SCÈNE
XIÏ.
ARY, KARL, pu» LE BARON.
ARY
Pourquoi m’as-lu empêché d’aller tuer le baron?
KARL
Parce que sa vie m’appartient...
ARY
En quoi donc plus qu’à moi?...
KARL
Elle insulte à la mémoire de ma mère... à la vieillesse de l’homme dont il a empoisonné l’existence... à la liberté de ma sœur... As-tu quelque titre pareil?
ARY
Tu m’as appelé ton frère... laisse-moi partager tes droits...
KARL
Écoute : il faut qu’il meure, n’est-ce pas?... et comme il a ce papier... nous ne devons plus le perdre de yue jusqu’à... jusqu’à ce qu'il tombe... Eh bien! moi, je sens que je le tuerai.
ARY
Et, s’il te tuait, lui?... tu es nécessaire à deux existences!...
KARL
Et si tu succombais, toi?... Tu comptes plus que moi dans le bonheur de ma sœur.
ARY
Eh bien!... que M. de Lambech choisisse entre nous !
KARL
CllUt!... c’est lui... (ils sont alors devant la cheminée; ils s’y adossent en voyant s’avancer le baron. Celui-ci, en entrant dans le salon, regarde antonr de lui; l’air un peu surpris, il va & la cheminée pour interroger la pendule, la trouvant masquée à ses yeux par Ary et Karl • )
LE BARON
Pardon, messieurs!...
ARY
De quoi, monsieur?
LE BARON
Ah! c’est juste!... je n’ai à vous demander pardon de rien, je veux seulement regarder l’heure.
KARL
Quelle heure, monsieur?
LE BARON
L’heure où M. votre père doit tixer le jour du mariage de mademoiselle votre sœur. *
KARL
Alors, monsieur, inutile de regarder : il n’est pas cette heure-là!...
ARY
Elle ne sonnera même jamais.
LE BARON
Pour vous, docteur !.. Mais, messieurs, permettez... Ça pourrait durer longtemps cette partie de raquettes : où voulezvous en venir?
ARY
Avec lequel de nous deux voudriez-vous vous battre?
KARL
D’abord?
LE BARON, riant.
Eh! mais, ni avec l’un, ni avec l’autre, messieurs.
KARL, se contenant.
Et pourquoi pas avec moi, baron, si j’y tenais absolument.
LE BARON
Parce que je tiens absolument à épouser votre sœur, moi, et que je ne peux pas me battre avec... mon frère.
KARL
Moi, votre frère ! vous m’insultez 1
LE BARON, riant.
Karl, mon ami, vous jouez don Quichotte ce soir : c’est un rôle à plats à barbe et à moulins à vent, déüez-vous-en !
ARY
Mais avec moi, monsieur, vous n’avez pas les mêmes raisons?
LE BARON
Non, mais j’en ai d’autres. En premier lieu, tout mon temps est pris; ensuite on vous nomme Kœrner, vous!... Et l’on me nomme le baron de Lambech, moi; ensuite... Mais, d’ailleurs, pourquoi me battrais-je avec vous?... Parce que vous aimez ma femme? Mais je l’aime aussi, moi, ma femme! Ce n’est peut-être pas d’une flamme aussi éthérée que la vôtre, non ! La mienne, à moi, sent un peu l’enfer... mais les dames aiment assez se brûler à ces flammes-là 1...
ARY, avec colère.
Monsieur, il s’agit d’une enfant !...
LE BARON
D’une enfant, oui! dont le cœur est à vous aujourd’hui à ce que vous croyez! Eh!... monsieur, il sera à moi demain. 11 n’y aurait donc que les médecins pour être aimés !
KARL, s’échauffant.
Abrégeons, monsieur : j’ai hâte de nous voir une arme à la main.
LE BARON
Vous I Est-il bien indiscret de vous demander pourquoi?