ACTE CINQUIÈME
RANSPACH, grelottant plus que jamais.
Ah! ma foi, serviteur... mais je ne suis pas en train de faire de l’esprit!
LE BARON , riant.
Vous n’étes jamais en train, vous!
RANSPACH
Comment pouvez-vous plaisanter encore dans une circonstance semblable... et par un froid pareil?... Ah! ah! ah!... mes deuts s’enlre-choquent!...
LE BARON
Oh! mais, aussi, c’est qu’on n’a jamais vu courir les bois dans ce temps-ci en costume d’Apollon !
RANSPACH
Je vous admire, monsieur le baron ! Eh ! je vous prie, m’avez-vous laissé, par hasard, le loisir de me métamorphoser?
LE BARON, avec un sentiment de regret.
Si, du moins, vous aviez apporté votre lyre... ça aurait servi à faire du feu. Allons, riez donc, ça vou3 réchauffera...
LUTZ, qui semblait, depuis une minute, réfléchir profondément.
Monsieur le baron, je pense à une chose... Est-il bien convenable que moi, le cousin de M. le comte, je vous serve de témoin dans un duel avec M. Karl de Stramberg?...
LE BARON
Maître Lutz, est-ce que , dans le cotirs de votre vie, vous n’auriez fait, par hasard, que des choses convenables?
LUTZ
Mais, monsieur le baron...
LE BARON
Non, n’est-ce pas?... Eh bien, alors, qu’est-ce que vous allez me chanter là?... (Regardant autour de lui.) Mais, voyons, messieurs, si, pour tuer le temps agréablement, nous cherchions ensemble une place commode pour se couper la gorge?
RANSPACH
Oui !
LE BARON, cherchant, et s’arrêtant au fond.
Que dites-vous de cet endroit-ci?..; Ne vous semble-t-il pas agréable ?
RANSPACH
Oui ! Ce ciel noir... cette neige étendue comme un linceul... ces arbres décharnés... Très-agréable !
LE BARON, s’arrêtant daus un autre endroit.
Ah ! messieurs, voici encore quelque chose de très-pittoresque 1
LUTZ
Voyez donc plutôt par ici, messieurs. (En disant ces mots, il aperçoit la vieille bêcherounc, ombre noire, accroupie à terre.) Eh ! qu’estce que cela?... Que faites-vous donc là, la vieille ?.. Voyons, remuez-vous!... Êtes-vous pétrifiée?... (L’ombre se lève et va plus loin.)
l’ange de minuit,
LE BARON, riant.
Mais, par l’enfer !... c’est l’une des trois Parques... la plus laide... seulement elle a changé ses ciseaux contre une serpe! (La rappelant.) Eh ! la vieille, ne t’en va pas, je vais te donner de la besogne! (Aux autres ) Car voici encore, très-certainement, la meilleure place... (a la vieille.) Tiens, avec celte branche, balaye un peu la neige en cet endroit-ci... Allons, sombre hôtesse, prépare le lit de celui qui s’endormira là. (On entend au loin un nouveau bruit de voiture.) Tiens, llàte-toi, voici ton hôte qui t’arrive. (La vieille bûcheronne est accroupie ; elle rejette son capuchon en arrière, et on reconnaît la Mort. Bientôt, au milieu de la neige, elle a fait une large place noire. — Entrent le comte de Stramberg, Karl et Ary Kœrner.)