‹ L'ange de minuit drame en six actesChapitre 12 sur 116 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

ARY, passant devant lui.

Je vais voir... (il va à la porte et l’ouvre. Ou aperçoit un homme portant un paquet de papiers, et, sur la porte, à l’extérieur, une grande affiche.) Que

failes-vous donc là, mon ami?

l’homme.

Ce que je fais, monsieur, vous voulez dire ce que je faisais, car j’ai Uni; (Montrant l’affiche.) je collais là, comme il me l'a été ordonné, une affiche annonçant la vente de celle maison.

ARY

Ahl c’est le dernier coup !

KARL

Comment?... (il S’élance vers l’affiche et lit.-— L’homme s’est. éloigné.)

C’est la vérité !

ARY

Oui, c’est la vérité, qu’on va vendre la maison du docteur Kœrner, parce que le docteur Kœrner, qui est trop pauvre pour payer son pain, est trop pauvre aussi pour payer les taxes !

KARL, abattu.

Ali! mon ami! mon pauvre ami, qui, si jeune encore, as déjà tant travaillé !

ARY, relevant la tète.

Pas assez, Karl, pas assez 1 D’ailleurs, j’ai mal travaillé.

KARL

Toi!

ARY

Eli! sans doute! tu voisjbien que je n’ai pas même su conserver à ma mère l’asile de sa vieillesse!...

KARL

Mon ami!

ARY

Et c’est ma faute, va! c’est bien ma faute! car je n’ai pas su faire de ma science métier et marchandise : c’est ma faute !

Depuis que je me suis senti un homme, j’ai voulu être tin médecin ; depuis que je me suis fait médecin, j’ai poursuivi la science avec passion, avec fureur...

KARL

Et lu as conquis la science.

ARY

Qui. (Posant sur son front sou poing fermé.) OlliT il y a là quelque chose qui m’éclaire des problèmes sur lesquels se sont usées des générations de savants 1

KARL

Mais, alors...

ARY , s'animant jusqu'à l'exaltation.

Mais alors, n’est-ce pas, si j’ai du talent, pourquoi n’ai-je vpas de fortune..: pour le prouver? Ah ! pourquoi I Tiens, je vais te le dire : Ainsi, par exemple, il y a à Munich un médecin qui se nomme Ranspach,le docteur Ranspach. Pendant

l’ange de minuit.

que je me consume, moi, à vouloir surprendre les lois de la vie dans les ravages de la mort, dans les œuvres do nos maîtres, dans les yeux de mes malades, dans mon cerveau, dans mon âme, partout! pendant que je veille, que je m’épuise, que je me dévore, sais-tu, Karl, ce que fait le docteur Ranspacli? Le docteur Ranspach annonce dans los gazettes des ouvrages qu’il n'a pas faits; il étale son nom sur îles affiche?, il pérore dans le3 salons. Qu’il est savant, qu’il est habile le docteur Ranspach ! C’est un homme énorme ! 11 le dit, il l’imprime, il le fait crier au bruit de la trompette et du tambour, il l'affirme par serment. 11 faut bien le lire, il faut bien l’écouter, il faut bien le croire. Pourquoi douterait-on du génie d’un homme qui n’a pas douté de la sottise de ses contemporains? Mais on n’en doute pis, oh! non! Partout, où je sème, moi, la récolte est pour cet homme; ce que j’ai mérité depuis cinq ans dans Munich, c’est à lui qu’on l’a payé... au centuple 1 Une épidémie a épouvanté la ville, on m’a appelé dans un hôpital, mais le docteur Ranspach m’a fait chasser à point pour avoir l’honneur de mes guérisons. Si bien que ce charlatan est célèbre, tandis que je suis ignoré dans ma cité natale; riche, tandis que je suis misérable; qu’il a des médailles d’honneur sur son habit, là où le mien montre la corde!... Si bien qu’il a le3 sourires des femmes, tandis que je me sauve de leurs regards, moi, par peur d’une nouvelle torture : si j’allais deveniramoureux!... sibien qu’il court en carrosse tuer des millionnaires dont les héritiers le payent... au poids du mort, tandis que je vais à pied sauver de pauvres diables qui ne peuvent rien que me bénir; si bien, enfin, qu’en ce moment, le docteur Ranspach se fait bâtir un palais, tandis que moi, moi, je ne pourrai pas empêcher qu’on vende demain la petite maison de mon père!

Tais-toi I

C’est ma faute I

ARY

Tais-toi donc !

KARL

ARY

Me taire, et pourquoi?

KARL, montrant la droite.

Ta mère peut entendre... Tu vas faire pleurer ta mère!...

ARY

Ah 1 Karl! Merci ; où vas-tu?

KARL, ouvrant la porte.

Arracher cette afliche. Il ne faut pas que madame Kœrner voie cela, et, d’ici à demain, il faut avoir payé les taxes arriérées. (Riant.) J’ai donné fièrement tous mes bijoux, et ma bourse est vide; mais je suis riche d’une idée... Je vais tâcher "en faire de l’argeut.

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