‹ L'ange de minuit drame en six actesChapitre 89 sur 116 · ACTE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME

MARGUERITE, doucement.

Mais alors...

ARY

Marguerite, ce moment est suprême, il va s'envoler... Laissez-moi dire... laissez-moi tout dire... je pars demain!... Je vous ai vue, je vous ai adorée!... comme un songe d’abord... quand, ensuite, j’ai touché la réalité en touchant votre main, j’ai senti que mon âme tout entière s’en allait en vous, et cependant... je pars demain!

MARGUERITE

Ary! oh! Ary !...

En partant, je vous laisse mon âme, et j’emporte, à la place, une idée divine. C’est que, ne fùt-ce qu’un jour, qu’une heure, qu’une minute, vous m’avez aimé!... Ce qui nous est promis en ce monde, le ciel seul le tient. J’attendrai l’heure du ciel, moi qui aurai goûté près de vous l’unique bonheur humain: l’espérance!... Qu’un autre vous épouse, puisqu’il le faut ainsi! Moi, en m’éloignant, j’aurai emporté au fond de moi-même une Marguerite que nul ne connaîtra plus.. . un ange dont le souvenir enivrera éternellement mon àine de joies inouïes. (Avec désespoir.) Marguerite !... Oh! mon Dieu !... Je voulais ne rien vous dire de mon amour; mais il est plus fort quemon courage... j’y succombe!... Pardon!... pardon !... c’est fini... je pars demain !...

MARGUERITE, heureuse.

Non, vous ne partirez pas ! Je vous écoutais dire, tout à l'heure; c’est que, d’abord, j’avais cru que vous ne m’aimiez pas; je vous ai laissé dire ensuite sans vous interrompre, parce que je vous écoutais avec délices; et tout «e que vous me disiez, Ary, de tendre et de sincère, mon àuie reconnaissante vous le répétait tout bas!...

ARY, du tou de la prière.

Marguerite!... ma bien-aunée !... taisez- vous... je suis si faible déjà !

MARGUERITE

Non ; à mon tour de laisser parler mon cœur !... Mais, comprenez bien, si je vous avoue ce soir que je vous aime, Arÿ, c’est que je l’ai avoué à mon père ce matin.

ARY

A votre père?...

MARGUERITE

Oui; et il m’a dit : « Espère !... » Et je vous dis : Espérez !...

ARY, à part.

Mon Dieu, cela se pourrait !... Mais oui, oui, et c’est le ciel qui m’éclaire !... Mon amour doit protéger Marguerite; quelque chose me dit maintenant que la mort n’oserait pas la prendre entre mes liras. (Haut.) Oui, je veux espérer !... J’es-

l’ange de minuit.

père, Marguerite! (Avec passion.) Ohl vous ne savez pas encore comme je vous aime !

MARGUERITE

Si, je le sais, et j’en suis heureuse ; heureuse sans trouble et sans remords !... et il me semble que ce sera un moment à m’évanouir de joie, le moment où j’oserai vous dire : Ary, mon cher maître et mon vrai seigneur, je t’aime 1

ARY

Et c’est à moi qu’elle parle ainsi !

MARGUERITE

C’est comme votre nom : Ary 1 qu’il était doux à répéter dans mes solitudes !... Ary I il y avait ma vie heureuse dans ces trois lettres-là; et quand mon père les prononçait devant moi, ou bien mon frère, je leur sautais au cou ; ils me regardaient, et je devenais toute rouge.

ARY, foi» asseoir Marguerite, et, le coude appuyé sur le dossier du fauteuil, il la regarde avec ravissement; là, 11 lui dit d’un ton passionné.

Oh ! parle, parle encore !

Ali ! je vous aime!... je vous aime!... Entendez-vous ce motif de valse qui revient là? Écoutez-le bien! Plus tard, quand nous serons mariés, si je vous vois triste, je vous le jouerai, moi, et le souvenir du moment où nous sommes, et où, pour la première fois, je vous aurai dit : Je vous aime...

ARY

Ce souvenir-là, Marguerite, refleurira mon paradis, et...

MARGUERITE

Chut! je suis sortie seule ce matin; savez-vous où je suis allée?... Non... rue du Chemin-Rouge, chez madame Catherine Kœrner. Je lui ai tout dit; je lui ai fait conter votre enfance, vos études, vos douleurs, et j’étais toute fière! Et quand je l’ai quittée, je lui ai dit: « Ma mère !... » et elle m’a dit : « Ma fille !... » Et, tout d’un coup, nous avons eu nos yeUX pleins de larmes ! (Peo à peu, Ary s’est laissé glisser é genoux devant Marguerite. Il lui prend les deux mains et les porto à ses lèvres.)

ARY

Oh! quelles espérances!... quel avenir d’amour!... (a ce moment, la partie de chant vient de n commencer, cette fois en sourdine.— Aux premières mesures, Ary, sans quitter les mains de la jeune fille, a laissé tomber son front sur ses genoux, et Marguerite a penché sa tête sur celle d'Ary prosterné; e'est alors, pendant le chant, et pendant eette sorte d’extase des deux amants, qu’on voit au fond passer la Mort, c'est-à-dire l'Amour. — L’Amour s’arrête un instant, les regarde en souriant, et s’éloigne lentement par la droite.)

MARGUERITE, comme sortant d’un rêve.

Oh ! mon ami, nous devons parler à mon père !

ARY, apercevant le comte qui arrive par le fond.

Marguerite!... (Bas.) Le voici!

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