARBITRE

On appelle libre arbitre cette faculté de choisir entre le bien et le mal, cette possibilité d'opter en divers sens, qui soutient toute la morale répressive.

La société, au lieu de déclarer que le criminel, par l'acte du crime, doit être mis en impossibilité de le répéter, prétend qu'il est responsable, vu son libre arbitre.

Or, le moindre des psychologues connaît que c'est là une pure abstraction. Un tempérament voluptueux ou violent restreint déjà ce fameux libre arbitre. On ne choisit pas ses vices ; on les combat ou on les satisfait; et en admettant même un libre arbitre aussi balancé exactement que la faim et la soif de l'âne de Buridan, il arriverait que, suivant ses habitudes, l'âne satisferait le plus impérieux, le plus développé des deux appétits.

Et une habitude se développe toujours aux dépens du libre arbitre, et parfois, au lieu de le restreindre,

l'anéantit. Qu'est-ce donc qu'une passion, autre qu'une habitude à l'état aigu? Toute propension satisfaite devient fatalité. Voilà pourquoi la très sage Église catholique donne une telle importance à des faits étroits en eux-mêmes; tandis que le fameux gros bon sens, cette plaie bourgeoise parallèle à la blague, ce chancre parisien, ne perçoit que les aboutissements passionnels.

« Fuis l'occasion de pécher, » dit la sage religion. « Ne fuis pas et ne pèches pas, » dis le sage profane.

Samas commença l'érotisme par les yeux, et il eut besoin d'anaphrodisiaque; maintenant l'érotisme est dans son imagination, demain il sera dans sa chair. Car la progression normale ne laisse qu'un temps le sexuel se transposer en portée cérébrale, la résolution harmonique frappe tout à coup sur les basses profondes de la matière. Une préoccupation s'érige par la durée en fatalité, et Samas, la pensée sans cesse récupérante de ses impressions avignonaises, se crée un destin de chute : d'autant que la puberté augmente, de son physique émoi, ce trouble d'âme.

La solitude ne convient qu'à la pensée; la passion s'y exaspère, le regret s'y affole. Par de nouvelles impressions, sinon fortes, multiples, on chasse un souvenir ; la solitude, c'est le face-à-face avec soi-même; là, rien ne vous altruise, on fait seulement de la conversation intérieure, et l'éternel interlocuteur se trouve être l'obsession.

LA MORT DE l'aNDROGYNE

Ce séjour dans l'île de Bréhat livra Samas à la toutepuissance du souvenir, et son esprit scrutateur ne se complaisait pas en restitution des joies visuelles, il commentait, théorémisait à propos de Stelle. Enfin, malgré son effroi et son effort, le fait d'amour se posa en point d'interrogation et de désir. Il souhaita la possession, il désira le contact. L'idée de baiser, de caresse, d'étreinte, pointa, grandit, le remplissant de tendances nouvelles. Ces seins adorables aux yeux eussent été aux lèvres d'adorables fruits; ces bras d'une rondeur exacte, quelle douce écharpe; toute la splendeur nue de Stelle jaillissant du peignoir mouillé, maintenant suscite la concupiscence ardente et avilissante.

Il revoit, tableau tentateur, la jeune marquise, le drap rejeté, se pelotonnant d'un côté du lit étroit et laissant une place vide, sa place d'amant.

Oh! elle empoisonne vite une âme, la redoutée concupiscence; à peine quelques mois ont poudroyé dans le sablier du temps, et déjà, Samas se l'avoue, il aurait tenté l'escalade de cette fenêtre, le stupre de cette vierge. 0 l'horreur qu'il conçoit de se sentir si homme, c'est-à-dire si brute et déjà indigne de la grande volupté qu'inventa la marquise!

Surcroît d'irritation, il pressent que l'au-delà de ce qu'il a éprouvé ne vaut rien; il jurerait que l'acte de chair ne lui donnera pas la joie vécue de la contemplation; il le sait, se le répète, et cependant il désire.

Son orgueil extrême, toute l'idéalité amassée en sa

tête, l'espèce de religiosité de son amour sans contact avec Stelle, tout cela sera perdu s'il tombe à l'acte; et il y tend et il se déteste.

En ces angoisses, il élève vers les étoiles du ciel clair et froid cette bague si audacieusement talismanisée par la vierge et il en provoque la préservatrice vertu.

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