‹ L'ange du bagneChapitre 9 sur 17 · LE CONTEUR. DU BAGNE. ÔO · texte numérisé non relu

LE CONTEUR. DU BAGNE. ÔO

marques, nous les connaîtrons mieux que sur l'avis cies gardes-chiourmes.

— Allons! dit le commissaire.

L'abbé Pascal passa le premier, et le chef faisant un geste silencieux à l'un des surveillants, se dissimula ainsi que l'aumonier grâce à l'ombre épaisse que projetaient les colonnes.

Aulaire était assis, ses mains reposaient sur ses genoux, il semblait chercher dans sa mémoire les souvenirs d'un fait qu'il coordonnait pour donner plus d'intérêt à son récit. Les forçats dans l'attitude de l'impatience et de la curiosité tenaient leurs yeux attachés sur les siens. Quand Aulaire releva son front sillonné de rides, mais empreint d'une sérénité calme, un murmure de satisfaction circula de banc en banc. Les gardeschiourmes eux-mêmes s'étaient rapprochés du vieux forçat.

— Bleu-de-Ciel, un conte ! exclamaient vingt voix impatientes.

— Ma mémoire s'en va, dit le septuagénaire, je vous ai raconté bien des choses, et quand mes récits seront finis, il faudra bien aussi...

— Et votre histoire, père Bieu-le-Ciel, ne nous la direz-vous jamais?

— Dieu la sait, il suffit, répondit le vieillard qui trembla légèrement ; celle de ce soir se nomme : Les trois la wons.

— Les trois larrons, cela promet ! dit un voleur condamné pour la sixième lois.

— Silence! fit Polichinelle qui exerçait une sorte de dictature sur ses camarades en raison du nombre de ses crimes et de la somme de ses condamnations, si lence la haute pègre! laissez parler Bleu-de-Ciel !

On eut entendu le vol d'une mouche quand Aulaire commença.

(Légende)

Les quatre jeunes mères. — Instinct des enfants. — Le sentiment de la famille chez les galériens. — Dismas et Gesmas. — La caravane des rois d'Orient. — Les fugitifs. — Les trente denier du larron. — Le regard de l'enfant proscrit. — La fête de Pâques. — Captures de prisonniers. — Birrabas et ses complices. — Les trois gibets. — Le cadavre de Judas.

Quatre jeunes femmes assises sous des palmiers causaient un soir en contemplant les jeux de leurs enfants. L'une de ces femmes s'appelait Cythare; on lui avait donné ce nom à cause de la douceur de sa voix ; la seconde s'appelait Rachel comme la mère de Joseph ; la troisième Elia; la dernière Cyborée. Leurs enfants gracieusement groupés autour d'elles tressaient des paniers de jonc, arrachaient les fleurs mêlées aux touffes d'herbe et cherchaient dans un ruisseau des cailloux polis pour en armer leur fronde.

Au-dessus de leurs têtes, un oiseau chantait dans son

nid; l'aîné des enfants fit un signe à ses camarades, plaça la pierre dans la fronde qui siffla et le nid et la couvée roulèrent aux pieds des enfants.

— Mère, s'écria Dismas, le plus petit, en parlant a Rachel, vois quelle plume douce couvre leurs ailes, j'emporterai celui-ci dans notre maison et je lui donnerai du grain.

Mais Germas arrachant l'oiseau des mains de son camarade:

— Tu ne sais pas jouer ! fit-il. On prend les oiseaux pour leur arracher les plumes, c'est si amusant de les voir courir tout transis de froid.

Cythare fit un geste triste et artirant Gesmas vers elle:

— Méchant ! dit-elle , est-ce ainsi que je vous ai élevé? Quand vous aviez froid je vous réchauffais sur ma poitrine ; quand vous souffriez, j'aurais voulu accepter la douleur pour vous l'enlever... Cet oiseau a une mère... cette mère vole autour de vous en poussant des cris d'angoisse.... Rendez la liberté à votre captif, ou si vous n'en avez pas la générosité, faites comme Dismas, emportez- le dans notre cabane et son chant vous réjouira. Vous ne savez pas à quel point vous blessez mon cœur en montrant le germe d'une cruauté semblable,

Pendant que Cvlhare les yeux humides de larmes et la voix émue donnait ces conseils aux enfants, l'alné riait d'un méchant rire en tenant ses deux mains fortement serrées. P»»*- Kt,,\squement il laissa tomber à

terre le cadavre d'un oiseau qu'il venait d'étouffer. Élia poussa un cri.

— Gesmas les plumes, dit fiarrabas, moi j'aime sentir leur cœur battre entre mes mains; cette agonie lente donne cent fois plus de plaisir que ne pourraient le faire leurs chants, leurs jeux et môme la satisfaction de les voir courir sans plumes.

Cyborée regarda ses trois compagnes avec une sorte de terreur et pressa plus fort son enfant sur sa poitrine.

- Nous demandons des fils ! dit-elle d'un accent rempli d'effroi, et nous nous croyons maudites du Seigneur quand la fécondité s'éloigne de notre sein... Folles que nous sommes! et qui nous dit que ces enfants nous seront des vases de joie et des modèles de vertu. Ne se révolteront-ils pas comme Absalon qui conspira contre David? n'insulteront-ils point un jour celle qui les nourrit de son lait? ne seront-ils ni blasphémateurs, ni traîtres? Ne déroberont-ils jamais, et leur main ne répandra-t-elle pas le sang de leurs frères? Seigneur! continna-t-elle en appuyant ses lèvres sur le front de son enfant, il vaudrait mieux pour celui-ci qu'il ne fut jamais venu au monde, s'il devait un jour mépriser votre loi et semer le scandale parmi votre peuple.

— Écoutez, fit Élia en attirant Barrabas vers elle, l'indocilité de votre caractère, la sauvagerie de votre nature m'ont déjà fait répandre bien des larmes. Vous montrez un tel plaisir à faire le mal, que mon cœur de mère est alarmé... Je n'ai que vous, mon enfant, votre père est mort...

GO l'ange du bagne.

— Mon père, interrompit Barrabas, se fut mis a rire s'il m'avait vu tuer un oiseau, car il égorgeait avec une joie féroce les agneaux timides, et je l'ai vu tressaillir d'aise quand il levait sa lourde masse sur le front d'un taureau. Il aimait le sang, et la couleur rouge qui rappelle le sang... Je suis le lils de mon père!

Élia ne put se défendre d'un sentiment de frayeur si grand, qu'épouvantée de l'avenir, elle ferma les yeux en poussant un cri.

— J'ai dix ans, reprit Barrabas , je sais conduire les onagres et les chamelles ; partout le pain est bon, surtout quand il n'est pas assaisonné d'herbes amères! Je suis jeune, mais je ne suis plus un enfant ! Je ne veux ni conseils, ni paroles de reproche; si vous trouvez que vous m'avez nourri trop longtemps, dites-le vite, je passerai le seuil de la maison, et jamais vous ne me reverrez!

— Mon fils, que dites-vous? s'écria la pauvre mère en larmes; suis-je donc dure et injuste à votre égard ! N'ai -je pas réuni sur votre tête mes tendresses et mes dernières espérances ! veuve, pauvre, isolée, ai-je d'autre amour, d'autre bonheur que mon enfant?

— Vous ne pouvez pas m'aimer ! dit l'adolescent ei secouant en arrière sa tôle couverte d'une épaisse ch < velure rousse. Je suis laid, j'ai le teint basané comm* un éthiopien et des yeux de bête fauve qui voient àtra vers toutes les ténèbres!

— Je vous trouve beau parce que vous êtes mon lils, et que je vous aime; mais fussiez-vous dépouillé de tous les charmes qui sont l'orgueil des jeunes mères,

ma tendresse pour vous s'accroîtrait en raison de ce que vous auriez à regretter.

— Je suis méchant..., continua Barrabas

— Je ne veux pas le croire, mon fils ; vous vous étudiez à devenir cruel afin d'inspirer la terreur à vos compagnons au lieu de chercher à vous gagner les sympathies ; mais vous ne pouvez avoir puisé l'insensibilité dans mon cœur... Non, vous n'êtes pas méchant... et pour amollir votre nature défiante et triste , il ne faut que vous environner de ces soins qui font ma joie, de ces caresses dans lesquelles j'épanche ce que je sens de tendresse pour vous.

Élia se leva et courant vers son fils , elle l'enlaça de ses bras ; l'enfant fit un mouvement brusque pour se dégager de cette douce étreinte; les bras d'Élia l'entourèrent plus fort , et Barrabas emporté par la colère repoussa brutalement la mère qui tentait en vain de reconquérir son cœur, la vit tomber raide et glacée sur le sol, et s'enfuit à travers la campagne sans retourner la tête.

— Il a tué sa mère ! dit Cyborée en relevant sa malheureuse compagne.

Elia ne donna plus signe de vie ; une pâleur de mort couvrait ses joues... Longtemps on crut que la vie l'avait abandonnée. Enfin un douloureux tressaillement apprit qu'elle existait encore pour souffrir. Elle étendit convulsivement ses mains comme pour attirer son enfant vers elle, elle murmura : Je te pardonne!

Mais elle ouvrit les yeux et n'aperçut autour d'elle que Cyboré, Rachel et Cythare.

— Parti ! parti ! balbutia-t-elle, en retombant sur le sol.

Elle fut transportée dans sa chaumière, et un mois après, blessée au cœur par l'ingratitude de son fils, elle expira entre les trois gardiennes de son agonie :

— Soyez plus heureuses! leur dit-elle.

— Voyez-vous, dit Bleu-de-ciel, en interrompant son récit, Phomme reste ce qu'il était enfant. Celui d'entre nous, qui n'aime pas sa mère, n'aimera personne au monde, et toute bénédiction s'éloignera de lui. Nous avons plusieurs frères; la mort qui nous enlève une compagne ne nous prive pas d'affection pour toute la vie ; la perte d'un bien peut se réparer, mais Dieu ne nous donne qu'une mère, une seule!... Aussi quel cœur lui fait-il, afin qu'elle nous choie, nous protège et nous aime... La mienne, ma sainte et bien-aimée mère que m'enleva Péchafaud de 93, fut un modèle de toutes les vertus et le dernier mot des dévouements de la femme. Et vous, mes amis, ne vous souvient-il pas de celle qui le matin vous prenait souriants dans vos berceaux, et vous tenant dans ses bras, vous faisait grimper jusqu'à sa bouche, pour que vous y posiez vos lèvres. A toulc heure du jour elle était là, interrompant son labeur pour regarder vos jeux. Votre bonheur était son délassement. Elle s'épuisait et ne sentait plus sa fatigue quand vous vous rouliez à ses pieds avec de joyeux éclats de rire. Elle se privait de pain pour vous ; pour

LES TA01S LAKM^S. 63

vous elle veillait filant sa quenouille, lavant, repassant, cousant à la lueur d'une maigre chandelle. Elle trouvait encore la force de chanter pour vous endormir, et si un mauvais rêve troublait votre sommeil, elle vous prenait dans ses bras, vous couvrait de baisers, puis reprenait sa tâche. Elle dormait peu, travaillait sans trêve ; sur elle retombait l'embarras du ménage, tous les soins domestiques étaient son lot ; et pourtant votre père était peut-être injuste pour elle. Martyre résignée, elle s'immolait au devoir... elle se sacrifiait à ses enfants... Ah ! si l'on songeait à sa mère, jamais on n'aurait le courage de faire le mal... La pensée d'une mère est comme celle du bon Dieu, elle nous retient sur le bord de l'abîme...

Bleu-de-ciel entendit un sanglot étouffé.

— Je ne sais pas lequel de vous pleure ici, dit-il, mais celui-là fait bien, et les larmes sont salutaires ! S'il a sa mère, cette mère qui porte, elle aussi, le poids de sa condamnation, ah ! que de loin il lui envoie une preuve de repentir et de tendresse, qu'il lui rende son cœur s'il ne peut lui rendre son fils ! Ne sommes-nous pas assez malheureux déjà! Eh bien, nous souffrirons moins si une bonne pensée nous rafraîchit le cœur... Écrivons à nos mères, eonsolons-les... Si vous le voulez, je serai votre seéretaire. Vous auriez un tel remords, en apprenant que votre ingratitude les a tuées...

Dans le nombre des auditeurs de Bleu-de-ciel se trouvait un parricide... Le malheureux poussait des cris

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inarticulés qu'il étouffait avec peine ; le vieux galérien eût pitié de sa misère, il reprit d'une voix plus douce.

— Et si nous les avons perdues, ces mères si dévouées, si aimées, si tendres... Si au lieu d'être des femmes elles sont maintenant des saintes, nous pou\<- us les invoquer. Loin de nous accuser au tribunal de Dieu elles nous défendront encore, tant leur cœur est rempli d'une ineffable indulgence... Et quand leur mort serait le fruit de notre conduite mauvaise , quand notre bouche les aurait insultées, quand notre main criminelle jusqu'au délire aurait mis un terme à leur vie de dévouement et d'immolation, ah ! malgré nos forfaits, elle ne saurait nous maudire! La mère reste mère en dépit du crime des enfants !

Bleu-de-ciel se tut.

L'émotion des forçats était profonde. Les plus pervertis, ceux qui riaient de la religion, de la loi et de la morale, se courbaient devant le souvenir sacré de celle qui leur avait aidé à faire les premiers pas, et leur avait appris le nom du Seigneur si souvent blasphémé depuis.

Aulaire vit que les cordes de ces âmes étaient trop tendues; il fallait maintenant une diversion à L'attendrissement extrême de ces malheureux; aussi s'écriat-il :

— Si vous le voulez, puisque mon histoire nous a en- I rainés si loin dans les souvenirs de la famille, nous

andonnerons nos profits et notre vin pendant une se- ;., une pour former une petite somme, que nous enver-

rons aux mères de ceux d'entre nous , qui sont dans le dénûment?

— Bleu-de-cicl, dit le parricide, je prends devant vous et devant mes camarades, l'engagement de ne pas boire une goutte de vin le reste de ma vie, et de mettre l'argent de mon travail à votre collecte.

— Bien, répondit Aulaire, nous acceptons ; et tous les mois, chacun de nous versera dans une caisse de secours eonfiée à M. l'abbé Pascal, le produit des collectes que nous aurons recueillies

— Accepté ! dirent les galériens.

Le commissaire serra la main de l'aumônier.

— Je commence à croire eue vous avez raison, dit-il.

— Je reprends mon histoire, dit Bleu-de-ciel. La pluie rafraîchit les plaines et fait mûrir le grain, les larmes apaisent le cœur de l'homme et y ramènent de douces pensées.

Bien des années passèrent sur la tête de Rachel, de Cythare et de Cyborée. Veuves toutes trois, et toutes trois trisles dans leur cœur, elies tentaient de se cacher l'une à l'autre le sujet de leurs angoisses. Le fils de Cyborée, d'un caractère froid et dur, repoussaient tout Spanchement. Déjà avare et fourbe , il consistait à toute heure l'ûme indulgente mais trop sensible de la malheureuse veuve. Quant à Rachel et à Cythare, elles ne voyaient leurs enfants qu'à de rares intervalles, el chaque fois qu'ils rentraient dans la maison attristée par leur absence, ils y apportaient un visage plus

sombre, des manières plus dures, des paroles plus blessantes pour les cœurs qu'il froissaient sans pitié.

Si Rachel et Cythare les interrogeaient sur leur genre de vie, et leur demandaient la source des sommes d'argent qu'ils partageaient souvent entre eux, ils répondaient d'une voix brève qui glaçait les questions sur les lèvres des mères.

Elles ne se parlaient plus de leurs enfants , dans la crainte qu'un mot vint trahir le mystère douloureux de leur pensée. Seulement jamais elles ne touchèrent à l'argent que leurs fils laissaient à dessein dans la misérable maison ; il leur semblait que la malédiction de Dieu était sur ces profits iniques.

Gesmas et Dismas s'éloignaient mécontents d'elles et d'eux-mêmes.

— Tu sais , dit Gesmas à son ami , un soir que plus irrités que jamais ils quittaient la demeure des deux veuves , tu sais que la caravane passe dans trois jours. Le chef, Barrabas, me Ta fait savoir., nos hommes sont échelonnés sur la route et les rois de l'Orient laisseront entre nos mains les plus opulentes dépouilles qui jamais aient enrichi des larrons.

— On raconte à leur sujet d'étranges choses, interrompit Dismas, ces rois sont des savants, des sages qui lisent dans le ciel comme dans les feuilles du papyrus. La lueur de cette étoile merveilleuse que nous avons vue briller dans la nuit d'hiver leur fait quitter leur empire et sur la foi des paroles de je ne sais quel

prophète dont ma mère me parlait jadis, ils attendent la venue d'un autre souverain.

— Ils montent les meilleurs dromadaires- de Madian et portent avec eux des trésors sans prix. Melehior, Gaspard et Balthazar rivalisent de magnificence. Du reste leur suite est toute pacifique ; les esclaves sont sans armes, et se croyant protégés par celui dont ils vont saluer la royauté naissante, ils ont négligé les précautions ordinaires dont s'environnent les potentats.

— Nous les attendrons près du tombeau de Rachel.

— Et de Bethléem nous fuirons le plus rapidement possible jusqu'à Jérusalem où, il nous sera facile de tirer parti de notre butin.

Mais les plans si bien concertés des larrons échouèrent au moment où ils comptaient sur la capture attendue. Tout était merveilleux dans le voyage des rois d'Orient, depuis l'astre qui les guidait jusqu'à la jalousie d'Hérode, jusqu'à la voix mystérieuse qui les avertit de suivre une autre route.

Barrabas, Gesmas et Dismas virent les trésors des Mages leur échapper.

De si grands événements se passèrent alors en Judée qu'ils furent un moment distraits de leur déception, colère du monarque qui tremblait pour son trône et ne voyait qu'un adversaire dans l'Enfant qu'avaient cherché les rois d'Orient, se répandit comme un torrent furieux ; les mères se virent arracher leurs enfants, le sang des victimes inonda le pavé de Jérusalem, les chaumières comme les palais retentirent des cris dé-

68 l'akge du bagne,

sespérés... A la faveur du tumulte, au milieu des scènes d'égorgement et de massacre, les brigands se ruèrent dans les maisons désolées, portant paitout le vol, le pillage et l'incendie. Les parts de prise auraient suffi pour la fortune de chacun d'eux ; mais le crime attire le crime, et quand on a quitté le sentier du devoir, on suit la pente fatale qui mène rapidement à la captivité ou au supplice.

Ni Barrabas ni ses complices ne voulaient rentrer dans la voie de la vertu ; ce n'est pas que le remords ne se fit parfois sentir, mais ils l'étouffaient dans l'impossibilité où ils étaient de rompre avec le mal, qui les étreignait de ses serres fatales.

Le pillage des trois jours de massacre les dédommagea amplement du butin perdu, et ils ne songeaient plus à celte circonstance quand Gesmas entrant dans la cabane qu'il partageait avec le fils de Cythare :

— Grande nouvelle, dit-il.

— Une capture à faire?

— Celle que nous avions manquée.

— Les trésors de Gaspard et de Melchior !

— Oui, seulement nous aurons en moins les difficultés et les périls de l'entreprise. Les présents qu'ils portaient dans la bourgade de Bethléem , à un Enfant qui vagissait dans les bras de sa mère, ces présents sont à nous...

— Gomment?

— Épouvantés par les fureurs d'IIérode , le vieillard, la jeune mère et l'enfant fuient vers L'Egypte.

— Sans suite?

— Pas même un serviteur.

— Tu es sûrV

Je les ai vus, j'ai surpris leur entretien, puis choiant un chemin plus court, je suis venu te rejoindre... Dans quelques instants ils seront ici...

Dismas sortit de la cabane et regarda autour de lui, la nuit était noire, sans étoiles et sans lune ; il lui sembla entendre dans le chemin pierreux le pas égal et lourd d'une ânesse.

Appuyé contre le montant de la porte il jeta un regard perçant autour de lui et étouffa un cri de joie.

— Silence, fit Gesmas, ils approchent... Rentre vke, allume une torche, et à mon cri d'appel viens me rejoindre.

Le vent soufflait avec violence , l'ouragan déchaînait ses sourdes fureurs; des éclairs sillonnaient le ciel.., Sur la route déserte s'avançait un petit groupe de pèlerins. Un vieillard au front chauve tenait par la bride une docile monture dont il tâchait d'activer la marche trop lente au gré de la jeune femme qu'il accompagnait. Dans les bras de la voyageuse reposait un tout petit enfant dont la bouche souriait dans le sommeil. La mère le pressait sur son sein avec des tressaillements d'angoisse ; elle interrogeait l'espace, il lui semblait entendre les menaces des assassins et voir briller dans l'ombre l'acier de leurs couteaux. .. Ses lèvres répétaient des prières, et tantôt imploraient le ciel, tantôt se po-

saient sur le front de l'Adonaï qui dormait aussi paisiblement pendant cette fuite nocturne que dans le misérable berceau où sa mère, sa pauvre mère, le déposait la veille.

Le vent s'engouffrait dans son voile ; des fondrières coupaient la route; de sinistres bruits sortaient des branchages dépouillés et des cavernes abandonnées... Le vieillard s'appuyait sur son bâton de figuier; il enveloppait d'un regard plein de sollicitude inquiète sa jeune compagne effrayée; il s'avançait sous l'œil de Dieu, calme au sein de son malheur. Tout à coup la jeune mère pousse un cri, un cri qui dut faire pleurer les anges! -Le vieillard luttait avec peine contre un assassin... A un signal donné, son complice accourt en secouant une torche résineuse. Deux visages sinistres épouvantent les pèlerins.

Gesmas, après avoir garotté le vieillard, arrache le petit entant des bras de la jeune femme. Elle veut lutter ; elle tord ses bras et déchire ses mains délicates ; elle appelle du secours, elle prie, elle implore ; le ciel semble sourd, les hommes se montrent insensibles.

— Il nous faut de l'or ! s'écrie Gesmas, en fixant un regard avide sur le groupe désolé.

— Hélas ! murmura la jeune femme, nous ne possédons rien...

Gesmas fit entendre un éclat de rire ironique.

— Nous croyez-vous si mal instruits? Trois souverains ont quitté leur royaume pour vous offrir un tribut; leurs coffres > \i , futas se sont vi-

LES TROIS LA RIIONS. 7j

dés pour vous enrichir , et vous tentez ae nous persuader que vous êtes pauvres...

— C'est la vérité, répondit la voyageuse... pauvres des biens de ce monde.

Gesmas remit l'Enfant dans les bras de son compagnon et commença à desserrer les courroies du sac de voyage attaché sur le dos de la monture.

— Rien ! fit-il avec désappointement.

— Je vous le disais bien !... reprit la voix douce de la jeune mère... Oui, nous avons reçu les présents des Mages, mais l'indigence nous semble plus estimable que la richesse, et nous avons distribué nos trésors aux pasteurs des vallées d'Eder et de Bochnésa... Plus pauvres qu'eux maintenant, nous fuyons vers les bords que le Nil arrose... Rendez-moi mon enfant, et que Dieu vous pardonne une cupidité coupable.

— Il me faut de l'or! de l'or! répéta Gesmas, ou je garde l'Enfant en otage.

— Le garder ! ah ! ne commettez pas un tel crime, savez-vous que sur le front de cet enfant reposent les destinées du monde... Savez-vous... mais je ne puis trahir les secrets du ciel... Je suis une fille de votre pays, une Juive de la tribu de Juda, la compagne d'un ouvrier laborieux qui n'emporte dans les terres lointaines que l'outil grossier destiné à nous faire vivre... Ayez pitié de nous ! un jour vous trouverez de la compassion sur votre route... Si vous avez commis de grandes fautes, ces fautes vous seront pardonnées... Si vous avez attristé le sœur de vos mères, elles ^ous béniront encore, parce

72 l'auge du bag

que vous aurez eu pitié de ma douleur... Rendez-moi mon enfant. Voyez, il sourit dans vos bras, il vous aime... et vous auriez le courage de le faire souffrir... Au nom de celle qui vous porta dans son sein et vous berça sur ses genoux, rendez, rendez-moi mon enfant !

— Pourquoi le garder, dit tout bas Dimas, tu vois bien qu'ils sont misérables...

— Une rançon alors !

La pauvre mère leva les yeux vers le ciel, le ciel semblait d'airain.

Dismas trembla en voyant l'expression féroce de la figure de Gesmas.

— Combien exige-tu pour cet enfant.

~- Trente pièces d'argent !

Dismas fouilla dans sa ceinture, prit une poignée de monnaie et comptant la somme indiquée par son complice :

— Pour la première fois, un bon sentiment attendrit mon âme... celte jeune femme et ce petit enfant pénètrent mon cœur d'un respect et d'une pitié immenses... J'ai commis bien des crimes, j'aurai en balance un léger sacrifice... voilà tes trente deniers.

Puis remettant l'enfant dans les bras de la jeune mère :

— Cessez de trembler, enveloppez -le dans votre voile, jeune femme, et pour me prouver que votre

pa-.'4oa est sincère, entrez dans la maison du larron, et a - ; / son hospitalité; l'orage qui commence sera terrible, vous courez risque de vous égarer; chez moi

au moins vous trouverez un abri, et votre monture une litière.

— Entrons, dit la mère rassurée.

Le vieillard la suivit.

Dismas couvrit la table de mets simples mais abondants, il se multiplia pour les servir avec zèle, lava les pieds poudreux et meurtris du vieillard, et s'arrêtant pour contempler le petit enfant dont les grands yeux brillaient d'un feu céleste :

— On dirait qu'il est né pour le salut et pour la perte de plusieurs ! Qu'il est beau et doux !.,. le cœur se fond à le regarder. Il me semble que de cette heure seulement je comprends l'énormité de mes crimes... Ce vol, le brigandage, partout et toujours le mal... ô mon

Dieu !

— Oui, regardez longtemps, bien longtemps, mon petit enfant, sa vue vous apaisera, et vos douleurs seront calmées, vous regretterez d'avoir quitté le sentier de la vertu, et vous y rentrerez..

Le sommeil ferma les yeux des voyageurs. Ils se levèrent avec l'aube.

La jeune mère, au moment de quitter Dismas, lui dit d'une voix émue :

— Les larmes d'une femme, d'une mère, vous ont attendri, que le Seigneur vous assiste à votre heune suprême !

Le vieillard sortit le dernier, et le petit enfant dirigea son regard divin sur le brigand immobile !

— Revenez dans votre patrie ! dit-il.

74 L'ANGf) DU BAGNE.

Quand elle sera débarrassée des égorgeurs d'enfants.

Dismas vi£ disparaître le groupe des trois voyageurs, et prenant sa course, il se dirigea vers la demeure de Cvthare.

Les jours, les mois, les années s'écoulèrent encore...

Et pendant des mois et des années, Dismas, Gesmas et Barrabas pillèrent les caravanes , massacrèrent les voyageurs, et répandirent l'effroi dans la Judée.

Leurs mères chassées de leur maison par le mépris public, se réfugièrent dans une grotte humide. La vieillesse avait blanchi leurs cheveux, alourdi leurs pas, sans refroidir leurs cœurs... Elles ne voyaient pas leurs enfants, elles les pleuraient encore

Cyborée venait parfois les consoler; son âme était cicatrisée, elle espérait maintenant du bonheur; son fils s'était attaché à la suite d'un prophète, qu'entourait la vénération du peuple. Sans doute, quand le libérateur d'Israël, entrerait dans le royaume de son père, il partagerait sa puissance avec ceux qui auraient cru en lui pendant les jours obscurs de sa prédication.

Le bonheur de Cyborée était un allégement à leurs douleurs, celle-là au moins, celle qu'elles avaient nommée leur sœur, ignorerait les tortures qui les conduisaient îentement au tombeau.

Une nuit, trois hommes épouvantés envahirent la

grotte; ils se ût dafis l'angle le plus obscur, et

crièrent .

— Sauvez-nous !

Dans ces hommes aux visages flétris, aux voix rauques, les veuves reconnurent leurs fils...

— Nous sommes poursuivis... les soldats sont sur nos traces... l'on vient... tâchez d'égarer les satellites dé Pilate.

Mais en vain Cythare et Rachel tentèrent d'envoyer les soldats dans une direction opposée, Jaïre fit cerner la caverne, et les trois bandits, garottés et placés au centre de la troupe armée, les suivirent dans la capitale.

Sans se rien dire, au milieu de la nuit, et poussées par le même sentiment, Rachel et Cythare s'appuyant l'une sur l'autre suivirent le détachement de soldats conduit parle centenier, et ne s'arrêtèrent qu'à la porte de la prison de Jérusalem. Elles s'assirent sur un banc de pierre, et muettes, désolées, elles attendirent.

Les curieux, les gens du tribunal, les soldats se renvoyaient des questions et des détails sur la prise des larrons, le nombre de leurs crimes, le supplice qui leur serait infligé. Une foule énorme circulait dans les rues, des rassemblements se formaient. La fête de la Pâque arrivait dans quelques jours, et des victimes nombreuses étaient d'avance conduites au temple.

Si la charité d'un publicain ne fut venue à leur aide , Cythare et Rachel seraient mortes de faim. Elles furent distraites de leur douleur morne par les

cris tumultueux du peuple. Le Prophète dont Cyborée les avait entretenues si souvent, ce Juste qui annonçait une loi nouvelle, prêchait la miséricorde et accueillait les pécheurs, cet héritier de David, le fils bien-aimé du Père annoncé par Jean, venait d'être arrêté dans le jardin solitaire où souvent il se retirait le soir... un de ceux qu'il appelait ses amis avait osé le trahir... de groupe en groupe on se renvoyait le nom du lâche ; et si odieuse est la délation qu'on vouait le misérable à la vengeance divine.

— C'est Judas! Judas qui l'a vendu ! criait le peuple.

— Le fils de Cyborée... dit Racjiel à sa compagne.., elle est plus à plaindre que nous.

— Pierre a voulu défendre son maître, dit un soldat, et sans le pouvoir du Prophète, Malchus aurait payé cher sa capture.

— C'est un blasphémateur ! disaient clés voix irritées.

— Il était l'ami des pauvres, répondaient les femmes.

— Ils nous 3 guéris, criaient ceux que l'on avait connus aveugles et boiteux.

— Il a ressuscité ma fille? dit Jaïre h haute voix en s'adressant à Malchus. Qu'allez-vous faire de cet h om nie ?

— Ce que voudra Hérode.

— En attendant !...

— On l'interroge !

— Dieu du ciel ! s'écria Jaïre en pénétrant dans la

cour, j'entends siffler des courroies de cuir, on le flagelle...

Le centurion, entraîné par sa reconnaissance, vase jeter au milieu des bourreaux... un regard de la victime le rend immobile... ses yeux se détournent de cet horrible tableau et il s'éloigne en murmurant :

— Quel prix doit-il donc payer pour la rançon des crimes de la terre !...

Les bêlements plaintifs des agneaux que l'on égorgeait pour la Pàque se confondaient avec les larmes des amis du Prophète, les prières que les femmes adressaient aux soldats, et les vociférations de la populace ameutée.

Tout à coup, fendant la foule, une femme, une mère (aussitôt Rachel et Cythare le devinèrent) se dressa pâle et les yeux fixes en face des bourreaux, dont les fouets dispersaient au loin les lambeaux de la chair de son fils.

— Peuple ! dit-elle, es-tu donc sans pitié et sans justice. . . celui que tu voulais élire roi tombe sous les coups des lanières sifflantes... ton bienfaiteur et ton ami est couvert d'un haillon de pourpre... Le front que tu regardais jadis avec un saint respect dégoutte de sangsous la couronne épineuse..., la voix qui te consolait... ù Jérusalem ! pousse des soupirs d'angoisse..., ces yeux qui s'attendrissaient sur toi versent des larmes, les m qui se posaient sur le front de tes malades pour les guérir, sur la tète de tes enfants pour les bénir tiennent maintenant le sceptre dérisoire... 0 peuple ! peuple ! seras-tu sans mémoire, comme sans pitié !

En ce moment la mère infortunée fut violemment repoussée par un liot de peuple.

— Regardez ! regardez ! criait-on de tous côtes. Elle leva les yeux.

Sous l'arcade d'une haute galerie, le mandataire des Romains s'adressant à la foule lui dit :

— Je suis innocent du sang de ce juste, ce sera à vous à en répondre ! Voilà l'homme !

— Voilà l'homme ! répéta une voix.

<— Crucifiez-le ! répondit la foule.

— Voilà l'homme, répéta Pilate... à la fête de Pâques un pieux usage permet de rendre la liberté à un criminel... Qui voulez-vous que je délivre, Barrabas ou edui-ci?

— Barrabas! Barrabas! cria la foule.

— Et que ferai-je donc de Jésus ?

— Qu'il soit crucifié !

— Mais quel mal a-t-il fait?

— Crucifiez-le ! crucifiez-le!

— Que son sang retombe sur vous et sur vos enfants I dit le gouverneur en quittant la galerie.

— Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! répétèrent les Juifs en se dirigeant vers les portes de la prison.

En une minute l'assassin, qui avait pendant trente ans rempli la Judée de ses crimes fut arraché de son cachot... des bras le soulevèrent, le peuple applaudit ! Il jouissait de son droit, il montrait son inet infernale préférence, il battait des mains, c'é-

tait une fête, un délire... et Barrabas, blasphémant, secouait au-dessus d'eux ses mains chargées de fers et répétait :

— Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants!

— Le fils d'Elia! dit Gythare à sa compagne.... Le fils d'Elia préféré à ce Juste... Ne nous rendra-t-on pas aussi nos enfants !

— Hélas ! un seul devait être libéré pour la fête de Pâques.

Le jour parut, un jour pesant, éclairé par un soleil pâle. Une foule compacte, mutinée, curieuse, n'avait cessé de circuler dans les rues, de stationner sur les places, d'assiéger les cours delà prison, les corps de garde des soldats; le condamné traîné de tribunal en tribunal, attendait l'exécution de sa sentence avec la sereine douceur que l'on voyait briller sur son front, lorsque entouré d'hommages et de respect il traversait la cité déicide. Son regard était empreint de la même mansuétude, sa voix avait le même timbre attirant, sa bouche souriait à ses amis comme à ses bourreaux. Longin le centurion fit élargir le cercle de la foule.

Un condamné passa le seuil fatal...

Rachel poussa un grand cri : ce condamné chargé d'une croix, c'était Dismas.

Un second prisonnier parut; celui-là avait aussi Fépaule meurtrie par le poids de l'instrument de son supplice...

En l'apercevant, Cythare plongea son front glacé dans ses mains;

— Gesmas ! balbutia l'infortunée.

Enfin une troisième victime fut donnée à la rage sanguinaire des Juifs...

Celui-là était âgé d'environ trente ans, sa figure était la plus belle que put contempler l'œil de l'homme, mais ce divin visage était alors souillé de sang et de larmes; une robe d'un brun rouge était collée à ses membres déchirés par une flagellation inouïe qui l'avait* jeté à terre comme un agneau qu'on égorge. Ses pieds hésitaient, sa démarche était défaillante, la croix qu'on avait lourdement jetée sur son dos ensanglanté l'écrasak de son faix... Il ne se plaignait pas, il allait à travers les rues montueuses, regardant devant lui la colline de Golgotha sur laquelle devait s'élever le triple gibet.., La mère du Prophète entourée de quelques femmes, et soutenue par Marie-Madeleine suivait les traces de son fils, les cherchant, les baisant, les mouillant de sfcs pleurs... Derrière elle deux vieilles femmes se traînaient comme les ombres de la douleur et du désespoir: Rachel et Cythare... Quelque longue, quelque rude, quelque épouvantable qu'elle fut, la route s'acheva Au sommet de la montagne trois trous profonds avaient été pratiqués pour recevoir les croix. On étendit les condamnés sur les instruments de leur supplice...

Les coups sinistres du marteau enfonçant les clous dans les chairs, glaçaient de terreur les spectateurs de ce drame... Le Prophète tenait ses yeux levés vers le ciel et semblait sourire de ces tortures. Gesmas poussait

LES TROIS LARRO'S. 81

des cris aigus entremêlés de blasphèmes; il insultait Dieu jusque dans la mort...

Mais près des croix de ces larrons, deux femmes s'agenouillèrent et leurs mains tremblantes essuyaient sur ces fronts déshonorés la sueur glacée du trépas !

Ne vous étonnez point, c'étaient des mères!

Gesmas regarda la sienne, d'un œil vitreux qui ne laissa rien voir qui put consoler Cythare :

— C'est la fin! dit-ii, la fin!

— Gesmas, mon fils, mon enfant, car innocent ou coupable je ne te renierai point... Gesmas je t'ai suivi depuis la grotte jusqu'à la prison, de la prison à la colline.... La dernière voix que tu entendras sera la mienne... et situ veux un pardon...

— Un pardon; jamais! je vous maudis pour m'avoir donné la vie!

Cythare demeura foudroyée par ce dernier coup.

Quand à Rachel, elle répandait son cœur dans le cœur de son fils. Le misérable brisé par la souffrance sentait un rafraîchissement pénétrer dans son cœur dévasté..., ses yeux s'adoucissaient en tombant sur elle..., des tableaux lointains passaient devant les yeux de Dismas.., il se souvenait de la sublimité du dévouement materne) qui l'avait suivi, pas à pas, sans plainte, sans reproche, sans colère... Il comprenait enfin ce qu'avait été cette femme dont jadis il avait repoussé la tendresse et les conseils. Au pied de la croix «lu Prophète se tenait debout une autre mère. Entre elle et son fils aucune parole ne s'échangeait; ils se comprenaient sans rien dire, et la

douleur profonde de Marie se taisait devant l'immolation divine d'un Dieu.

Dismas regarda cette Mère héroïque qui, plus forte que la sienne, se taisait et ne pleurait pas. L'expression d'angoisse qui se reflétait sur son visage le fit souvenir qu'un jour, la môme figure exprimant une terreur pareille avait passé devant lui..

— Quand? Où? — Mais on n'oublie point certaines apparitions; celle-là n'affligeait pas le mourant; au contraire elle lui ramenait au cœur une espérance plus vive; elle amollissait son âme, elle humectait ses yeux... De la mère, son regard se dirigea vers le condamné qui agonisait près de lui, Il demeura plus frappé encore d'une ressemblance inouïe..., sa mémoire fit un prodigieux effort pour ressaisir le passé; et à travers les froides ombres de la mort qui l'enveloppaient il reconnut comme dans un rêve la maison isolée, la route coupée de ravines, menant à Bethléem... Il entendit gronder l'orage..., de fauves éclairs lui montrèrent sur la route un vieillard, une femme, un enfant... Eperdu, bouleversé, l'âme pleine de doute, d'angoisse et d'espérance, flottant entre la mort et l'attente de la vie, entre Fenfer et le ciel, il poussa ce cri d'appel suprême :

— Jésus, oh ! Jésus ! souvenez-vous de moi, quand vous serez arrivé dans votre royaume.

Le divin supplicié leva vers lui son regard empreint d'une miséricorde infinie, et ce regard éclairant les dernières profondeurs de l'àme du malheureux, il vit clai-j rement son abjection et sa honte.,., le repentir noya ses

fautes dans les larmes, et Jésus prononça ces mots qui ouvrirent au bandit les champs divins de l'espérance :

— Je vous le dis, en vérité, aujourd'hui vous serez avec moi dans le paradis...

La troisième heure s'avançait, l'atmosphère devenait plus épaisse et plus lourde; l'effroi pesait sur la foule..., le sang ruisselait le long de la croix sacrée et tachait à la fois le manteau bleu de Marie et la robe de Madeleine... Ce sang oppressait le peuple. Il ne criait plus comme la veille qu'il souhaitait sur sa tête le poids de ce sang divin !

Vers la sixième heure du jour, toute la terre se couvrit de ténèbres et le soleil voila ses splendeurs.

Et pendant que le voile de ténèbres pèse sur la terre comme un suaire, les voix des deux larrons retentissent seules par intervalles dans cette nuit anticipée ; l'un parle comme un damné qui est déjà en enfer; l'autre comme un élu qui voit le séjour des heureux.

— Malédiction sur mon père et ma mère ! criait Gesmas.

— Seigneur, je ne vous quitterai donc plus ! ô maître. vous me pardonnerez !

— Malédiction sur les hommes et les femmes !

— J'entrerai dans votre paradis et i'v serai encore votre frère !

— Malédiction sur les enfants et les vieillards!

— Seigneur! Seigneur! je sens toutes les haines et les misères de mon cœur se fondre comme une neige devant le soleil I

— Malédiction sur tous ceux que j'ai connus et que je n'ai pas connus!

— Il me semble que les anges me détachent de ma croix, me guérissent et m'emportent vers des régions merveilleuses.

«— Malédiction sur tous ceux qui sont nés et sur ceux qui sont à naître !

— Seigneur, Seigneur, ayez pitié de la pauvre famille humaine! et prions pour elle! Gesmas, prie avec moi...

— Sois maudit ! sois maudit! toi qui parles de prier Dieu pour les hommes!

— Alors je prierai seul le Seigneur Jésus, pour toi et pour la race humaine !

La neuvième heure sonnait, les sept paroles étaient tombées des lèvres du Christ, la terre oscillait dans l'espace; au sein des profondeurs de la vallée s'ouvraient violemment les sépultures des morts; le soleil sombra dans une mer de nuées sulfureuses, le dernier soupir de Dismas pénitent, le dernier blasphème de Gesmas et le consummatum est se confondirent...

La terre était sauvée...

Au même instant, fuyant épouvanté loin de la colline sanglante où il avait été témoin de l'agonie de ses complices, Barrabas le bandit, éperdu, aveuglé par les ténèbres, étourdi par le bruit de la foudre descendit à grands pas dans la vallée. Il fuyait le spectacle de la mort; il avait froid, il avait peur, il se sentait pris de vertige. Tout à coup il heurta son front contre un arbre..., cet arbre était un figuier stérile balançant un

cadavre à ses branches dépouillées... Le misérable se relève les yeux injectés de sang et reconnaît le fils de Gvborée: le suicide du traître lui semble son propre arrêt; ce ne sont pas les trente deniers qu'il rendra aux prêtres, mais sa vie comme le prix de la mort de l'Homme-Dieu... Il veut détacher le corps du déicide autour duquel volent des bandes de corbeaux; la corde se rompt, les restes infectés du traître gisent à terre ; Barrabas reprend sa course dans la campagne, poursuivi, croit-il, par le cadavre de Judas qui lui reproche ses crimes ; il arrive dans la vallée des sépultures et cherchant un abri contre les malédictions et ses propres terreurs il se précipite dans le sépulcre qu'un mort vient d'abandonner..., la lourde pierre retombe..., nulle main humaine ne devait la soulever..., le sort des trois larrons était accompli, Barrabas échappant à la justice humaine subissait la justice divine sans appel et sans rémission.

Gesmas, criminel sans remords, expirait dans les doubles tortures de la chair et de la conscience.

Dismas, l'âme pleine d'espoir dans la miséricorde suprême, s'endormait paisible sur son lit de tortures attendant l'effusion du pardon que lui méritait le sang du Rédempteur.

Bleu-de-Ciel cessa de parler; on l'écoutait encore..., le souffle oppressé de ses auditeurs témoignait de la vivacité de leur émotion, chacun d'eux faisait un retour sur lui-même...

- Amis, dit Aulaire, l'histoire de ces trois larrons

n'est pas une fiction de l'esprit. Je ne l'ai point lue dans des romans sortis de la plume des hommes. Cette légende a traversé les âges et les siècles, elle date de dix-huit cents ans !

Elle est aussi grande, aussi sublime que le jour où elle s'accomplit, qu'elle le sera encore jusqu'à la fin des temps.

La croix qui séparait sur la colline du calvaire Gesmas de Dismas, c'est celle du Christ dont nous parle l'abbé PascaL II a été prisonnier comme nous ; comme nous il a subi la rigueur des lois ! Si Gesmas et Dismas étaient coupables, il était innocent ! Son innocence nous lave de nos crimes ! Je crois au Christ comme le larron pénitent, il est toute mon espérance, et comme lui ie répète avec des larmes :

— Jésus, fils de David, ayez pitié de moi !

— Ayiez pitié de nous! dirent les condamnés, comme un seul homme.

— Assez de farces comme çà, dit Polichinelle.

La plaisanterie de l'assassin demeura sans écho, et Bleu-de-Ciel reprit :

— Nous ajouterons à notre prière un souvenir pour ceux de nos camarades qui se meurent à l'infirmerie ) Que Dieu leur donne l'agonie du bon larron!

— Ainsi soit-il ! dirent les forçats.

Un grand silence régnait dans la salle, les galériens s'étendirent sur leurs bancs, un bruit de chaîne;» se fit entendre, et l'abbé Pascal entraîna M. Monvel.

L'opposition de Polichinelle. — ~La Vendetta des condamnés. — La chanson de la veuve. — Révolte sourde. — Un enlèvement. — Bleu-de-ciel se dévoue. — L'infirmerie. — Ce qui attend Polichinelle.

Un système d'opposition s'organisait cependant au bagne. L'influence d'Aulaire se trouva bientôt balancée par celle de Polichinelle, le héros des galères, l'homme aux expédients hardis, aux évasions merveilleuses, aux voix contrefaites, aux mille costumes, aux transformations sans nombre.

Polichinelle était fier de sa célébrité dans le mal, il se vantait de ses vols nombreux, de ses faux, ne ses stratagèmes ; il posait pour le vice. La crainte d'une rigoureuse augmentation de peine ne pouvait éteindre chez lui la soif de la liberté. Il faut avoir vu les difficultés nombreuses que les forçats ont à vaincre, la redoutable surveillance qu'ils doivent tromper, pour être persuadé qu'il faut presque du génie pour se soustraire à la captivité infernale du bagne, et comprendre la supériorité que conserve sur son gardien le captif qui rêve la li-

berté. Une évasion est un prodige, il y a quelque chose de magique dans les moyens, que le forçat, emploie pour tromper le regard des argousins et même celui de ses camarades. Le nombre des évasions de Polichinelle, pour lesquelles il avait été condamné à une augmentation de trois ans de peine, et les nombreuses récidives de ses délits, avaient élevé à cinquante-deux le total de ses années de condamnations. C'est cet homme vieilli dans le vice qui se posait en antagoniste de Bleu-de- Ciel. La connaissance qu'il avait de l'argot du bagne, les ressources infinies de son imagination, le récit presque fantastique de ses évasions multipliées rangèrent de son côté tous ceux qu'un attendrissement passager avait saisis sous l'influence de la parole éloquente d'Aulaire. Les forçats récidivistes l'adoptèrent pour leur chef; en peu de mois, Polichinelle fut à la tête d'un parti de bonnets verts prêts à le seconder dans la révolte. Classique, le plus docile de ses élèves, et qui devait son nom à quelques bribes tragiques, qu'il déclamait avec emphase, ayant formé un plan d'évasion, le soumit à la bande de Polichinelle. On lui fournit des secours, la mystérieuse ligue des amis du dehors fut avertie par des cris qui, partant du port, annoncèrent le hardi projet... Rien, il semble, ne pouvait s'opposer à la réussite, quand Classique fut saisi par les argousins au moment où il brisait sa manille. Un de ses camarades l'avait vendu.

La vendetta des bagnes ne pardonne jamais ; naturalisée parmi les forçats, elle a rang parmi eux de cour

de justice, et celui qui trahit peut s'attendre à una prompte et terrible vengeance.

Elle est inexorable, mais ne frappe qu'à coup sûr. que Mitraille fut soupçonné d'avoir fait des révélalions à l'autorité , pour obtenir d'être envoyé à l'infirmerie comme servant, un conciliabule formé de Polichinelle et de ses principaux amis s'assembla. C'était au chef de porter la parole.

Il exerçait les fonctions de ministère public ; et, se vengeant de l'arrêt qui l'avait condamné , il allait condamner à son tour.

11 exposa le délit. Les galériens à la fois jurés et juges l'écoutèrent en silence ; après avoir donné son opinion, raconté les faits et fourni les preuves , Polichinelle déclara Mitraille coupable de trahison.

L'arrêt fut prononcé.

C'était un arrêt de mort...

Cette scène se passa en plein jour, pendant un moment de distraction du garde-chiourme qui causait à quelque distance.

On tira au sort avec des dés pour savoir quel serait l'exécuteur de cette vengeance. Jamais un forçat ne refuse une semblable occasion de se recommander aux siens en travaillant pour la cause commune. Quelquefois, un homme ayant d'anciens griefs contre le condamné réclame l'office de bourreau.

Quant au choix du supplice, il reste à celui qui exécute l'arrêt, tantôt une pile de madriers s'écroule sur le forçat en travail; tantôt le misérable qu'un camarade

a poussé par mégarde tombe dans la mer et disparaît sans qu'il reste trace du crime ; un autre se voit entouré par les forçats qui ne semblent animés d'aucun mauvais dessein ; ils s'éloignent, le délateur a cessé de vivre sans que son corps garde la marque d'une blessure.

Mitraille, condamné, ne fut pas plus mal accueilli par ses camarades de chantier ; il semblait porter plus allègrement que jamais le poids de sa chaîne, et cria le premier à Polichinelle :

— . Allons, vieux ! en avant la chanson de la Veuve !

Il y a dans la cadence de cet air, extrêmement populaire dans les bagnes, quelque chose de lugubre qui glace le cœur, lors même que l'on ne comprendrait pas les paroles. La mesure de chaque phrase est calculée sur l'espace de temps que le mouton met à frapper la poutre. Trois fois il retombe, et la troisième mesure qu'il marque, signifie le coup fatal du glaive de justice.

Polichinelle l'entonna ainsi :

Oh, oh, oh, Jean-Pierre, oh!

Fais toilette, Vlà, v'ià le barbier, oh, oh!

Le mouton tomba lourdement sur le madrier, et le chœur, au milieu duquel tranchait l'aigre voix de Mitraille, répondit :

Oh, oh, oh, Jean-Pierre, oh!

\ i.i la charrette.

Le mouton s'abattit pour marquer encore une reprise.

Le garde-chiourme écoutait en souriant ; il battait la mesure avec sa canne , et marquait légèrement la cadence en sifflant du bout des lèvres.

Polichinelle fit un signe imperceptible à ses compagnons et continua :

Ah, ah, ah, ah, Faucher Colas.

En ce moment un bruit sourd se fit entendre dans le groupe ; la corde fut lâchée par les travailleurs, le billot retomba de tout son poids, le refrain fut répété avec une vigueur de poumons incroyable , et au milieu d'un élan général.

Seulement Mitraille ne montrait plus sa tête de fouine au milieu des forçats. Au moment où tous les bras retombaient en cadence , les galériens avaient précipité Mitraille sur un ancre de navire, qui lui ouvrit le crâne. Le soir, dans le chantier, on le trouva mort, et nul ne fut soupçonné ; ses compagnons l'accusèrent de maladresse, et tout fut dit.

Un seul homme dans le bagne pria pour le traître, ce fut Aulaiie.

Cette punition infligée par les forçats ne fit qu'accroître leur audace. La mort de Mitraille rendit à c ^s hommes la soif du sang qu'un moment l'on avait crue apaisée. Us tournèrent vers les chefs des yeux pleins de

haine, des yeux de bête fauve qui attend sa proie pour la dévorer.

Les punitions se multipliaient depuis quelques jours, Jean le Bourreau, au torse d'Hercule, aux jambes ai\ quées, devait avoir les bras fatigués du poids des cordes goudronnées qu'il faisait si cruellement tomber sur le dos des misérables.

L'autorité sévissait; on se doutait que la révolte couvait dans le parti de Polichinelle; mais les châtiments jetaient de l'huile sur le feu et portaient au plus haut degré l'irritation des malheureux à qui le retranchement de vin, le bâton et la double chaîne faisaient doublement sentir l'horreur de leur position. La tentative de Classique donnait raison à ces mesures répressives, mais on les rendit cruelles, et le cœur des bandits se gonfla de fiel. Aulaire ne pouvait plus rien pour les calmer; les seuls forçats qu'il conservait pour auditeurs et pour amis étaient les pénitents de l'abbé Pascal, et ceux en qui le souvenir de la famille tenait éveillé le sentiment du repentir.

Le vieux galérien pouvait bien au moment de l'insurrection se jeter au-devant du couteau des assassins pour détendre la vie de ses chefs, mais jamais il n'aurait vendu ses camarades. Sa loyauté se fut révoltée devant la délation. Au nombre des adjudants de service que haïssent les condamnés, était Maurice Pesas, un méridional dont l'œil menaçait, dont la parole brève avait le tranchant du sabre , dont le geste répandait la terreur dans les rangs des forçats. Plus d'une fois ils

s'étaient dit que leur patience aurait un terme et qu'ils se vengeraient un jour cruellement. Il fut convenu que la première punition infligée par Pesas serait, dans la nuit, suivie d'une révolte. Les galériens ne voulaient rien moins que semer dans la ville de Brest le pillage et l'incendie.

L'occasion appelée par Polichinelle et ses complices et dont, du fond de leurs cachots, étaient instruits Classique et Loïc, ne tarda pas à se présenter. A un signal donné, entre deux inspections, le chef des révoltés coupa sa chaîne ; les conspirateurs munis de limes et de scies qu'ils avaient dérobées à l'œil inquisiteur de la chiourme, furent en un instant sur pied. Un forçat à qui Bleu-de-Ciel avait rendu plus d'un service, délivra le malheureux qui , ne voulant point se ranger du côté des insurgés, ne pouvait non plus lutter contre eux. En un instant, chaque forçat fut armé d'un couteau, d'un anneau brisé ou de maillons de chaînes. Ce fut un spectacle horrible que celui que présentaient alors ces hommes dont les ignobles figures devenaient plus repoussantes par l'expression d'une férocité sauvage.

La chiourme donne un signal d'alerte, les gaiériens répondent par la chanson de la Veuve.

Deux compagnies d'artillerie pénétrent dans la salle, les détonations des fusils se mêlent aux cris aigus de blessés, aux cris de vengeance de ceux qui survivent. La mitraille éclate et fait d'horribles ravages, lelériens ivres de fureur se précipitent sur les soldats et tentent de leur arracher leurs fusils, le désespoir les

enivre, plusieurs se jettent au-devant des armes, des cris de rage et de douleur se confondent. Le sang coule à Ilots. Pareils à des tigres qui bravent l'arme du chasseur, on voit ces misérables bondir sur les gardiens, les déchirer avec leurs dents, à défaut de couteaux et de poignards, les étrangler comme des taugs de l'Inde, les étouffer entre leurs bras comme faisait Antée.., C'était une scène horrible, atroce, épouvantable ; l'enfer seul en doit montrer de pareilles!... C'est en ce moment que Maurice Pesas entra dans la salle. Tous les bras se lèvent contre lui , tous les galériens bravent la mort pour la lui donner... Ils se ruent sur leur victime... L'adjudant, cerné par un (lot hideux, appelle, tente de lutter, peine inutile , il fait un faux pas, il tombe, il va mourir

Les forcenés se précipitent sur Pesas; blessé d'un coup de couteau à la poitrine, menacé par vingt hommes décidés à payer de leur vie la satisfaction de s'être vengés, il jette autour de lui un regard effaré. Nulle pitié ne répond à son appel; il pousse un sourd gémissement, se redresse, lutte encore, tombe et se relève... Soudain un bras lui est tendu, une poitrine devient son bouclier, et Bleu-de-Ciel atteint du coup qui menace l'adjudant roule aux pieds des conspirateurs.

Pesas, ivre de colère, aveuglé par le sang qui coule d'une large blessure que lui a faite au front le poignard de Polichinelle, ordonne de mitrailler dj nouveau les galériens. Polichinelle est pris. A cette vue, les forçats perdent courage ; beaucoup des leurs ont succombé;

il leur est désormais impossible d'arracher la vie à leur ennemi mortel; ils tombent à genoux, tendent les mains aux doubles chaînes, et l'idiotisme et la teneur remplacent sur leurs visages l'expression de férocité qui l'animait il n'y a qu'un moment

La force reste à la loi.

Maurice Pesas est couché près do Bleu-de-Cieî , l'adjudant qui a reconnu son sauveur sent pour la première fois que ce forçat est un homme, il avance vers lui une main tremblante qu'Aulaire repousse doucement :

— Vous m'avez sauvé, dit l'adjudant.

— C'était mon devoir, monsieur.

— Votre devoir! peut-être, au point de vue de la conscience; mais à l'égard de vos camarades.

— Je ne les aurais jamais trahis, il m'était impossible de les imiter.

— Bleu-de-Ciel, vous aurez votre grâce, je vous lo promets!

— Dieu me la donnera! répondît le forçat dont 1 s forces épuisées trahirent le courage.

Il s'évanouit.

Quand il reprit le sentiment de ce qui se passait autour de lui, il était à l'infirmerie, et près de son lit se tenaient le commissaire Monvel et l'abbé Pascal.

— Ne trouvez-vous pas, monsieur, demanda J'aumônier, qu'on pourrait enlever les fers de ce malheureux? Quoi! blessé pour la défense de Tordre, usé par l'âge et les rudes travaux du bagne, ce malade, ce vieillard ne

pourra retourner ses membres sur son lit de douleur sans ressentir encore le poids de ses fers. Que le révolté soit enchaîné; que la chaussette et la manille entravent les pieds du galérien valide, c'est justice; mais le malade, et surtout celui-ci...

Le commissaire fit signe à un des servants, qui disparut.

— Je me rends à votre désir, monsieur l'abbé. Bleu-de-Ciel avait entendu vaguement ce qui se disait

autour de lui, mais quand il s'aperçut qu'on voulait lui ôler sa chaîne il s'écria :

— Par grâce, monsieur le commissaire, par pitié, monsieur l'aumônier, laissez-moi mes fers, ne voyez vous pas que je vais mourir.

— Vous ne mourrez pas, Aulaire, répondit l'abbé Pascal, mais vous souffrez et monsieur Monvel désire alléger vos douleurs.

— Vous vous trompez, monsieur; mes souffrances me sont chères! J'ai vécu chargé d'entraves; je les traîne depuis un demi-siècle, laissez-moi la consolation de mourir enchaîné...

— Étrange nature! s'écria Monvel.

— Admirable humilité! pensa le prêtre.

— Souifrez-vous beaucoup? demanda le commissaire.

— Beaucoup...

— Désirez-vous quelque chose?

JLe regard d' Aulaire se tourna suppliant vers l'aumônier.

— Parlez, mon ami, dit le prêtre.

— Loïc porte la double chaîne..., murmura le malade, et Loïc expie un dévouement sublime.

— Il n'a donné que trois ans de sa vie!

— Trois ans ! fit Aulaire en se soulevant, trois ans ! vous ne savez pas ce que c'est que le bagne, monsieur, pour un enfant qui aimait tant ses landes et sa vieille mère !

— Vous, mon ami, vous avez sacrifié votre vie...

— J'approche du terme, dit le vieux forçat, et la grâce de Loïc m'eût rendu bien heureux.

— Loïc sera gracié en votre nom, Aulaire,

Deux larmes roulèrent dans les yeux du malade. Il joignit les mains et leva les yeux au ciel.

- — Là haut, dit le forçat, vous trouverez la mesure d'indulgence que vous aurez faite, monsieur Monvel! elle sera grande devant le Seigneur

On apporta dans l'infirmerie des galériens expirants, et l'abbé Pascal les assistant dans leur agonie parla d'espoir et de miséricorde à ceux dont les mains dégouttaient encore du sang fraîchement répandu.

C'est que la miséricorde céleste est sans limites comme le ciel où elle réside! Cette miséricorde n'a d'autres bornes que celles qui lui sont opposées par l'impénitence. A la dernière heure, pendant la dernière minute, il est temps encore..., l'instant qui s'écoule pendant leràle suprême suffit au Dieu qui se fît victime afin de pardonner aux bourreaux... Il n'est jamais trop tard pour crier : Pardon ! jusque dans l'étreinte de l'agonie, jusque sous le couteau fatal on peut dire : Ayez pitié de nous, pauvres pécheurs 1

Les bras du Christ attachés sanglants à la croix ne se refermèrent pas sur son sein pour nous repousser.

Quand la société maudit, le Christ pardonne; quand le juge condamne, le Christ absout; ciuand le bourreau tue, le Christ ressuscite !

Voilà ce que disait l'abbé Pascal, inclinant son front au chevet de ceux qui agonisaient. Il leur montrait un ciel où les attendait le bon larron, où Moïse et Macaire jadis coupables comme eux jouissaient pourtant des félicités suprêmes. Quelques-uns s'inclinaient sous l'autorité de cette voix persuasive et s'humiliaient devant cette vertu; d'autres rebelles dans la mort comme dans la vie maudissaient le jour qui les vit naître et regrettaient de n'avoir pas augmenté le nombre de leurs crimes.

Bleu-de-Ciel priait sans remuer les lèvres; le spectacle de ces agonies lui brisaient le cœur...

Tandis qu'il demandait grâce pour tous au pied du Calvaire, une voix dit assez haut pour que la plupart des malades pussent entendre :

— La cour martiale s'assemble demain.

— C'est bon 1 répondit un galérien, Polichinelle sera fauché.

— Et dire que nous ne verrons pas la fête! répondit ntre forçat.

— Bah! aujourd'hui son tour, demain le noire !

Un sinistre éclat de rire termina la phrase du misérable.

Simonne et Prisciiïe. — Le condamné ne perd pas ses droits paternels. — La bénédiction du galérien. — Postol le forçat reçoit le prix Monthyon. — Réhabilitation. — Le maire de village.

Tandis qu'un lugubre tableau se déroulait devant la cour spéciale qui juge les crimes commis dans Tintérieur du bagne, une scène touchante se passait dans la salle de l'infirmerie.

Une jeune fille de dix-huit ans, portant le costume des paysannes normandes, entra dans la salle soutenant sa mère qui tremblait, encourageant du geste un jeune homme dont le front couvert de rougeur n'osait se lever dans cette demeure de la honte.

Priscille jeta autour d'elle un regard inquiet, puis courant vers le lit d'un des forçats :

— Mon père ! mon pauvre père !

La femme saisit à son tour la main du condamné et la pressant dans ses mains :

— Me reconnais-tu, Gervais?

Le galérien s'était assis sur son lit, son visage défi-

10U l'ange du bagne.

guré par la maladie et la douleur resplendissait maintenant d'une joie pure; ce n'était plus le forçat, mais l'homme et le père qui répondit : ^

— Simonne, Priscille, vous ne m'avez pas oublié. v

— Non, dit l'épouse en gardant entre ses mains les doigt* déformés du misérable; chaque soir nous avons prié pour le chef de la maison absent de son foyer. La parole des juges ne détruit pas celle du prêtre; le code des hommes n'abolit pas l'Évangile, et celui qui perd ses droits de citoyen garde ses droits de père et de mari !

— Tant de vertu! balbutia le malheureux.

Puis, apercevant le jeune homme qui, debout, immobile, demeurait au pied de son lit, il adressa du regard une question muette aux deux femmes.

Priscille rougit, Simonne dit au forçat :

— La ferme va mal; les domestiques n'obéissent guère à deux femmes isolées et faibles; quatre ans doivent s'écouler avant ton retour, j'ai pensé à choisir un gendre.

Les yeux inquiets et presque suppliants de Gênais se fixèrent sur le jeune homme.

— Pierre est travailleur, honnête et bon; il m'a demandé la main de notre iille

— Eh bien?

— J'ai répondu oui! pour moi, parce qu'elle disait oui! dans son cœur, mais nous sommes venus chercher ton consentement.

— Mon consentement? balbutia Gervais, vous me

demandez mon consentement, à moi le bonnet rouge ! à moi le galérien méprisé de tous, enchaîné comme une bête sauvage ! Femme, vous n'en avez pas besoin, le vôtre suffit pour qu'elle soit heureuse!

— Ainsi, demanda Simonne, ce n'est pas assez pour le malheureux qu'égara une heure de colère de perdre son repos et sa liberté, il faut encore qu'il renonce à son autorité paternelle,. . Ce ne sont pas là les conseils que j'ai reçus de ma mère, les leçons que j'ai données à ma fille, ni celles qu'elle doit léguer à ses enfants. Oui, Gervais, tu fus coupable envers la société : elle te châtie, je pleure et je respecte son arrêt pourtant... Ne me dis plus que le coup qui te frappe atteint deux femmes innocentes ; quand ce serait vrai, je devrais encore te garder ce que Dieu me mit pour toi dans le cœur le jour où j'acceptai ton anneau de mariage... Pour Simonne tu es resté doux et bon; jamais pour elle ta parole ne fut rude ni ton bras lourd. Priscille, elle, n'a connu de toi que des baisers et ta tendresse. Pauvre homme, ah ! pauvre homme ! garde espoir et courage quand nous te tendons les bras..., espère quand tu sais que l'on t'attend! Reprends aujourd'hui les droits du chef de famille que rien ne peut aliéner.

Priscille était à genoux près du lit du forçat, Pierre se tenait debout derrière elle ; Simonne soutenait d'un bras le malade défaillant sous le poids d'émotions trop vives.

— Pierre, dit-il enfin, que je vous serve d'exemple...

j'ai eu votre âge, votre franchise, votre probité; une

heure d'oubli me jeta dans l'abîme... Ah ! restez honnête

homme, mon ami ! Vous êtes bon, puisque Simonne vous amène ; vous êtes bon, puisque mon enfant vous a choisi ! Je ne vous dirai point ce qu'elle vaut, Pierre, la démarche qu'elle fait aujourd'hui suffit pour donner la mesure de son cœure.. Aimez-la bien, Pierre, rendez-la heureuse!,.. Que mon humiliation ne retombe jamais sur sa tête... Priscille, mon enfant, donne-moi ton front que j'y pose encore mes lèvres...

La jeune fille se précipita dans les bras qu'il lui tendait. Le mouvement que fit le malheureux père fit résonner ses chaînes. Priscille, Pierre et Simonne tressaillirent douloureusement.

— Ma fille, dit le malade d'une voix que l'émotion étouffait, je te bénis pour la piété filiale qui t'amène au pied de ce lit d'ignominie... Mes mains enchaînées en se posant sur ta tête appellent sur toi toutes les bénédictions du ciel! Et Dieu qui fait le cœur des enfants et des pères ratifie dans le ciel la bénédiction du forçat.

Pierre était à genoux auprès de Priscille, le vieillard leur prit les mains et retomba épuisé.

Simonne glissa ses épargnes sous la couverture, puis le groupe affectueux se tint près de Gervais qui écrivit d'une main tremblante son nom au bas d'un contrat de mariage.

Vous connaissez le tableau de Greuze Vaccordée du village? Quelle grâce, quelle naïveté, quelle candeur, quelle vérité dans cette toile; eh bien! un peintre de talent qui saisirait le côté poignant et dramatiaue de la

scène que nous avons racontée ferait une toile plus profonde de sentiment que celle de l'accordée du village.

L'heure du départ sonna, l'épouse, la jeune fille et Pierre s'éloignèrent ; sur le seuil de l'infirmerie tous les trois se retournèrent vers le galérien qui les bénissait encore et dont les yeux ne les apercevaient plus qu'à travers un brouillard de larmes.

Deux personnes avaient attentivement suivi cette scène: c'étaient l'abbé Pascal et Bleu-de-Ciel.

L'aumônier s'approcha de Gervais.

Vous avez toujours repoussé mes consolations, lui

dit-il ; mais à cette heure votre âme est amollie, vous pouvez m'entendre et vous m'écouterez.... la voix de Dieu est encore plus consolante que celle d'une fille et d'une épouse, et j'ai pour vous des paroles plus douces que celles qu'elles vous ont dites tout à l'heure...

— Ah! parlez! parlez monsieur l'aumônier, parlezmoi d'elles, de Dieu, de la liberté qui me les rendra... n'est-ce pas que c'est grand ce qu'elles ont fait? reconnaître encore l'autorité du misérable qui les a déshonorées... lui demander sa bénédiction à lui dont les mains... Ah! vous avez raison, monsieur Pascal, ce sont des anges, et c'est aux anges de nous ramener à Dieu. Je puis tout supporter, maintenant, je suis môme sûr de ne pas mourir! Je dois vivre pour racheter le passé, vivre pour expier ma faute, pour essayer encore de les rendre heureuses!

— Vous le pouvez en revenant à la vertu.

— Oui, elles m'aiment toujours, ce qu'elles ont

fait le prouve, mais le monde ne sera pas comme elle?

— Qui oserait se montrer plus sévère que Simonne et Priscille?

— L'opinion, monsieur l'aumônier.

— L'opinion se taira quand elle saura la vertu de ces deux femmes; elle applaudira à vos efforts; et vous oublierez le passé. L'opinion n'est pas implacable; elle fait plus qu'oublier, elle pardonne, elle réhabilite

— Elle réhabilite?

— Ecoutez cet exemple, ami, et qu'il vous rende le courage :

Il y a plusieurs années, un condamné libéré sortait du bagne. Il s'était défendu des atteintes du vice, et quittait les galères de Toulon avec la volonté de vivre en honnête homme. Pendant seize ans, il s'était vu accouplé à un misérable ; pendant seize ans, comme vous l'avez fait vous-même il avait lutté contre le torrent envahisseur qui montait autour de lui. Postol rentré dans la ville de Pontoise ne cacha point ses antécédents; il se sentait au cœur un foyer de vertu dont l'activité pouvait s'augmenter à chaque heure ; son âme était pure comme avant sa faute. Il parvint à triompher des répugnances, du mépris de ses concitoyens; à force de persévérance il mérita leur affection. Enfin on l'admit comme simple ouvrier dans une fabrique. Ce fut Postol qui donna à tous l'exemple de la régularité et du travail. Soumis, exact, zélé et sobre, il retrancha tout ce qui n'était point indispensable à son existence et consacra sa paie presque1 tout entière au soulagement des infortunés. Quand un

ouvrier malade laissait sa tâche inachevée, qui prenait sa part de travail afin que l'humble ménage ne pâtit point? Postol. Quand un petit enfant manquait de pain et d'habits, à qui s'adressait-il? A Postol. Un pharmacien de la ville meurt subitement laissant privées de toute ressource une femme et deux petites filles ; Posiol est là pour adopter cette triple misère. Sa journée unie, il prend sa lâche nocturne et gagne le pain des trois abandonnées. Pendant douze ans il continue de remplir ses pieux devoirs sans autre récompense que le témoignage de son cœur et la bénédiction de la veuve. Elle mourut en priant Dieu de récompenserun dévouement qui n'avait eu ni défaillance ni caprice. Il fallait une tombe à la protégée de Postol; sou par sou il en gagne une ! Les enfants restaient : lourde charge pour l'ancien forçat ; mais le découragement ne peut approcher de ce cœur généreux; les orphelins recevront une instruction chrétienne et apprendront un état qui leur permette de vivre... Postol amasse lentement et péniblement leur dot... La confiance de tous était acquise à celui qui trouvait tant d'énergie pour le bien; toutes les sympathies se ralliaient à lui. On fit plus: on voulut que ce repentir éclatant reçut une récompense éclatante et fut payé d'un prix auquel il semble que jamais un homme atteint de la réprobation de la société ne doive atteindre. Les autorités de Pontoise écrivirent un long mémoire contenant le détail de la conduite de Postol depuis sa libération. On demandait pour lui à l'Académie française le prix de vertu fondé par Monthyon. Le prix de

Monthyon pour l'ancien forçat! Des larmes d'admiration et de pitié coulaient de tous les yeux en lisant ou en écoutant ce mémoire; un tel exemple de conversion morale devait être puissant pour les autres égarés. Tous les membres de l'Académie célébrèrent à l'envi cette conquête faite sur la perversité des bagnes.

L'Académie ne se contenta pas de la grande récompense qu'elle lui décernait; elle jugea que l'homme qui avait rejeté si loin son passé pour entrer dans la bonne voie méritait de jouir de nouveau de tous ses droits de citoyen. On demanda au roi la réhabilitation de Postol, et tout le département que le malheureux avait édifié par sa loyale et généreuse conduite, applaudit à cet acte de clémence et de justice.

Quand un libéré parvient à triompher de la répugnance instinctive de la foule, il devient presque toujours exemplaire.

Voyons, Gervais, cet exemple n'est-il pas noble et beau, ne vous rendra-t-il point confiance et courage? Je pourrais vous citer vingt traits propres à relever votre esprit et à vous faire envisager l'avenir sous des couleurs riantes. On a vu un évadé du bagne de Toulon se conduire pendant près d'un demi-siècle d'une manière admirable. Devenu maire de sa commune, il jouissait de l'estime de tous; son négoce prospérait, une famille nombreuse l'entourait de soins et de respect. Il recevait le tribut de vénération auquel a droit le magistrat populaire et le citoyen vertueux. Un seul homme possédait le sccrel du malheureux que quarante-sept années

LA FILLE DU *v-.a iU,

irréprochables séparaient des jours passés à Toulon. Une infâme et cupide pensée porta le confident à menacer l'ancien forçat de le dénoncer s'il ne lui payait pas une somme d'argent considérable pour la position de fortune du père de famille. Il se voit perdu... On va détruire en une heure le résultat de tant d'efforts, de luttes et de souffrance! Mais la Providence envoie un défenseur à celui que trahit un frère; M.. Renaud, commissaire près l'administration du bagne, se fait l'avocat de l'évadé. Quarante-sept années de vertus plaident sa cause; toute une commune demande grâce et il est sauvé !... Gervais, Dieu vous comble de faveurs pareilles : C'est Simonne, c'est Priscille, c'est Pierre, un noble cœur! qui viennent vous dire : Au nom de la famille dont les liens sont sacrés, nous te reconnaissons encore pour notre chef! C'est la religion que rien n'affaiblit et n'altère qui vous répète par ma voix : Il n'est pas trop tard pour te repentir; donne raison à celle qui ont eu foi en toi! Guéris la blessure que tu leur as faite; console ces cœurs ulcérés, mais où la haine n'eut point d'accès, et pour toi, pour elles, pour le Père qui des cieux te convoque au pardon, humilie-toi, repens-toi, et sois absous!

En écoutant l'abbé Pascal, Gervais n'était plus le môme homme; l'attendrissement dans lequel l'avait jeté la pieuse démarche de Priscille l'avait disposé aux pensées consolantes il joignit les mains, baissa la ttfe, et reprenant l'histoire de sa vie depuis son enfance, .1 en déroula le triste tableau.

Quand il se tut, la voix onctueuse de l'aumônier cita les plus beaux textes de l'Ecriture, les commenta pour éclairer cette âme abattue, les fit briller comme des astres de lumière aux yeux cbarmés de son intelligence, les posa comme des appareils sur les blessures que le vice avait faites à son cœur.

L'abbé Pascal passa auprès de Gervais une heure encore; puis en quittant l'infirmerie:

— Bleu-de-Ciel, dit-il, je vous le confie.

Le blessé se souleva, jeta sur l'aumônier un regard de gratitude, et fit signe qu'il acceptait. « — Courage, Aulaire !

=— Ahi dit Aulaire, que ne suis-je sur une croix!

— La vôtre est lourde!

— Monsieur, dit Bleu-de-Ciel, vous m'avez tant aidé que je n'ai point eu de mérite... Ce pauvre Gervais est tout au bien maintenant, grâce à vous! mais il vous reste à remplir une tâche plus pénible: la cour martiale ne peut prononcer qu'une condamnation.

L'abbé secoua la tête.

— Il ne faut pas que Polichinelle meure sans repentir, Aulaire, priez, priez beaucoup pour lui!

Un instant après, l'abbé Pascal pénétrait dans le cachot au fond duquel on avait jeté Polichinelle qui, blotti dans un coin, ressemblait à une bêle fauve prêt* à prendre son élan pour dévorer-une proie. L'aumônier s'approcha de l'assassin

L'orphelin du pont du Gard. — Les bohémiens. — Éducation des saltimbanques. — La maison de correction. — Sans ouvrage. — Le cercle du vice. — Rechute. — La mission du prêtre. — Promesses célestes. — Le cœur brisé. — Les conquêtes de la charité.

Le cachot de Polichinelle était obscur et froid ; là, nulle espérance ne pouvait venir au secours du misérable, et les seules pensées qui roulaient dans sa tête le reportaient vers des années lointaines qui rendaient vivant pour lui le souvenir de ses fautes.

Un matin, sous une des arches du pont du Gard, qui porte si haut la gloire romaine, et dessine sur le beau ciel du midi son triple rang d'arcades rougeâtres, une troupe de bohémiens qui cherchait souvent un refuge dans les grottes qui entourent ce lieu sauvage trouva un enfant de deux ans abandonné sans doute par sa mère. L'enfant était pâle, chétif, malingre; les privations avaient mis leur stygmate sur son visage; les bateleurs jugeant qu'on pouvait tirer parti de cette chétive créature l'emmenèrent, Pendant deux ans l'en-

fant mendia en se traînant à côté d'une jeune femme qu'il appelait sa mère ; quand le chef de la bande le trouva propre à commencer un autre métier, on lui apprit des tours d'adresse. Les dures corrections et la privation de nourriture enseignèrent à Polichinelle à marcher sur la tête, à tenir une chaise entre ses dents, à équilibrer sur sa poitrine bombée une perche au sommet de laquelle on plaçait une boule. Le petit malheureux sans famille, sans pain, sans asile demeura cinq ans avec ses bourreaux. Mais ceux-ci ne trouvant plus assez de profit dans leur métier de saltimbanques, commencèrent à y joindre la vente d'objets volés, le recelage, tout ce qui constitue l'apprentissage du vol et conduit infailliblement à la cour d'assises. L'enfant montra de l'adresse et du flair ; il devint l'un des meilleurs sujets de la troupe. Pris sur le fait un jour qu'il dépouillait un étalagiste> il fut mis dans une maison de correction jusqu'à vingt ans. Pour la première fois il entendit parler de Dieu, mania un outil et comprit qu'il avait suivi une voie mauvaise. Des instructions paternelles, un travail réglé lui firent prendre de bonnes résolutions; il promit de changer de conduite, et quand il quitta le pénitentiaire, on était en droit d'espérer quelque chose de l'avenir. Il chercha de l'occupation, mais il n'avait point de livret et n'osait dire de quelle maison il sortait. Flétri dès l'enfance par les mauvais conseils, frappé d'une condamnation, il erra de boutique en boutique, vagua dans les rues, se demandant s'il ne ferait pas mieux d'en finir avec la vie, quand sur le Pont-

LES BATELEURS. Hl

Neuf il reconnut l'ancien chef de la bande des bateleurs, Mâche-Fer, qui pour le moment, placé derrière une petite table sur laquelle se tenait gravement un hibou, vendait à la foule du savon à détacher, de l'opiat pour les dents et un collyre pour les cors. Dans le dénûment où se trouvait Polichinelle, cette rencontre lui sembla un heureux hasard. Il profita du moment où le honniment du charlatan étant fini et la recette recueillie, il pouvait l'aborder et renouveler connaissance.

— Mâche Fer!

— Polichinelle !

Ces deux exclamations se confondirent, le charlatan prit le bras du jeune homme, l'entraîna chez un marchand de vin, le fit entrer dans un cabinet, commanda un dîner copieux, grisa presque le malheureux, et lui demanda ses confidences.

— Mâche-Fer, dit Polichinelle, vous m'avez abandonné lâchement, je travaillais pour vous, et au tribunal, personne de la troupe n'est venu me réclamer ni me défendre.

— Ceci, mon petit, mérite une explication, dit le charlatan. Tu avais volé, bien volé ; tu te laisses prendre en flagrant délit comme un imbécile, et tu veux que j'aille dire posément à la justice : Pardon, excuse, Messieurs, ce vaurien est mon élève; c'est à moi que revient l'honneur de l'avoir formé. Çà, mon bonhomme, c'est des bêtises. On se fait attrapper, c'est un malheur ! mais les habiles ne paient point pour les maladroits ! Ta peine est finie, te voilà libre comme l'air;

tu sais le métier de clown et de paillasse ; tu danses agréablement la trenca, et sans doule que là-bas on a eu l'intention de t'apprendre un état.

— Je suis serrurier, répondit Polichinelle.

— Bon métier, répondit le saltimbanque, et qui peut rapporter gros. Pour le quart d'heure, tu es sans le sou et je suis en fonds ; je t'offre la moitié du matelas de mon garni et un couvert à ma table.

Polichinelle frappa dans la main du charlatan :

— Çà va ! dit-il.

Tous deux légèrement avinés, quittèrent le cabinet du marchand de vin, pour rentrer dans une maison sale, puante et obscure, où le saltimbanque occupait un grenier. Autour de cette pièce, dont les poutres et les poutrelles laissaient passer un air glacial, était tendue une corde, servant à suspendre un nombre infini de costumes. Depuis la blouse de l'ouvrier jusqu'à la redingote du bourgeois, la veste du paysan et le carrick du cocher de fiacre on trouvait toutes les variétés de vêtements qui annoncent l'honnêteté, le travail, la pauvreté, le luxe, la fainéantise, l'ordre ou la débauche; des habits de paillasse et d'arlequin, des robes de magicien, des oripeaux de danseurs se balançaient côte à côte. Au-dessus étaient accrochées des coiffures variées et bizarres qui complétaient chacun de ces dé sements. A terre se trouvaient les chaussures. Il faut convenir que le magasin de costumes de Mâche-Fer était d'un ordre irréprochable. Au centre du grenier s'étendait un matelas, couvert d'une maigre couverture, plus

loin était une table encombrée de fioles, de muscades, de gobelets, de crayons et de boîtes d'opiat ; dans un coin un orgue de barbarie ; sur la cheminée, une bouteille d'eau-de-vie, deux assiettes fendues, une fourchette à trois dents et un gobelet d'étain.

Le saltimbanque passa le premier, éleva le chandelier, dans lequel coulait au vent une chandelle de suif, et dit avec un certain orgueil :

— Voilà !

Polichinelle fit l'inspection du grenier, et disposé par un dîner excellent et du vin capiteux, à trouver tout magnifique, comme le charlatan lui-même, il répondit :

— Vous êtes calé, maître.

— La nuit porte conseil, dit Màche-Fer, pionce.

— Tous deux s'étendirent sur le matelas, et si le vieux saltimbanque ne dormit pas, il laissa du moins reposer jusqu'au jour le malheureux Polichinelle.

Quand celui-ci fut levé, le maître lui montra une blouse, chercha dans un coin du grenier un sac de cuir, plaça sur un billot une enclume volante , et dit à son élève :

— Tu es serrurier, je crois?

— Serrurier fini.

— Voilà une empreinte, fais moi une clé. Polichinelle devint pâle.

— Je veux bien travailler, dk-il , vendre des savons et de l'eau de Cologne, débiter des absurdités aux Parisiens, reprendre ma queue rouge et un costume dr bateleur, mais je ne veux pas retourner en prison.

— Qu'est-ce qui t'en prie? demanda brusquement Mâche-Fer.

— Cette clé que vous me demandez...

— Ce n'est pas ton affaire !

— Si, puisque vous voulez que j'y travaille. Quand on a besoin d'une clé , on la fait faire ostensiblement , et les empreintes ne sont pas nécessaires... Il s'agit d'un vol...

— ■ Eh bien, après...

— Je ne serai pas votre complice.

— Voilà tes grands mots, dit Mâche-Fer, mais je suis bon homme au fond, et je veux bien discuter avec toi. Crois-tu qu'en vendant des boulettes de mie de pain pour guérir de la fièvre, de la pierre pilée pour blanchir les dents, et un papier jaune pour l'extirpation des corps , je puis m'enrichir ? Ceci est mon industrie avouable, autorisée par la police, appréciée par les badauds. Le soir, je deviens ce que veut la circonstance , ouvrier, soldat, homme de la poiice et toujours voleur à l'occasion. J'ai un coup superbe... dans huit jours... je t'offre d'en être ! accepte, ce sera le meilleur. Où iras-tu, et que veux-tu faire? Tu sors d'une maison de correction, belle recommandation pour ton avenir ! Et quand un maître te prendrait par pitié, si les ouvriers apprennent qui tu es, ils te feront chasser par esprit de corps. Le compagnonnage ne souffre pas de gens atteints d'une condamnation. Toute ta vie est brisée par l'arrêt qui te frappa à quatorze ans.

— Toute ma vie ! répéta Polichinelle.

LES BATELEURS. *i&

— Si tu veux, reprit Mâche-Fer, tu peux te créer une position encore, associe-toi à notre bande...

— Vous m'avez déjà perdu ! s'écria le jeune homme.

— Ingrat ! dit le saltimbanque, je t'ai trouvé mourant de faim, sous le pont du Gard, je t'ai recueilli, instruit, nourri, mis à môme de gagner ta vie !

— Vous avez fait de moi un voleur ! fit Polichinelle en éclatant.

— On ne peut montrer que ce qu'on sait..., répondit le charlatan avec modestie.

— J'ai promis d'être honnête, je le serai.

— Si tu le peux !

— Je chercherai, je trouverai...

— La potence, niais ! au reste, tu es libre, va-t-en, informe-toi, demande du travail et un gîte, et si tu meurs de faim et que mes conseils te semblent bons, retiens mon adresse, 5, rue de la Vieille-Lanterne !

Polichinelle sortit, pendant trois jours il demanda inutilement de l'ouvrage , pendant trois jours la tentation le prit de retourner chez Mâche-Fer.

Le quatrième, il dînait et s'enivrait avec lui. La clé demandée était faite. Polichinelle ne tarda pas à mettre plus avant les pieds dans le crime ; d'escroc il devint voleur. Condamné, libéré, pris, repris, conduit de prison en prison, de bagne en bagne, il en vint au dernier degré de l'abrutissement ; la férocité étouffa le peu de bons instincts qui s'étaient fait jour dans son âme. Complice d'un assassinat il lut condamné aux galères à per-

pétuité, C'est alors que, loin de se repentir, il se targua de ses vices , se fit de ses crimes un hideux piédestal, prêcha la révolte, devint l'avocat des misérables, s'attacha, à pervertir ceux de ses camarades qui regrettaient au fond du cœur l'innocence première de leur vie... Si parfois, en entendant Aulaire, il avait fait un retour sur lui-môme , l'impression s'effaçait vite ; il voulait rester vicieux pour garder sa hideuse influence. Bientôt le dégoût de l'existence l'envahit, il n'espérait plus s'évader; il n'aperçut en face de lui que la vie du bagne rendue plus horrible à cause de son insubordination et des défiances qu'éveillait son adresse. Puis, dans sa haine du bien il voulut balancer le pouvoir bienfaisant de Bleude-Ciel, et plonger les malheureux qui l'entouraient dans les ténèbres au milieu desquelles son âme demeurait ensevelie. L'insurrection éclata; elle fut réprimée par les soldats ; et déçu dans sa vengeance, il ne restait plus à Polichinelle qu'à mourir... Mourir le lendemain même de son crime !

Sans doute, rien n'est plus horrible à voir qu'une exécution : la foule avide circule, se presse, se heurte et afflue autour d'une machine noire, hideuse , aux longs bras ! Souvent au milieu des malédictions du peuple on voit s'avancer un criminel pale de terreur, vêtu de la livrée du crime et du vice. Un prêtre est à ses côtés qui lui parle et l'exhorte doucement en lui montrant un crucifix..., il monte les degrés de l'échafaud, son regard erre sur ceux qui vont être les témoins de son supplice.,. A cette heure il vil, il pense, il parle, il peut prier

Dieu, loi recommander son ame, demander pardon à La foule. L'air, le ciel, la terre sont encore à lui ! dans une seconde sa langue sera glacée, son corps une masse informe, il ne pensera plus, il ne parlera plus... Et son âme que remplirent tant de coupables pensées, où sera-t-elle ? Et son cœur qu'effleurèrent quelques affections pures, battra-t-il encore? Il est debout sur son dernier théâtre, il jouit de ses facultés d'homme ! Tout à coup on le lie à une planche..., il sent un mouvement de bascule..., son oreille effrayée perçoit le bruit du couteau qui grince et s'abat enfin avec la rapidité de la foudre : il est retranché de l'humanité !

Sans doute cette heure est horrible et cet appareil effrayant ! Eh bien ! quand on le compare aux exécutions dans les bagnes, il perd une partie de l'effroi qu'il inspire, et le misérable qu'attend le forçat-bourreau demanderait à grands cris l'exécution publique, s'il pouvait espérer de l'obtenir. 11 mourra, mais dans l'enceinte du bagne, entouré de ses frères en malheurs qui, la tête baissée, agenouillés en face de son échafaud, envient peut-être la fin de sa misère. La société nesemble plus punir, mais se venger, par cette exécution cachée à tous les yeux, hors à ceux des hommes qui peuvent ia mériter demain. Le manque, nous pouvons le dire, de mise en scène, car ce mot seul rend notre idée, fait du jugement de la cour martiale une sorte de tribunal qui rappelle les francs-juges. Nous préférerions un second procès public, un jury, une défense, un réquisitoire. Le forçat bien que flétri est encore un homme ; une fois au

bagne, le misérable galérien devient un être purement passif: toute excuse dans sa bouche devient une injure, la réflexion un attentat au respect. Si pendant son jugement le forçat qui a tenté de s'évader, insulté ses chefs, fomenté la révolte ou frappé un gardien , pouvait s'expliquer à son tour, peut-être la condition générale de ces malheureux y gagnerait-elle. Tout arbitraire de la part des surveillants disparaîtrait; la brutalité serait réprimée ; les punitions de la corde si sanglantes et si douloureuses deviendraient moins fréquentes. Le forçat ayant le droit de se plaindre ne penserait pas à se venger. En admettant ses observations comme légitimes on calmerait ses méfiances.

Les bagnes ont beaucoup gagné depuis quelques années , il reste bien à faire encore. L'amélioration viendra d'en haut, et les bénédictions des malheureux paieront amplement les labeurs de ceux qui se seront fait les avocats de leur cause méprisée. Qui sait ce que pèse devant Dieu la prière du forçat qui joint en suppliant ses mains enchaînées. Plus grande est sa misère et son ignominie devant les hommes, plus grand est son pouvoir d'intercession près de celui qui se fit le Rédempteur de ses esclaves. Pour tous, môme pour celui qui blasphémait encore dans le cachot qu'il devait quitter le lendemain, le Christ montrait au Père ses plaies immortelles et demandait une grâce que les hommes ne pouvaient plus accorder... Lorsque l'abbé Pascal entra dans cette demeure souterraine, Polichinelle fit un geste répulsif.

— Allez-vous en, dit-il d'une voix rauque, car si j'ayais un couteau je vous tuerais?

— Pourquoi ?

-r Vous êtes mon ennemi, vous et la bande de Bleude-Ciel, vous nous méprisez pour nos crimes et vous gardez vos préférences pour des hypocrites.

— Aulaire vous a-t-il jamais fait du mal?

— Lui, le 1580? Il s'est toujours mis en lutte ouverte avec moi; il persuade aux compagnons avec de mielleuses paroles que leur peine sera moins rude s'ils veulent prier..., il leur dit qu'ils trouveront de l'ouvrage en quittant le bagne, ce n'est pas vrai i

— Je m'en occupe , répondit doucement l'abbé Pascal.

— Je ne vous ai pas fait demander , allez-vous-en î vociféra le condamné ! vous avez votre devoir à remplir près de ceux qui vous appellent; moi, je ne croisa rien !

— Peut-être ne vous a-t-on rien apprît

— Si, à voler !

— Infortuné ! dit l'aumônier, et s'approcbant plus près du misérable : Quoi! jamais une mère..,

•— Je ne l'ai pas connue...

— Qui vous éleva ?

— Des bateleurs ! c'est une drôle d'histoire que la ne..., l'enfant abandonné du pont du Gard ne pouvait autrement finir! il y en a qui sont nés pour la dèche et la corde !

— Eh bien, voulez-vous me raconter votre vie?

— Oui, dit brusquement le forçat..., je ne me confesse pas, comprenez-le bien, mais je prouve à l'abbé Pascal que ma destinée était de venir ici... Polichinelle raconta ce que nous venons de dire. Quand il eut fini, il se tourna vers le prêtre dont la tête était ensevelie dans ses deux mains.

— Je vous fais horreur, n'est-ce pas ?

L'abbé Pascal leva son front pâle et regarda le condamné..., des larmes ruisselaient sur son visage.

— Vous pleurez ! s'écria Polichinelle, vous pleurez sur moi, sur mes crimes !

— Sur vos malheurs, mon fils !

Le condamné se tut un moment, ses membres étaient agités d'un tressaillement convulsif.

— Pourquoi me témoignez-vous de la pitié

— Parce que je vous aime, mon ami.

— C'est impossible ! vous ne devez aimer que les honnêtes gens.

— Je dois aimer tous ceux qui souffrent.

— Je ne comprends pas cela, dit le forçat; ce n'est point par intérêt que vous vivez au milieu des galériens ?

— J'étais riche selon le monde, mon ami; avec cette fortune j'ai fait construire de vastes ateliers et des chambres nombreuses, afin que ceux d'entre vos compagnons qui voudront revenir à la vertu, trouvent un asile, du travail et de bons conseils. C'est là que j'irai mourir..., quand mes forces épuisées ne me permettront plus de vous évangéliser, je me retirerai au milieu

de ces pauvres gens, et mes dernières paroles les consoleront encore.

— C'est beau ce que vous faites-là, dit le condamné ; mais toute vertu mérite sa récompense, comme tout crime son châtiment ; moi, j'aurai la tête tranchée pour avoir donné un coup de couteau à Pesas, et vous...

— Moi, je verrai pendant l'Éternité Celui qui descendit parmi les hommes, se fît pauvre, devint proscrit et mourut dans d'horribles douleurs.

— Vous croyez cela, monsieur l'abbé?

— Mon ami, j'en donne ma vie pour preuve. Avant la venue du Christ , il n'y avait sur la terre que quelques heureux ; ces hommes opulents se faisaient servir par une race nombreuse, vouée aux travaux de la brute ; les maîtres avaient le droit , tant ces esclaves étaient leur propriété absolue, de les jeter dans les viviers pour engraisser leurs murènes. Nul n'élevait la voix en faveur des malheureux; sans patrie et sans famille, ils étaient destinés dès la naissance à la captivité, à la torture, à la mort. Le Christ parut. Pauvre, obscur pendant son adolescence, il prêcha, durant trois années, l'égalité des hommes devant Dieu, et mourut sur une croix du supplice des esclaves... Ceux qui crurent en lui professèrent la même doctrine; des apôtres aux disciples, des disciples jusqu'à nous , la morale évangélique s'est conservée pur de toute atteinte, et nous venons vous dire ce qu'il vous dirait lui-même, s'il redescendait parmi nous ; Venez à moi vous tous qui êtes surchargés,

car je vous soulagerai! Votre fardeau est lourd, mon amî. Une enfance abandonnée, des métiers abrutissants, une jeunesse écoulée dans une maison correctionnelle; des fautes entraînant d'autres fautes. . . Enfin le sang versé !. . . C'est borrible ! Mais si l'homme frémit en moi, vous ne trouvez dans mon cœur de prêtre qu'une indulgence . sans limite ! Vous avez volé, n'importe, vous êtes mon frère ! Vous avez tué, vous êtes mon frère encore ! Vous n'attendez plus rien du monde, vos complices eux-mêmes seraient impuissants à vous secourir; ce cachot ne s'ouvre que sur la cour de l'exécution.. . Votre horizon est borné par le couteau de la guillotine! Voilà ce que crie le présent ! Mais moi , armé du souverain pouvoir d'un Dieu qui m'a dit : Pardonne jusqu'à septante fois, sept fois ! moi qui représente ici sa miséricorde infinie, je vous répète... Agenouillez-vous, priez, repentez-vous. Et pour un soupir, un mot, une larme, je vous ouvre le ciel, je vous donne les joies sans fin de l'éternité bienheureuse !

En achevant ces mots, l'abbé Pascal entourait de ses bras le misérable immobile, sa tête vénérable touchait le front rasé en signe d'infamie, sa voix suppliait, son âme se fondait dans le brasier d'une charité sublime, elle pénétra, elle amollit, elle bouleversa et changea l'âme du forçat..

— Qui êtes-vous, oh ! qui êtes-vous, pour me tenir un pareil langage, pour me presser les mains, pour me baigner de vos larmes, pour prendre sur vous ma douleur et me laisser l'espérance !

— Je suis prêtre ! répondit l'abbé Pascal, et je remplis mon mandat.

— Mon père, demanda Polichinelle, ne m'accuserat-on pas de lâcheté ?

— Non, mon ami ; et quand les plus endurcis de vos camarades railleraient votre repentir, ne pouvez-vous offrir à Dieu cette humiliation expiatoire ?

Le galérien recommença le récit de sa vie , non plus comme la première fois pour accuser la société , maudire ses juges et ses camarades , mais pour se reconnaître coupable et se frapper la poitrine !

L'abbé Pascal était maintenant obligé de modérer sa douleur et son repentir; il avait triomphé d'une des natures les plus rebelles qu'eût rencontrées sa patience.

Il trouvait au fond de son cœur des encouragements sublimes, des cris admirables ! Il défendait le malheureux contre la crainte du jugement suprême. Et dans ce cachot sans clarté, sur ce sol humide, entre ce condamné qu'attendait le bourreau, et ce prêtre au visage austère, ascétique, se passait une scène tellement grande, et tellement au-dessus des choses de ce monde, que les anges, témoins invisibles de cette régénération, pourraient seuls la décrire

La misère dans un grenier. — La complainte du laboureur. - Les cheveux de la Bretonne. — Madame Paseal. — Nouvelle; du bagne. — La femme du condamné. — Le biniou du sonneur.

Abandonnons un moment la sombre enceinte du bagne, et à travers un dédale de rues, pénétrons dans la nielle qu'habite la famille de Pemzek, le tailleur de pierres.

Tina, la jeune mère, file une quenouille de chanvre, en agitant du pied le berceau du dernier de ses enfants. Le pain acheté avec le produit de la collecte des compagnons a soutenu pendant quelques jours les malheureux ; la misère et la famine rentrent dans cette demeure, dont le chemin n'est connu de personne. Pour endormir son petit enfant qui pleure, Tina cherche une chanson dans sa mémoire, elle ne trouve que celle du laboureur si belle et si triste, et qui lui fit quitter les Montagnes-Noires pour le port de Brest :

« Ma fille, » d'il la complainte, « quand tu passeras a

<( ton doigt l'anneau d'argent, prends garde à qui te le u donnera...

Ma fille, quand tu choisiras un mari, ne prends a pas un soldat, car sa vie est au roi, ne prends pas « un marin, car sa vie est à la mer ; ne prends pas « un laboureur, car sa vie est à la fatigue et au malci heur. »

— Hélas ! pensa la femme de Pemzek, la vie de l'ouvrier des villes est plus amère encore. Elle poursuivit :

« Le laboureur se lève avant que les petits oiseaux « soient éveillés dans les bois, et il travaille jusqu'au « soir. Il se bat avec la terre sans paix ni trêve, jusqu'à « ce que ses membres soient engourdis, et il laisse une « goutte de sueur sur chaque brin d'herbe ! »

Tina pensait : Pemzek se lève à la pointe du jour ; le pic est plus rude à manier que le hoyau, la houe ou la bêche ; il travaille sous le soleil ou la pluie, sans se reposer à l'ombre des grands chênes comme font les paysans. La poussière du granit lui brûle les yeux ; au lieu d'écouter chanter les oiseaux dans les buissons et dans les branches, il entend les refrains grossiers des hommes qui travaillent près de lui. Pemzek est le compagnon de labeur des forçats î chaque bloc de pierre équarri et poli coûte une des années de sa vie !

Elle commença le troisième couplet :

« Et chaque année il faut payer le fermage au maître,

« et si l'on est en retard le maître envoie ses sergents. —

« De l'argent ! le laboureur montre ses champs désolés

« et ses crèches vides. — De l'argent ! de l'argent ! le

(( laboureur montre les cercueils de ses fils qui sont à « la porte, couverts d'un drap blanc. — De l'argent ! « de l'argent ! Le laboureur baisse la tête, et on le con- « duit en prison... »

Tina jeta autour d'elle un regard effaré, comme si elle apercevait déjà les buissiers qui disposés à saisir ne trouveraient que la paille du lit de ses enfants ! — De l'argent! — de l'argent! répétait-elle, il m'en demandera demain l'bomme sans cœur qui nous a menacés... que répondrai-je? Rien ici, rien, plus rien, que mon anneau d'argent... et j'aimerais mieux mourir que de m'en séparer... Les champs ne sont jamais aussi stériles que les pavés ; où le blé manque pousse le foin pour l'étable ; et les fruits des pommiers paient la récolte perdue ; mais dans les villes, quand les bras de l'ouvrier retombe lassé du labeur, rien ne le remplace, et le salaire de la femme ne paie pas le sel de la misérable cuisine... Mes pauvres enfants sont devenus pâles comme des fleurs de lait.., La sainte Vierge les rappellera pour en faire des anges... ô mon Dieu ! mon Dieu! qu'ils seraient plus forts, plus beaux et plus roses, s'ils pouvaient jouer comme moi jadis dans un courtil égayé par des abeilles... Pas d'air, pas de jour, pas même de sourires ! les larmes de leur mère, et puis, la faim...

Tina secoua la tête.

— Gela ne peut pas durer ainsi, ô mon Dieu !

Une pensée traversa son esprit, elle se leva et enlevant sa coiffe blanche elle défit son chignon de blonds cheveux qui descendaient le long de sa jupe noire.

— Aux pardons, j'aurais eu pour ma chevelure un beau mouchoir de Chollet ; dans les villes j'en obtiendrai davantage. Elle embrassa le petit enfant qui venait de s'endormir, fit signe aux trois autres de garder ie silence et descendit les escaliers aussi rapidement que le lui permit l'obscurité.

Une boutique de coiffeur était ouverte, étalant à sa devanture deux bustes de carton colorié ; Tina entra, tremblante et confuse elle demanda si l'on voulait acheter ses cheveux. Le coiffeur palpa, soupesa, mesura de l'œil les flots blonds qui tombaient sur les épaules de la fille du Léonais et lui répondit :

— Je vous en offre dix francs.

— Dix francs ! répondit Tina, coupez vite, bien vite, monsieur.

Une paire de grands ciseaux fut choisie, le fer grinça dans la chevelure épaisse, Tina secoua la tête, puis se leva, remit sa coiffe modeste et tendit la main.

Elle partit en courant, acheta de quoi souper, et regarda les apprêts du repas avec une joie inexprimable,

Le pas de Pemzek se fit entendre dans l'escalier, elle ouvrit et se jeta dans les bras de son mari.

— Tu rentres bien tard, lui dit-elle.

— Mauvaise journée, dit le tailleur de pierres.

— As-tu perdu de l'ouvrage ?

— Non !

— Souffres-tu ?

— Beaucoup, Tina ; je vais être accusé d'avoir vendu un pauvre compagnon.

— Ce n'est pas possible !

— Non, Tina, il n'est pas croyable que j'aie trahi, tu as raison , mais les apparences sont contre moi...

Il raconta alors dans tous ses détails le dévouement inouï de Loïc.

— Que le Seigneur le bénisse ! pour avoir songé à donner du pain à mes enfants, dit la pauvre mère.

— Je ne toucherai pas à cet or, reprit Pemzck ; le voilà condamné à la double chaîne, et nous n'en sommes pas moins sans ressources.

— Dieu y pourvoira, sans doute, dit Tina avec une douce résignation.

L'uuvrier laissa tomber sa tête dans sa main. Pendant quelques instants tous les deux gardèrent un pénible silence.

— Pemzek, il faut souper, dit la je^ne femme, le travail est de tous les jours.

Le tailleur de pierres remarqua la petite table servie.

— Qui t'a donné de l'argent? demanda-t-il.

Tina enleva sa coiffure de lin ; l'ouvrier poussa un cri de regret ; puis lui prenant les deux mains :

— Je remercie le Seigneur de t'avoir donnée à moi, dit-il.

— Vous avez raison ! dit derrière eux une voix grave.

Le tailleur de pierres et Tina se retournèrent vivement. Une femme vôtue de noir était debout à l'entrée de la chambre.

— Je suis la mère de l'abbé Pascal, dit-elle d'une voix douce.

— Entrez, madame, dit Pemzek,' vous ne pouvez venir que pour nous consoler.

La dame de charité promena son regard attristé sur les grabats, les enfants et le couple immobile de . elle :

— Que de douleurs ! murmr.ra-t-elle.

— La misère n'est rien pour ceux qui ont l'âge et la iorce de souffrir, nous ne sommes tristes que pour nos enfants.

— Heureusement que vos peines sont finies ! Pemzek, mon fils m'a raconté votre vie, votre compatissante amitié pour le pauvre Loïc, le dévouement de ce malheureux et votre désintéressement... Je cherche partout ceux qui pleurent et pâtissent, mais la ville est grande et bien des misères ont comme la vôtre la pudeur de se cacher... Le malheureux ménage ne sera point vendu par un maître impitoyable, mais échangé pour un autre, plus commode et plus complet. Ma maison est grande, très-grande; venez y occuper deux pièces saines, où circule l'air et la lumière ; vous y jouirez de la vue de la mer, de l'animation du port, de la gaité de la ville. Pauvre jeune mère, mille fois plus touchante depuis votre sacrifice, vous acceptez, n'est-ce pas?

— Comment refuser, madame !

— C'est pour demain ! le propriétaire est payé, soyez cans crainte...

— Mais Loïc?

— Loïc obtiendra sa grâce, je vous le promets. Madame Pascal les quitta, et le lendemain la famille

130 L 'angs du bagne.

du tailleur de pierres s'installait au troisième étage d'une belle maison d'où l'on apercevait la mer, d'où l'on respirait l'odeur salée des brises, d'où l'on voyait .passer les barques de pêche et partir les vaisseaux aux grandes voiles.

Tina travaillait pendant le jour près de madame Pascal.

Pemzek, pour la première fois de sa vie se fut senti heureux, si le souvenir de Loïc n'eut empoisonné sa joie.

Un jour, tandis qu'il travaillait au chantier, courbé sur son bloc de pierre de taille un compagnon lui dit :

— Eh ! l'homme au pic I Pemzek leva la tête.

— Il y a des nouvelles, continua le forçat; Polichinelle a soulevé une partie de la grande salle contre Pé- *as et la chiourme ; on s'est bûché ; il est au cachot, et sans doute que demain nous assisterons à la fauchaison... Bleu-de-Ciel a été frappé d'un coup de couteau par les forcenés qui voulaient la vie de l'adjudant. On l'a fait monter à l'infirmerie, et au lieu de demander sa liberté en reconnaissance du service qu'il a rendu, il a obtenu la grâce de Loïc.

Pemzek se découvrit, regarda le ciel et pria.

— Ce n'est pas tout, reprit le galérien, demain arrive une chaîne, on verra de nouveaux visages.

— Loïc reviendra donc au chantier ?

— Dans la journée sans doute.

— Merci, compagnon 1

— Ah 1 moi, dit le malheurp»^ ^ ne demande rien,

mais j'ai là-bas, au pays, quatre petits enfants...

— Des enfants! une femme aussi, peut-êrre?

— Toute une famille, dit le condamné... chaque année* à la Saint-Louis, ma femme quitte le village où elle demeure ; elle fait à pied les douze lieues qui la séparent de Brest, portant deux de nos enfants dans ses bras, traînant les deux autres après elle... elle arrive exténuée de fatigue, mais n'importe ! au matin, le jour de ma fête, je la vois me sourire, me donner quelques fleurs cueillies dans notre enclos et pousser doucement les enfants dans mes bras... Pauvre chère sainte î aimer un malheureux comme moi, économiser pendant toute une année pour m 'apporter quinze francs ; faire douze lieues, à pied, en portant tour à tour ses enfants , pour venir me donner une fleur du clos que je labourais... Vous me comprenez, vous, vous avez aussi des enfants!

— Où demeure- 1- elle, votre femme? demanda Pemzek.

— Aux Boisières... Moi, je suis maintenant le numéro 2,000, mais là-bas j'étais Louis Hubin, autrefois un honnête homme.

— Combien vous reste-t-il de temps à faire?

— Cinq ans !

— Dieu vous aidera, compagnon !

Pemzek glissa quelques sous dans la main du galérien et reprit son pic avec une ardeur nouvelle.

Quand les forçats revinrent au milieu du jour, une voix bien connue frappa les oreilles de Pemzek. Elle chantait :

L'AN(iE du bagne. i > .

Que j'aime ma bruyère lit mon clocher à jour!

— Loïc ! s'écria le tailleur de pierres.

L'ouvrier et le forçat se jetèrent dans les bras l'un d^ l'autre. •

— Libre ! dit le mari de Tina, libre de la double chaîne ! Ah ! mon ami, quand les portes du bagne se fermeront sans retour sur vous , embrassez sans rougir votre vieille mère , car vous avez imité l'action la plus sublime d'un saint dont le recteur nous a raconté l'histoire, Vincent de Paul! pour me donner du pain vous acceptiez trois ans de captivité.

— Le bon Dieu et Bleu-de-Ciel y ont pourvu, Pemzck; car, blessé dans la mêlée qui sépara les galériens en deux camps, le vieux patriarche du bagne a obtenu que je deviendrais servant de l'infirmerie, et, si vous me voyez ici, c'est que j'ai voulu vous remettre ces souvenirs pour Tina, ma payse et vos petits enfants.

Loïc posa sur la pierre que polissait le Bas-Breton un calvaire en bois d'ébène avec un bénitier entouré c! petits anges d'albâtre et deux boites à reliques. Cet; toute la fortune de Loïc.

Pemzck voulait refuser, le jeune soldat devint triste.

Alors l'ouvrier serrant sa main lui dit :

— Je ne pourrai faire qu'une chose pour vous, ami Léonais; mais le jour de votre sortie, moi, Tina et mes enfants nous partons pour le bourg où vous attend votre

vieille mère , et c'est en famille que nous reverrons le clocher de Saint-Pol.

En ce moment le son du biniou arriva distinctement à l'oreille des deux Bretons ; la double voix cne la cornemuse chami être disait les grèves d'4rmorique, la danse des fées, les malices des pou Ipiquets, les exploits des Korigans. Elle parlait des grandes pierres qui se dressent dans les landes comme des géants pétrifiés. Elle racontait les douceurs du foyer où se groupent en rond les maîtres et les serviteurs, pendant que les garçons sculptent des battoirs, creusent des sabots ou enlèvent délicatement l'écorce brune du coudrier, et que les jeunes filles teillent le chanvre ou filent le lin ; tandis que le tailleur qui conte si bien les histoires ou quelque vieux soldat qui parle de ses campagnes, égayent les travailleurs de leurs récits ou de leurs chansons. Le biniou changea son air villageois ; il devint triste comme les jours de solitude pendant lesquels le pâtre garde seul le troupeau , et fit entendre le refrain lent et doux qui amène des larmes dans les yeux :

La lande est belle et grande, Ramenons tous à Guevnola Nos moutous dans la lande; 0 Guilanea! ô Guilanea !

0 Guilanea!

Le biniou se tut au moment, et ce furent des bals sur l'air neuve, les passepîeds savants, les rondes sans fin, la Sabotteuse de Lamballe, la Lalitra de Pioërmel mêlés, fondus, varies, enjolivés .!<> fioritures qui ramenaient

la fille au coupeur de paille, Meunier tu dors, les Gars de Locminé qu'accompagnent si pittoresquement les coups frappés en mesure par de bons souliers ferrés de maillettes; et cette romance si naïve, histoire d'un cœur blessé : A la claire fontaine.,, puis, comme si le sonneur se fut attendri à des souvenirs d'enfance, il arrêta brusquement la voix du biniou.

-.es travailleurs apercevaient déjà son chapeau rond orné d'une branche de bruyère. Un appel, des applau^ dissements, quelques larmes attirèrent Tennaëc.

— Pauvres enfants, dit-il, je n'ai que mes chansons à vous donner... le vieux chanteur gagne le pain de sa fille adoptive, mais ses refrains sont pour tous ceux qui souffrent.

— Pemzek courut vers le sonneur :

— Vous dînez avec moi , ce soir ; Tina , ma femme, vous parlera du pays ; nous causerons du recteur , de Reine-des-Prés, votre fille, vous embrasserez mes enfants, et nous répéterons avec vous le refrain qui fait sangloter Loïc.

Ah! quand pourrai-je, en Bretagne, Danser au son du biniou!

Car la Bretagne, îa vraie Bretagne, Tennaec, ce n'est point Brest; Brest est une ville sans fêtes, sans pardons, sans cimetière sous les ifs; sans processions entre les haies fleuries...

Le sonneur serra la main de l'ouvrier.

— A ce soir, ami Léonais !

Quelques heures plus tard, Pemzek, Tina et les petits enlants entouraient le joueur de biniou qui croyait voir Reine en regardant la jeune femme si modeste, et si douce sous sa coiflure aux longues barbes blanches.

Toilette du forçat. — Le ferrage, la manille de la chaîne. — Mâche-Fer, le saltimbanque. — Le départ de Bicêtre. — Le collier d'infamie. — Attitude des condamnés. — La voix du prêtre avant le voyage.

Comme l'avait annoncé Louis Hubin , on attendait à Brest l'arrivée d'une nouvelle chaîne de prisonniers.

Les malheureux condamnés aux travaux forcés sont amenés dans les bagnes respectifs, nantis des extraits des arrêts ou des jugements qui pronocent cette peine.

Le commissaire de marine chargé du contrôle des chiourmes s'assure préalablement de la régularité de ces extraits.

Les condamnés amenés dans des voitures cellulaires sont, à leur arrivée au bagne , passés en revue par le commissaire, en présence du chef de service des chiourmes, du sous-préfet , du chirurgien-major du bagne, et du brigadier de gendarmerie préposé à la conduite des condamnés.

Les malheureux arrivent brisés de fatigue, et sont conduits à l'hospice pour quelque temps.

Aussitôt l'admission du forçat et son classement, soit dans la salle d'épreuve, la salle ordinaire ou la salle des récidivistes et des indociles, on procède à la coupe des cheveux, on lui fait prendre un bain et on lui délivre le costume de la division dans laquelle il est placé.

Le forçat vient de subir l'ignominie de sa nouvelle toilette , mais à la casaque rouge, au pantolon jaune et au bonnet vert, ne se borne poiat l'état de dégradation auquel l'a condamné la cour d'assises. Il doit encore recevoir de la main du bourreau, forçat comme lui, une manille et une chaîne.

Une chaîne dont il partagera le poids avec un autre galérien! Quel sera cet homme?

Peut-être une brute ou un scélérat consommé, qui raillera les remords et le repentir du malheureux, auquel son existence est rivée. La loi du bagne impose un compagnon au criminel ! Àh ! s'il n'est pas bon que l'homme vive seul, comme l'a dit la Genèse et après elle saint Paul, n'est- il pas plus dangereux encore de l'accouplera un être que l'habitude du vice, et la gangrène du mai dévorent jusqu'aux os !

Les salles du bagne sont pourvues d'une pièce de bois carrée d'environ trois mètres, que l'on nomme souche, et sur laquelle sont fixées deux enclumes. Le condamné se couche à plat ventre, et, pliant le genou, porte son pied en l'air, de telle sorte, que la jambe, à partir de la jointure, occupe une position parfaitement d'aplomb.

Un camarade la maintient ainsi, pendant que le sbire, qui est chargé du ferrage, place la manille et la rive.

Cette opération demande beaucoup de sangfroid et d'assurance. Le sbire frappe de toutes ses forces, et si le lourd marteau déviait dans sa main, la jambe du forçat serait infailliblement brisée. Aussi l'administration conserve-t-elle le plus possible des hommes accoutumés à ce difficile emploi.

Quand la manille est rivée, on place entre cet anneau et la jambe du condamné une certaine quantité de linge nommé paêarasse , afin de prévenir le déchirement , la mâchure des chairs, et la plaie qui ne manquerait pas de se former. Malgré cette précaution, très-peu de forçats échappent à cette épreuve sans ressentir plus ou moins le mal provoqué par le poids de la manille et celui de la chaîne, qui pèsent ensemble deux kilogrammes, deux cent cinquante grammes. Mais quelque douleur que ressentent les malheureux , il est rare qu'ils demandent que leurs fers soient changés de jambe, car non-seulement ils redoutent le moment de l'opération, mais -ils craignent encore d'amoindrir dans leur autre membre les forces musculaires si vite affaiblies par le poids des ters.

Au corps de chaque condamné est attachée une ceinture de cuir à laquelle s'adapte un crochet en fer ; ce crochet supporte la moitié de la chaîne qui se trouve ainsi relevée le long de la jambe, depuis la manille jusqu'à la hanche.

L'accouplement de deux forçats se fait à l'aide d'un

anneau de jonction qui marie ensemble les deux chaînes.

Les manilles se trempent à paquet, de telle sorte que la lime d'acier fondu n'a aucune prise sur elles.

Ces sinistres opérations terminées, les nouveaux forçats entrent dans la vie commune.

L'arrivée d'une chaîne est toujours l'objet d'une vive curiosité pour les galériens. Ls se demandent s'ils ne trouveront point de camarades, d'anciens complices, des compagnons de débauche que le bagne vomit dans la société, et qu'à son tour la société lui rejette.

Ce jour-là, des noms circulaient parmi les condamnés de Brest, des chevaux de retour, des évadés célèbres dans les fastes des prisons étaient attendus.

Quand la chaîne passa dans la cour , des cris la saluèrent, et des applaudissements frénétiques accueillirent des misérables qui rentraient au bagne pour la troisième fois.

Une sourde rumeur remplaça les acclamations, et le nom de Mâche-Fer circula dans les groupes.

Mâche-Fer le bateleur, ancien chef d'une bande de déguenillés, charlatan, faussaire, voleur et enfin incendiaire, expiait à son tour les crimes que son adresse déroba longtemps à l'œil inquisiteur de la police.

On se rappelle que Polichinelle abandonné sous une arche du fameux pont romain de Nîmes, fut recueilli pa" ce misérable, dressé par lui à la maraude, puis au vol. L'élève fut puni avant le maître, mais pour être tardive dans ses jugements, la justice n'en est pas moins sûre pour le coupable.

Polichinelle venait d'être condamné à mort pour crime de révolte et d'assassinat, à l'heure où Mâche- Fer franchissait la porte du bagne.

Le bateleur affectait une indifférence cynique à l'égard des surveillants, mais, flatté d'être l'objet de la curiosité générale, il se drapait dans son infamie comme jadis dans son ignoble souquenille de saltimbanque.

— Eh ! les amis, dit-il, pendant qu'il se préparait à subir le ferrage, Gaspard dit Mâche-Fer n'a pu escamoter le jugement des messieurs du tribunal, mais il se vante d'avoir formé des élèves qui donneront du fil à retordre aux limiers et lui feront honneur dans le grand monde ! fais attention , vieux pègre ! ne me rends pas boiteux, on dit que j'en ai pour la vie, mais le saltimbanque a plus d'un tour dans son sac, et il ne désespère pas de danser encore sur la corde avec autorisation de monsieur le maire ! saute, muscade, en avant la grosse caisse !

Le bateleur était chargé des fers et de la manille.

— Mes petits agneaux, dit-il, Polichinelle n'a pas su se tenir tranquille, c'est dommage ! nous aurions glissé comme des anguilles sous le nez de la chiourme... On va le raser... Je ne suis pas fâché de jouir du spectacle. S'il ne cale pas au dernier moment, je lui rendrai mon estime!... Qu'as-tu imbécile? demanda le bateleur à celui qu'on venait de lui donner pour compagnon, tu pleures?

— Je pense à ma mère..., répondit le malheureux en donnant un libre cours à ses larmes.

Le saltimbanque chantonna entre ses dents :

Va-t'en dire à nia largue Que j'suis enfourraillé...

Quelques-uns des nouveaux arrivés souffraient avec une sorte d'orgueil, d'autres ne semblaient pas s'apercevoir de ce qui se passait autour d'eux.

— Mon Dieu! mon Dieu ! murmura le compagnon de chaîne de Mâche-Fer, j'eusse préféré mourir...

— Tu as tort, petit, car de l'échafaud on n'en revient jamais, tandis que de cet hôtel aux pois chiches, on sort avec le temps et de l'intelligence.

Le jeune homme se détourna et garda le silence.

Par quelle série de misères et de tortures passe le malheureux que la loi envoie dans les bagnes !

La prévention et ses angoisses, l'accusation et ses terreurs, le procès et ses incertitudes, les heures terribles pendant lesquelles le procureur impérial demande une tète que l'avocat défend ; les mortelles minutes qui s'écoulent pendant la délibération du jury, la lecture du verdict, l'application de la peine, ne sont que le commencement des douleurs que doit subir le misérable qui entre dans la voie du crime pour tomber dans un abîme d'où l'on ne sort que brisé, pantelant et privé deux fois de la vie.

Même après sa condamnation, l'espoir n'abandonne pas encore le coupable. Il se pourvoit en cassation ou écrit une demande en [grâce. Un vice de forme peut amener une nouvelle procédure, pendant laquelle il

attendra contre toute raison un dénoûment favorable.

Mais le départ de la chaîne est, dans la vie des condamnés, l'époque la plus fertile en émotions poignantes et douloureuses. Outre la souffrance physique qui les attend et qu'ils ne peuvent, envisager sans frémir, ils ont encore à subir la plus pénible et la dernière de leurs déceptions.

tous les prisonniers n'ont pas fait avec le crime m pacte indissoluble; et s'il en existe qui se sont familiarisés avec l'esclavage et identifiés avec leurs chaînes, on peut découvrir chez beaucoup d'entre eux, des restes de sensibilité et les vestiges d'une âme dans laquelle les sentiments humains ne sont pas détruits sans retour.

Le jour du ferrement de la chaîne à Bicôtre, que de calculs trompés, d'espérances avortées, que d'illusions perdues !

Puis, à Bicôtre on respirait encore un air pur, et la liberté souriait dans les perspectives de l'avenir... Mais le jour du départ, plus rien; rien qu'une barrière insurmontable, placée maintenant entre le monde et le condamné! et cette barrière va devenir une muraille, une montagne, à mesure que la voiture fatale roulera vers Brest, Rochefort ou Toulon.

Toute attente d'un sort meilleur s'envole dans les espaces imaginaires; il ne reste plus pour quelques-uns que la pensée fixe d'une évasion qui devient une sorte de monomanie; quant aux autres, ils tombent dans un abrutissement progressif qui, en peu de temps, les mène au crétinisme le olus complet.

En quittant Bicêtre, il faut renoncer à la vie triste mais sédentaire de la prison où du moins l'on était à l'abri d'une curiosité cruelle. Dans les villes et les villages qu'on trouvera sur une longue- route, l'insulte accueillera les malheureux... Peut-être le hameau que l'un d'eux traverse est-il celui où se cache sous des arbres la maison paternelle dont il reconnaît le toit aigu, et où ses parents lui firent jurer au départ de se conduire en honnête homme! Voilà l'église où tout enfant il se suspendait à la cloche dont les vibrations faisaient fuir les petits oiseaux et conviaient les fidèles à la prière... Il distingue les croix du champ des morts où reposent ceux qui n'ont pu survivre à son déshonneur... Ces gens qui le regardent avec mépris furent ses amis et ses camarades; il jouait à la boule avec eux sur la place plantée d'ormes... Maintenant ils rougissent de l'avoir connu et se détournent avec horreur... Quelle route sur laquelle s'échelonnent des stations douloureuses !

Lorsque l'heure de les enchaîner est arrivée, on fait descendre dans la cour les condamnés à perpétuité; on es dispose en rangs au nombre de vingt-six; une armée i'agents de police passe devant eux pour les considérer wec soin pour pouvoir les reconnaître.

I Dans la cour sont disposés un monceau de chaînes et les habits de toile grise.

Les malheureux se déshabillent pour revêtir l 'uniorme fatal ; puis ils s'avancent sur un rang et viennent

asseoir en s'alignant dans un des angles du préau,

Des outils sont préparés; des agents choisissent des colliers de fer, les essaient au crâne des misérables, les ouvrent, les referment; puis un gros clou est placé sur une enclume et frappé à grands coups pour river ce carcan.

Les chaînes sont lourdes et disposées de manière à former des attelages d'hommes placés deux par deux.

Le jeune criminel, le vieux condamné, le faussaire, le voleur et l'assassin marchent de front; aucune différence n'est faite entre la moralité des condamnés, leur ancienne position sociale et la nature de leur crime. Le môme esclavage confond les ignonimies diverses. La chaîne de l'un est la même que celle de l'autre : également lourde, également infamante... Le système de l'égalité règne ici d'une façon absolue. Parfois pourtant, une mère, une sœur feront remettre au malheureux-un peu de linge, une veste plus chaude, et celui que la sollicitude et la tendresse n'auront pas abandonné différera un peu des autres.

Pendant que le bruit du marteau retentit dans la cour et rive les colliers de fer, des cris dégoûtants, des rires de damnés, des imprécations, des blasphèmes répondent au grincement des chaînes et aux coups de la masse. Presque jamais le sentiment de la honte ne se manifeste; le silence est regardé comme une lâcheté.

Quelques-uns semblent avoir hâte de jouir de leur infamie et se pressent pour tendre leurs cous nus au carcan.

Les vices de l'homme avilissent sa nature sans la

changer, et l'on ne peut s'empêcher de gémir sur le sort de ces êtres, quelque dégradés qu'ils soient. Et mieux vaut encore mille fois conserver cette compassion fraternelle que de se laisser envahir par le dégoût qui domine souvent toute autre émotion dans l'âme des spectateurs de cette épouvantable scène. Vu à quelque distance, ce tableau fait verser des larmes, il brise le cœur; de près il le navre, et souvent l'indignation dessèche dans les yeux les pleurs que la pitié allait faire répandre. On rougit du cynisme de ces misérables qui semblent les acteurs d'un drame de l'enfer. Cette honte que l'on a pour eux, ils sont la plupart incapables de la comprendre, et la principale image que présente un ferrement de forçats est une complète insensibilité de la part de ces malheureux. Encore si cette insensibilité apparente n'était qu'un masque cachant un profond désespoir ! Si ce cynisme couvrait une douleur morne, insondable, que rien ne saurait guérir! Si sous ce manteau d'audace et d'effronterie perverse se cachaient le regret de la vie passée et le remords qui la rachète î Mais non ! la foule qui regarde cet acte poignant du drame de la justice est mille fois plus impressionnée que le plus grand nombre de ceux qu'elle a flétris;

La remarque la plus pénible que l'on puisse ajouter à celles qui précèdent si tristes déjà, c'est que les condamnés de seize à vingt-deux ans affichent encore plus d'insouciance et d'audace que leurs compagnons. On s'attendrait à rencontrer chez eux les traces d'un repentir sincère ou du moins un peu de pudeur; il n'en

est rien ; la stupidité et Pétourderie dominent chez eux, la plupart semblent idiots ou hébétés. Tout sentiment, non pas chrétien et moral, mais seulement humain, semble mort dans ces âmes, à la fois jeunes dans la vie et vieilles dans le mal. De Dieu, de la famille, rien ne semble surnager en eux, après le naufrage de leur honneur. C'est alors que l'indignation envahit le cœur et que la compassion n'y saurait plus trouver place.

Parfois une exception jette sur ce tableau sombre une lueur plus consolante. L'étoile brille dans la nuit; le repentir semble agiter ses ailes au-dessus de cette foule pour laquelle les anges ont encore en réserve des trésors de mansuétude. Et pour montrer que la religion adopte encore leur misère, avant que la masse de ces hommes s'entasse dans la charrette sur laquelle on les transportera comme une ménagerie ambulante de bêtes fauves; avant que les fers, le bâton et l'insulte flétrissent et menacent cette tourbe sociale, le prêtre, l'homme de toutes les charités, de tous les dévouements, de toutes les espérances, les convie dans la chapelle de Bicetre, les appelle ses enfants, pleure sur leurs fers pour les venger des outrages qu'ils reçoivent, les relève au nom du Christ qui les absout s'ils demandent grâce> les appuie tout meurtris sur le cœur entr'ouvert du divin supplicié, et leur fait oublier pendant une heure ce qu'ils furent et ce qu'ils sont pour le monde I A ces prisonniers, il montre une liberté éternelle! pour cet assassin dont la main est encore tachée du sang de sa victime, il fait couler une source purifiante; pour

tous, jeunes ou vieux, innocents et coupables, endurcis ou entrainés, il a des mots qui sont tombés du ciel dans l'Évangile et qu'il leur répète avec l'onction de la chaj rite.

Alors des larmes coulent de bien des yeux..., des résolutions germent dans bien des cœurs.

Le signal est donné, la troupe prosternée se relève, | il faut partir! des étables, des granges recevront sur la $ route les malheureux forçats.

Ils approchent du bagne; leurs noms sont enregistrés. Les voilà confondus avec les vétérans de Toulon, de Brest ou de Rochefort. Leur pied s'enfonce plus avant dans les voies du mal, beaucoup sont perdus sans retour.

Au nombre de ceux que l'intérêt, la pitié devaient trouver également froids, en peut citer Mâche-Fer. Pendant toute sa vie, étudiant le code, l'éludant, s'efforçant de rester dans la limite du crime qui n'entraine qu'un emprisonnement temporaire, il avait lutté contre les lois. Vaincu dans ce combat, il acceptait sa peine sans autre souci que le regret de n'avoir pas fait davan tage.

Les punitions disciplinaires. — Amélioration. — Jean Millet, le bourreau. — Le pardon des ennemis. — Les témoins de l'heure suprême. — Les derniers moments de Polichinelle.

Un grand mouvement se faisait dans la cour du bagne ; cette cour triangulaire et d'un plan incliné finit en pointe, et cette pointe correspond à la principale entrée de la corderie supérieure C.

Le forçat-bourreau, Jean Millet, avec deux aides préparait la guillotine. Jean était d'une haute stature, et quoique bancal il possédait une force surprenante. Pour lui, les ignobles fonctions qu'il remplissait étaient en quelque sorte un adoucissement à sa captivité. Quand, pour une infraction au règlement de l'établissement, pour un murmure, un geste, un galérien était livré à Jean Millet, les yeux de cet homme brillaient d'une lueur fauve, ses paupières s'injectaient de sang, un sourire horrible crispait sa lèvre mince. Si le condamné résistait, la chiourme le conduisait au banc de torture, on le forçait de s'agenouiller, des bras vigoureux le maintenaeient, et Jean levant sur le patient uue

main armée d'une grosse corde ou d'une double garcette, en appliquait, suivant le délit, un nombre presque toujours suffisant pour mettre le forçat hors d'état de travailler. La barbarie se raffine au bagne, et souvent le malheureux qu'a déchiré la brutalité de l'exécuteur se voit privé d'une part des aliments que le règlement lui alloue, et par une justice distributive, entachée d'une bizarre cruauté, cette suppression est faite au profit du bourreau.

Le supplice du fouet, des verges, de la bastonnade existaient chez les anciens sous la dénomination de tympanum. Tantôt on. faisait étendre le criminel sur le sol, et on le frappait avec le bâton jusqu'à ce qu'il eut expiré; tantôt, nu depuis les épaules jusqu'à la ceinture, il présentait son dos aux coups multipliés d'un fouet de cuir de bœuf. Le Christ flagellé, dépouillé de ses habits, fut attaché à une colonne pour subir le supplice de trois cents coups de verges, nombre effrayant auquel nul ne serait capable de résister, et que l'humanité du Christ ne supporta que par le miracle de son union avec la nature divine. Ce supplice banni de France par les progrès de la législation qui adoucit les lois et les mœurs, n'existe plus que pour l'homme du bagne.

En Angleterre les soldats passent par les verges.

A Naples, la bastonnade est donnée aux prévenus d'un crime ou môme d'un délit.

En Russie les esclaves sont encore soumis au régime du knout.

L'Autriche a conservé la schlague; la guerre d'Italie

nous a révélé des faits de cruauté inouïe dans l'application de cette peine.

Sur les bâtiments de guerre, le grand fouet et la garcette sont encore l'effroi des matelots et des mousses. ' L'heure n'est-elle pas arrivée d'en finir avec ces punitions" qui offensent l'humanité. Sur les bâtiments de l'État le matelot indocile n'a-t-il point assez de la privation de vin et des fers. N'est-ce pas ravaler un brave quartier-maître que de lui donner à remplir l'office de tourmenteur peut-être à l'égard de son ami, de son matelot?

Et dans les bagnes sur lesquels règne un régime si sévère et si lourd, ne peut-on supprimer cette torture? Un progrès ne marche jamais isolément; la marque indélébile qui faisait crier la chair sous le fer rouge a disparu, par pitié, supprimez encore ce supplice réglementaire qui rappelle trop le moyen âge et ses épouvantables tortures.

Plus de fouets, plus de sang répandu sous les yeux, entre les rangs mornes de ses camarades. Savez-vous ce qui gronde, ce qui se remue, ce qui s'aigrit dans le cœur des misérables qu'un supplice pareil menace s'ils élèvent la voix pour protester. D'ailleurs, l'arbitraire flétrit la flagellation, et d'une punition fait trop souvent une vengeance!

Jean Millet était le Brutus des bourreaux : ni les liens d'amitié qui l'attachaient à un forçat, ni ceux du sang ne rendaient sa main moins lourde. Un de ses neveux, galérien comme lui. avant été condamné à la

bastonnade, fut si rigoureusement châtié par son oncle, qu'il faillit perdre la vie.

Pour augmenter sans doute le nombre des punitions à administrer, Jean était devenu l'espion du bagne. Son œil inquisiteur fouillait partout; grâce à lui les évasions avortaient, les complots étaient surpris, et Jean y gagnait des têtes à abattre, des coups de fouets à distribuer sur des épaules labourées souvent d'anciennes cicatrices. En général, surtout quand il s'agit d'évasion, le patient subit sa peine en silence et avec un calme qui prouve suffisamment l'inutilité de ce cruel supplice. Le souvenir de la punition subite pour une évasion manquée ne sera jamais assez puissant pour étouffer l'espérance d'une circonstance plus favorable et d'une réussite complète. Au moment où le bourreau alourdit son bras pour frapper plus fort sa victime, peut-être un autre projet occupe-t-il sa pensée, et le dernier coup du fouet ensanglanté devient le signal d'une nouvelle tentative. A quoi servent donc ces institutions cruelles? Ceux qui les soutiennent descendent-ils au niveau de la brute, puisque Montesquieu a dit que la raison porte à r humanité.

Jean Millet, condamné à vingt-cinq ans de fers, devait être libéré dans trois années. Sa cruauté envers ses camarades l'avait fait haïr; il ne sortait pas un homme du bagire que cet homme n'eut à régler un terrible compte avec le bourreau.

Plus d'un, en quittant Brest, lui avait glissé ces mots dans l'oreille :

— Tu ne jouiras pas beaucoup de ta liberté, Jean, on te, butera.

— Bah ! dit Jean, cela ne m 'arrivera qu'une fois, et j'aurai eu le plaisir d'en raccourcir une vingtaine !

Tandis que la guillotine levait ses bras noirs dans l'angle de la cour, le condamné était enfermé avec le prêtre.

Pendant toute la nuit, l'abbé Pascal habita le cachot du misérable. Pendant douze heures, l'apôtre tint entre ses bras celui que saisissait parfois l'horreur de la mort. Polichinelle en voyant sa vie telle qu'elle était, en sondant les profondeurs de son âme, s'arrêtait effrayé, épouvanté, fermant les yeux, saisi de vertige, se sentant sur la pente d'un abîme éternel, bagne sans issue, supplice sans fin, feu sans rafraîchissement, gouffre sans bords qui ne lâchait jamais sa proie, dans laquelle ne pénétrait jamais l'aube de l'espérance, où ne pouvait même tomber la goutte d'eau qui rafraîchit.

Environné de terreurs, le malheureux cherchait un refuge entre les bras du prêtre, il le suppliait avec des larmes et des sanglots de le défendre contre la justice sans appel; il implorait les anges, la vierge Marie, le Christ; il jetait des cris d'angoisse en heurtant son front contre le pavé du cachot...

L'abbé Pascal pleurait, souffrait, gémissait avec cet homme... Il se faisait prisonnier comme lui, soulevait ses lourdes chaînes, écoutait ses plaintes, calmait sa fiévreuse angoisse et lui mettait sur les lèvres cette demande sublime :

Pardonnez-nous comme nous pardonnons !

— Mon ami, dit l'abbé Pascal au condamné, le Sauveur, dans sa miséricorde, a fixé lui-même la mesure de son indulgence ; il Ta basée sur notre volonté, sur notre désir, sur notre propre pardon... Voulez-vous obtenir une grâce pleine et entière ?

— Oui, oui, mon père !

— Sans restriction?

— Je veux l'oubli de mes crimes et leur rémission en ce monde et dans l'autre !

— La justice des hommes demande votre sang sur la terre !

— Qu'elle le verse! répondit Polichinelle.

— Le Sauveur n'exige que votre repentir.

— Je me repens.

— Il oubliera tout si vous oubliez à votre tour... Le condamné frissonna.

— Ah ! dit-il, je n'ai point pardonné à ma mère qui m'abandonna sans pitié sur un chemin; souvent je l'ai accusée et maudite, souhaitant que le poids de mes crimes retombât sur elle...

— Pardonnez-lui, mon frère, et le Sauveur ne se souviendra plus de votre jeunesse coupable.

— Pauvre femme! reprit le forçat, la misère... la jeunesse... la faim peut-être ont excusé , expié sa faute... Oui, mon père, je lui pardonne, et si elle venait à cette heure me dire : Tu es mon enfant ! ces bras enchaînés la presseraient sur mon cœur.

— Bien, mon fils! Pardonnez-nous nos offenses comme

nous pardonnons à ceux qui nous ont offensé! Et vos complices, les comprenez-vous dans un oubli généreux et complet?

Polichinelle devint sombre, sa figure se contracta.

— Je pardonne à tous, tous ! mais j'excepte Mâchefer?... Il m'a entraîné au mal, quand j'ai voulu me repentir, il m'a raillé... il a placé la faim comme un appât pour accélérer ma chute; il a prévenu contre moi les maîtres qui pouvaient m'employer... Si je suis au bagne, c'est la main de Mâche-Fer qui m'y a poussé... Si ma tête tombe sur l'échafaud, c'est Mâche-Fer qui a préparé ma destinée !

En ce moment un bruit de fers, des hourras, des acclamations frénétiques saluaient au bagne l'arrivée de la nouvelle chaîne ; le condamné tressaillit ; il lui sembla distinguer un nom.

— Le roi des pègres !

— Vive le saltimbanque !

— Bravo pour Mâche-Fer !

— Mâche-Fer, le roi du bagne !

Ces exclamations qui se croisaient dans la cour parvinrent à Polichinelle.

— Mon père ! mon père ! dit-il, il est ici? Quoi ! il me verra poser mon front sur le billot, il jouira de son triomphe; il deviendra comme ils disent, le roi du, bagne ! Non ! non ! je ne lui pardonne pas !

— Le Christ absolvait ses bourreaux, mon fils... D'ailleurs, que vous fait à cette heure ''existence de votre complice? Le voilà puni à son tour? Laissez à

Dieu le soin des terribles représailles qu'il prend quand sonne l'heure solennelle de sa justice. Il vous appelle au repentir, il vous convie au pardon, il vous entoure de ses bontés suprêmes, et vous refuseriez à cet homme un regard de miséricorde, une parole d'oubli... L'heure s'avance, elle passe rapidement; chaque minute vous rapproche de l'Éternité; le jour est levé maintenant; encore quelques instants, et je me rendrai à la chapelle... m'y suivrez-vous en chrétien?

— Grâce ! murmura le malheureux, c'est la dernière utte d'une âme pervertie, c'est le dernier effort de l'esprit du mal, pour m'arracher au repentir. Pardonnezlui, mon Dieu, comme je lui pardonne.

En ce moment la messe sonna.

L'abbé Pascal serra Polichinelle dans ses bras, et le quitta.

On conduisit le condamné à la chapelle.

Il entendit à genoux le Saint-Sacrifice. Des larmes abondantes coulaient de ses yeux ; il frappait sa poi<fcrine de ses mains enchaînées, et des sanglots sourds et confus sortaient de son cœur gonflé. Quand le prêtre le bénit une dernière fois, que la messe fut achevée et que le signal fut donné, Polichinelle se leva, et vint calme et presque souriant, se remettre aux mains de la chiourme.

Les forçats étaient rangés en Ordre dans la cour, longue et étroite du bagne; les bonnets rouges étaient placés le long des murailles latérales ; les bonnets verts, ormant la haie en face de Péchafaud, étaient placés

près de la machine sanglante. Chaque forçat à genoux et la tête nue, tenait sa chaîne à la main; l'élite du bagne, c'est-à-dire les assassins etles incendiaires avaient leurs places d'honneur. Derrière ces chevaliers digni taires de l'ordre du vol et du poignard, étaient braqués les mousquetons des gardes, prêts à lancer la mort sur cette troupe, au premier mouvement qui romprait l'immobilité prescrite par la règle.

La mitraille menaçait la bande des maudits.

Tous les coeurs étaient en proie à une douloureuse attente.

Tous les yeux étaient fixés sur le fatal couteau , dont l'aspect faisait frisonner ceux qui, ayant mérité la mort, voyaient dans le supplice qui s'apprêtait, une image de leur propre supplice. Par un mouvement instinctif, plu sieurs têtes se rejetèrent en arrière comme pour se soustraire au coup mortel...

Le silence règne dans la foule consternée...

On n'entend que la voix du prêtre qui répète au nom du malheureux :

« Ayez pitié de moi, mon Dieu, selon l'étendue de Sôtre miséricorde, et effacez tous mes crimes , selon la grandeur et la multitude de vos bontés !

« Lavez-moi de plus en plus de mes péchés, et purifiez-moi de mes offenses, car je reconnais mon crime et mon péché est sans cesse devant moi ! »

Puis, du sein des terreurs du jugement, ramenant le malheureux dans le sanctuaire de la miséricorde, le ministre de Dieu reprend les saintes litanies :

« — Par votre agonie au jardin des Oliviers. Seigneur, ayez pitié de nous !

« Par le chemin que vous suivîtes dans la nuit, en traversant le Cédron entre les soldats qui vous insultaient, et Judas qui venait de vous trahir, Seigneur, ayez pitié de nous !

« Par votre flagellation, votre manteau souillé de sang et de fange, le coup de gantelet qui vous meurtrit la joue, et la couronne d'épines, Seigneur, ayez pitié de nous !

« Par l'amertume que vous avez trouvée dans la mort, par les chutes qui meurtrirent vos genoux sur la route du calvaire, et les larmes de votre mère, Seigneur, ayez pitié de nous ! »

Polichinelle répondait à ses prières, il s'appuyait sur le prêtre, et collait de temps en temps ses lèvres sur le crucifix que l'abbé lui tendait.

Le condamné était pâle, mais calme, et son attitude sans forfanterie comme sans bassesse.

Derrière lui on portait sa bière.

Parmi ceux qui se courbaient à genoux, il chercha quelques-uns de ses camarades, auxquels il fit un signe d'adieu.

Ses regards tombèrent sur Mâche-Fer; il frissonna légèrement et dit à voix basse :

— Mâche-Fer, je vous pardonne, et je prie Die;. vous éclairer.

— Bien, mon ami, dit l'abbé Pascal.

Polichinelle monta les degrés de l'échafaud et s'a

nouilla sur la plate-forme.

— Récitez, je vous en prie, les dernières oraisons des morts, dit-il à l'aumônier.

Ces prières finies, Polichinelle se tournant vers lu foule des condamnés.

— Je vous demande pardon à tous du mauvais exemple que j'ai donné, dit-il, et je recommande aux membres du service, de supplier M. Pesas d'oublier mon crime. Jean Millet, venez que je vous embrasse.

Polichinelle avait toujours éprouvé pour le bourreau du bagne une invincible répulsion. ..

— Dieu vous voit, mon fils, dit l'abbé Pascal, il vous récompensera !

Au signal convenu le condamné fut lié à la machine et l'âme du criminel repentant remonta vers Dieu.

On fit défiler les forçats devant le corps du supplicié comme dans une parade solennelle.

Cette sentence que l'on exécute à l'insu de la société et sans qu'elle en soit instruite, loin d'être salutaire pour ceux qui en sont témoins, réveille à peine l'engourdissement de leur âme. Le garde-chiourme fut obligé d'avertir plusieurs forçats par un coup de canne, de tourner la tête du côté du cadavre; leur attention était ailleurs.

Deux forçats fossoyeurs enlevèrent le corps de Polichinelle ; et, sous l'escorte des gardes-chiourmes ils prirent le chemin du cimetière. Une fosse fut creusée ; on recouvrit de quelques pelletées de terre le cadavre du malheureux. Cette terre crayeuse et blanchâtre élevée en monticules annonce les tributs que le bagne en-

voie à ce champ de repos; elle n'est pas môme protégée par une pierre rappelant que l'homme tombé sous le couteau de la guillotine avait été honoré du signe des chrétiens.

Quinze jours plus tard , l'abbé Pascal faisait graver sur une croix de bois noir, ces mots que ne précédaient aucun nom : Mort dans le repentir, priez Dieu pour son âme !

La sollicitude de l'aumônier suivait au delà du trépas les captifs du bagne,

Encore Tabbé Pascal. — Le Pater des prisonniers.

À l'infirmerie, Aulaire, presque guéri de sa blessure, revenait lentement à la vie; les soins de Loïc, les consolations de l'abbé Pascal, les visites de M. Monvel qui, clans l'intégrité de sa justice, savait combien l'autorité devait à l'intervention du forçat, tout concourait à la convalescence du malade. Maurice Pesas, le bras en éeharpe, pâle encore de ses terreurs, avait fait au vieillaid des offres de services que celui-ci avait simplement mais constamment refusées.

Au milieu des souffrants, comme sur son banc do nuit, il ralliait autour de lui les malbeureux, les distrayant de leurs tortures et leur montrant l'espérance au delà du présent.

— Aulaire, dit un jour Loïc, vous nous aimez, vous I et si vous étiez libre, je suis sûr que vous emploieriez le reste de vos forces à plaider notre cause près des grands. çt de tous ceux qui ignorent ce que c'est que la prison

et ne songent même pas que ces galériens sont, des hommes !

— Oui, Loïc, si j'étais libre, je me consacrerais à cette noble mission, mais l'heure de la liberté ne sonnera point... Dieu ne le veut pas. Des poètes, des savants, des amis des misérables se sont fait vos avocats, et malgré les conqêtes qu'ils ont obtenues sur la rigueur des anciens régimes, vous êtes encore bien à plaindre !

— Qui s'est occupé de nous ? qui a parlé pour nous? quels avocats ont eu les gens du bagne ï

— Parlez, Bleu-de-Ciel, parlez!

— EH Aulaire reprit :

— Notre premier avocat, c'est l'abbé Pascal. Quand j'entrai ici, l'âme brisée par la douleur, en pensant que ma vie s'achèverait dans ce bouge , Faumônier m'a relevé le cœur avec les belles paroles de l'Évangile. Quand le procureur général nous accuse, le prêtre nous plaint ; nul de nous n'a le droit de parler de ses souffrances , car ceux qui s'adressent à l'abbé Pascal sont sûrs de le quitter consolés.

— Polichinelle est mort paisible et doux comme un agneau, dit un autre ; on sait pourtant que Mâche-Fer son complice venait d'arriver avec la nouvelle chaîne, et on croyait qu'avant de monter sur l'échafaud, Polichinelle dévoilerait les autres crimes du saltimbanque. Il y a des pègres qui assurent que si le maître de Polichinelle était bien connu, au lieu de manger à la gamelle, il saurait ce qu'il y a au fond du panier de Chariot.

— D'ailleurs, reprit un autre, je me souviens bien

qu'on n'a pas connu le dernier mot d'une affaire arrive à Bordeaux avant que vous et moi ayons eu la pensée d'un crime... Pour en revenir à Mâche-Fer, je crois qu'il a mérité la guillotine, et que Polichinelle l'aurait étranglé sans les conseils de l'abbé Pascal.

— On dit qu'il prendra soin des libérés, ajouta un autre malade.

— Une belle maison est déjà bâtie ; quand il aura soixante ans , dit-il, sa tâche sera finie , il n'aura plus la force de parler à trois mille bonnets ; pour lors , il habitera les ateliers ouverts aux malheureux. Je ne souhaite qu'une chose, c'est de mourir avant lui !

— Il a donné des nouvelles à ma famille, dit Loïc, el sans doute que sa lettre était favorable , car ma mère m'a répondu pour me dire qu'on me recevrait bien làbas.

— Qui nous prête des livres, qui nous distrait, qui connaît comme lui les regrets, la vie, les dangers, les tortures du forçat? L'abbé Pascal a passé à ses pieds notre chaîne et notre manille pour savoir ce qu'elles pèsent. Il a voulu dormir sur nos lits de camp, il a goûté notre soupe et partagé notre pain. Tous les ans, Dieu sait le nombre de lettres qu'il expédie à Paris pour demander des commutations et des grâces. A toute heure il est debout ; on dirait qu'il ne connaît point le repos. La pitié nous l'amène , la pitié le retient ; les cachots l'appellent, et les plus mauvais ne l'insultent jamais deux fois ! Il les regarde et ils sont changés.

— Allons, enfants, dit Aulaire qui avait écoute ses

compagnons avec une vive joie, répétons le Pater qu'il nous a enseigné :

Les mains se joignirent, et Àulaire dit à haute voix :

Notre Père, car du sein de notre abjection vous permettez que nous vous donnions encore ce titre, et vous ne jermez point les bras aux enfants criminels. Que ce lien d'amour qui vous attache à nous, vous porte à nous regarder sans colère \ nous avons péché, mais vous êtes notre Père ! et même dans le châtiment qu'il inflige, le chef de la famille ne répudie pas les droits de la tendresse. Notre Père ! fut -il jamais détresse plus grande que celle dont nous souffrons ! L'enfant prodigue se lève et court vers la maison de son enfance ; nous vous tendons les bras, pourriez-vous nous repousser?

Qui êtes aux deux! Ce que vous avez créé de plus beau, de plus pur sert de voile à votre trône. Vous régnez sur l'univers, vous gouvernez les astres; nous, limon de la terre, fange impure, rejetée et foulée aux pieds, nous osons lever les yeux vers le séjour de votre magnificence et de votre gloire. Cet héritage, vous nous conviez à le partager, vous nous appelez à y occuper une place ! purifiez tellement notre cœur que nous cessions d'en être indignes !

Que votre nom soit sanctifié ! Les anges seuls et les saints devraient oser célébrer vos louanges, ô mon Dieu! Mais vous avez permis que la voix de nos pleurs montât jusqu'à vous. Si vous êtes honoré par les vies pures de ceux qui marchent dans vos voies sans faillir, vous ne méprisez pas la prière de celui qui est tombé. Ses re-

mords glorifient votre miséricorde ; sa confiance rend . témoignage de votre bonté ; son espérance célèbre votre grâce ! Que votre titre de Sauveur soit donc glorifié par ceux qui semblent le plus indignes de le prononcer, ô mon Dieu!

Que votre règne arrive*.. Dans le ciel ce règne n'eut pas de commencement, il ne doit pas avoir de fin. Mais vous établissez en nous un règne plus intime que nous assurons dans notre âme par notre correspondance k vos grâces, par nos bonnes pensées, par nos pieuses résolutions ; par tout ce qui nous élève au-dessus de la nature et de nos penchants mauvais. Il n'est point de séjour si obscur, si triste, si misérable qu'il soit, où votre règne ne se puisse fonder, si l'homme pécheur vous appelle à son aide et crie vers vous du fond de son abjection. Régnez en nous par l'effusion de votre sang qui racheta le monde ; régnez en nous par les sacrements qui nous réconcilient et nous sanctifient, jusqu'à ce que vous nous admettiez au partage de votre règne éternel,

Que votre volonté soit faite ! Nous pleurons, nous souffrons, nous expions... , notre pain est amer et nos larmes abondantes..., nos nuits sont souvent sans sommeil, et notre cœur envahi par la douleur se refuse souvent à l'espoir de jours meilleurs! Cependant, ô mon Dieu ! que voire volonté soit faite ! Nous ne voudrions pas nous voir enlever la moindre de nos souffrances, si pour cela nous devions contrarier vos vues de providence sur nous. Nous avons péché, nous nous soumet-

tons ; nous acceptons le juste châtiment de notre faute: que votre volonté soit faite ! que sur la terre les hommes la vénèrent en s'y soumettant ; que dans le ciel les anges emploient à la bénir les années éternelles de leur félicité!

Donnez-nous aujourd'hui notre pain quoditien... Nous ne méritons rien, ô mon Dieu ! pas même l'aliment grossier qui soutient notre vie misérable , c'est un pur don de votre munificence ; ne nous le refusez pas aujourd'hui... Notre demande ne s'étend pas jusqu'au lendemain, car nous ignorons si ce lendemain brillera pour nous ! Nous ne souhaitons pas seulement le pain de la terre, mais le pain de la pénitence dont parle le roi prophète quand il dit : je mange la cendre comme le pain... mais plus encore le pain de votre parole, car vous-même, Seigneur, avez dit dans l'Évangile : l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu... mais surtout, ô mon Dieu ! le pain de propitiation et de sacrifice ; le pain descendu du ciel que vous rompiez sur la terre avec les douze apôtres, le pain des forts, le pain de la vie dont vous avez dit : celui qui mangera de ce pain vivra éternellement!

Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ! Vous ordonnez que l'homme qui se sent de la haine au cœur et veut néanmoins offrir un sacrifice au temple, laisse là son offrande et se réconcilie avec son frère... Nous obéissons, Seigneur! mesure pour mesure ! pardon pour pardon ! Nous aimons tous les hommes , jusqu'à nos ennemis! Oubliez

nos péchés et ne vous souvenez que des jours de notre innocence.

Ne nous laissez point succomber à la tentation... Elle reviendra peut-être, cette tentation, ô mon Dieu ! notre âme, assiégée par les suggestions du mal, se sentira peut-être prête à défaillir... A cette heure, souvenez -vous de notre faiblesse, ô Christ, qui avez bien voulu vous soumettre à la loi de la tentation pour nous apprendre à la repousser et à en sortir victorieux. L'habitude nous fait concevoir du mal une horreur moins grande ; les occasions, la perversité de notre nature se ligueront pour nous abattre ! mais si l'ange des ténèbres ne doit point tenter le Seigneur, celui qui mettra sa confiance en sa grâce est sûr de triompher des ennemis du salut. Délivrez-nous du mal.., Nos chaînes sont lourdes, le travail est rude, notre cœur est séparé des chers objets de son affection; et pourtant, nous ne vous demandons point la fin de ces douleurs... Elles passeront, ô mon Dieu l et vous daignerez les payer d'un prix infini... Nous vous prions de nous délivrer d'un mal mille fois plus redoutable , du péché qui nous sépare de vous et nous fait perdre nos droits au partage de votre ciel, Délivrez-nous dû mal que vous haïssez pour nous l'aire chérir le bien qui donne la paix de la conscience 'et nous mérite les biens éternels.

— Ainsi soit-il ! dirent ensemble les malades avec une ferveur qui eut réjoui le cœur de l'abbé Pascal,

La vieille aveugle. — La femme du condamné. — Deux infortunes. — Le marchand de Lannion. — Prévention. — L'idée de Pemzek, — Le voyage, — - Le cœur des pauvres.

Le hameau des Boisières se cachait au milieu des saussaies, et mirait ses maisons dans une petite rivière qui coulait entre des prairies, étoilées au printemps de pâquerettes, de crocus Jilas et de boutons d'or coquettement balancés sur une haute tige. Des troupeaux nombreux paissaient dans l'herbage, se couchant en rond pour reposer, et suivant un œil mélancolique et doux le soleil qui disparaissait plus loin dans les profondeurs azurées de l'Océan. Une petite église dont le clocher brillait entre les arbres, un presbytère modeste et une centaine de feux composaient les Boisières. Rien n'était plus paisible que ce village ignoré, et le calme de la campagne semblait devoir répandre sa paix consolatrice dans les âmes de ceux qui l'habitaient.

A l'extrémité du hameau, dans une maison composée

Beulement d'un rez-de-chai. urmonté d'un vaste

grenier, habitaient deux femmes : l'une, la Maudette, était vieille et aveugle; l'autre, jeune, mais pale et plus triste que les jours d'hiver, avait quatre petits enfants.

Ces deux misères s'étaient un jour rencontrées.

La Maudette, assise sur le revers d'un de ses yeux sans regard des larmes rares et brûlantes; Rose tenant deux enfants dans ses bras, et traînant les autres qui s'attachaient à sa jupe, passa devant l'aveugle.

— Vous pleurez, dit la jeune femme, en s'arrétant en lace de l'aveugle.

— Je pleure mes yeux..., répondit la Maudette; maintenant, à toute heure la nuit m'environne, et dans la nuit j'ai peur...

— Voulez-vous la main d'un de mes enfants pour vous conduire?

— Oui, répondit la Maudette.

— Bastien, dit Rose, tends la main à cette bonne mère, et prends bien garde de lui faire heurter les pieds contre les pierres ou de les mouiller en passant les ruisseaux.

Le petit garçon leva un œil intelligent fers la Mai. dette ci

— Bile ressemble à gra'nd'mère.

— Où allez-vous? demanda l 'aveugle à la jeune femme.

— Devant moi..., répondit celle-ci avec di

— Vous laissez doue rins derrière vous? de-

manda encore la Maudelte d'un son de voix ûienveiilant.

— Je laisse le désespoir ! dit la jeune femme en pressant ses enfants sur son sein.

L'aveugle n'osa pas insister.

— Ma maison, dit-elle est la première que vous apercevez, à droite...; elle a des volets bruns; un grand rosier fleurit à la porte.

— Je la vois ! dit Bastien; ah! la jolie maison, presque aussi jolie que celle de grond'mère!

— Tais-toi, Bastien, dit la jeune femme; puis, ayant posé ses enfants à terre, elle soutint les pas de Maudette, lui fit gravir les trois marches de pierre et lui dit en la quittant :

— Dieu vous garde I

— Ma fille, dit la vieille femme, je ne sais ni votre nom ni vos malheurs, mais vous pleurez comme je pleure,.. J'ai vu mourir mon mari et mes enfants, et quatre innocents vous restent... la maison est grande, le jardin donne de bons légumes que je cultivais moimôme il n'y a pas huit jours encore... il me reste deux vaches et un coin de pré... le bon Dieu semble me dire de vous garder près de moi. Si vous acceptez, je vous traiterai comme mon enfant, et peut-être mutuellement allégerons-nous nos peines.

— Ah! mère, mère chérie, entrons, dit Bastien.

La plus petite fille se souleva sur la pointe des pieds pour cueillir une rose.

La maison blanche, les fleurs embaumées, les abeilles du courtil, les pigeons qui se posaient *ur la corniche

du toit semblaient dire: Entrez! entrez! l'hospitalité du pauvre est douce au malheureux.

Rose saisit la main de l'aveugle.

— Ce que vous m'offrez, dit-elle, serait un bonheur pour moi, mais je ne possède rien... et quatre enfants sont une rude charge.

— Le petit qui me conduisait tout à l'heure mènera les vaches au pré; Janille, votre plus grande fille, fera paître mes belles oies blanches; vous, Rose, vous soignerez le ménage et les deux derniers enfantelets ; j« les amuserai, moi, avec mes contes et je leur chanterai des complaintes; quand vous aurez chargé ma quenouille, tout aveugle que je suis, je me charge encore de la filer.

— J'accepte, dit Rose.

Lajeunefemme et les quatre enfants franchirent le seuil de la maison de Maudette, et à partir de ce jour la pauvre vieille crut avoir encore sa fille et ses petits-enfants.

Rose, levée avec le jour, nettoyait d'abord la grande salle, donnait la litière aux vaches rousses, remplissait de lait les grands bassins de cuivre, barattait .le beurre et préparait les fromages. Ensuite elle habillait ses enfants, disait avec eux la prière matinale, confiait la Gare et la Tigrée à Bastien, mettait une longue gaule dans la main de Janille, remplissait leur panier de pain bis, de fruits et de fromage ei restait sur le seuil de la porte, les regardant s'éloigner, écoutant le tintement des clochettes de la Tigrée et de la Gare, et les cris de Janille qui ralliait soç HMtefple troupeau. Elle rentrait

dans la grande salle, préparait le déjeûner de Maudette, l'habillait avec un soin filial, lissait sous un bonnet bien blanc les cheveux plus blancs de l'aveugle, la conduisait à son fauteuil de paille placé dans l'embrasure de la fenêtre qu'entouraient les branches du rosier, passait la quenouille de roseau dans une chambrière de ruban rouge, mettait le plomb au fuseau et s'asseyait elle-même en face de la vieille femme, filant comme elle le lin le plus beau du pays.

Leur vie s'écoulait ainsi paisible et sans nuage. On s'inquiéta bien dans le village de la nouvelle venue dont personne, pas même la Maudette, ne connaissait e nom et la famille, puis on s'habitua à la voir simple, avenante, bonne pour tous et surtout pour l'aveugle.

Le curé des Boisières entrait souvent dans la Maison- Blanche; il consolait ces deux femmes : l'une au déclin de la vie, l'autre dans sa première floraison.

Lui seul possédait le secret de Rose.

Un jour, tandis que les enfants dormaient, la jeune femme dit à l'aveugle :

— Mère, peut-être m'accusez-vous de dissimulation et d'ingratitude; vous ne m'avez rien demandé du passé...

— Je ne vends pas mon amitié pour une confidence, Rose.

— Je vous dirai tout! s'écria la jeune mère en fondant en larmes.

L'aveugle l'arrêta d'un geste.

— Je vous le défends, ma fille ! par toute l'autorité

|72 I/ÀNGE DU BAGNE.

que peut me donner ma tendresse pour vous, je connais assez le monde pour vous avoir jugée... vous ne traînez pas la chaîne d'une faute, vous portez le poids d'un malheur...

— Hélas ! murmura l'affligée.

— Vos malheurs sont entre vous et lé ciel un mystère que je respecte; ne me parlez plus jamais de ces choses; je vous aime comme ma fille, et je vous estime sincèrement.

Quand vinrent les beaux jours, que la saison des foins égaya les campagnes, que les blés mûrirent pour les javelles, Rose devint de plus en plus triste.

— Tu souffres, lui dit la Maudette, que souhaites-tu?

— J'ai un voyage à faire, Maudette, il me faut trois grands jours...

— Pars, ma fille, les enfants me garderont.

— Je voudrais emmener les petits avec moi...'

— Alors préviens Prunelle, la fille à Thomas, et que ton bon ange te conduise.

Rose mit à ses quatre enfants leurs habits les plus propres, mais toujours des habits de deuil, cueillit un beau bouquet dans le parterre, renferma dans une boîU trois pièces de cinq francs toutes neuves, embrassa l'aveugle avec effusion et prit la route de la ville.

Elle marcha tout le jour et une partie de la nuit, portant tour à tour ses enfants ; elle arriva brisée aux portes de Brest, tomba d'épuisement sur un monceau de pierres et attendit que le soleil se levât.

Les enfants s'endormirent à ses côtés.

A la fin du troisième jour, Rose plus pâle que jamais, les yeux rougis parles larmes rentra au logis de la Maudette, reprit ses soins quotidiens et pendant quinze jours pleura beaucoup.

Le dimanche suivant, quand les enfants allèrent u l'église, chacun d'eux roulait dans ses doigts un magni fique chapelet de bois de gaïac.

Six mois se passèrent.

Un marchand de toile venant de Lannion passa par les Boisières, vendit des chemises aux ménagères, des mouchoirs aux jeunes filles, des cravates aux laboureurs, des draps de toile rousse et de belles nappes à franges aux riches fermières. Il chanta les noëls bretons, les complaintes des criminels célèbres, donna des nouvelles de vingt lieues à la ronde, distribua quelques lettres, et pendant huit jours fut l'hôte, le conteur, le boute-en-train des Boisières.

En passant devant la Maison-Blanche il entra :

— Voulez-vous de bonne toile, la mère, demanda-t-il. J'en ai de Ghollet, ronde et solide; de Loudéac, souple el facile à coudre; de Lannion, où les filandières en remontreraient à toutes les femmes. Voulez-vous des indiennes de Guimgamp ou des linons fins et douxcomme de la soie?

— Je n'ai besoin de rien, ami porte-balle, mais Rose va entrer, attendez-la en buvant un verre de cidre, sans doute elle vous achètera quelque chose.

Le colporteur s'assit, causa, fit sourire l'aveugle, pri-

les deux petits enfants sur ses genoux et leur raconta l'histoire véridique de Gilles de Retz, le Barbe-Bleu*' armoricain.

Rose entendant les éclats de rire de ses enfants accourut toute joyeuse du fond du jardin.

— Ma fille, dit la Maudette, m'est avis que tu as besoin de bien des choses, achète ; il me reste au fond de l'armoire de vieilles pièces d'argent dont je veux faire le change.

Mais Rose ne répondit pas; elle demeurait muette et consternée, les yeux fixés sur le marchand de toile.

— Ah ! c'est vous, la Rose ! dit celui-ci d'un air méprisant, les gens de chez nous se demandaient ce que vous étiez devenue. .. et quelques-uns disaient que peutêtre bien on vous avait mise à l'ombre... Vous êtes heureuse, pas vrai? tant mieux! enchanté de voir que votre santé est bonne, je le dirai à Lannion... Mais de votre argent, point n'en voudrais, la Rose, on ne saurait trop d'où il serait sorti !

Le marchand posa brusquement les enfants à terre, passa son bras dans la bretelle de sangle qui retenait son paquet et le fit lestement passer sur son dos.

Maudette indignée se leva en s'appuyant sur les bras de son fauteuil :

— Sortez ! lui dit-elle, sortez ! n'insultez pas celle que j'aime comme ma fille :

Le colporteur franchit le seuil en répétant :

— Ah! la Rose est ici! pour Louis llubin, on sait ce qu'il en retourne I

Quand le misérable fut parti, Rose se traîna sur les genoux près de la Maudette.

— Voulez-vous que je parte? lui demanda-t-elle ; cet homme va raconter ma triste histoire dans le village... Vous ne savez pas, mère, à quel point je suis malheureuse... Louis, mon mari, le père de mes enfants... 0 mon Dieu! comment vous l'avouer... Eh bien ! mère Maudette, il est à Brest... il est au bagne !

— Pauvre enfant ! dit l'aveugle en serrant la désolée dans ses bras, que j'ai raison de t'aimer... Non, tu ne partiras point, Rose ! Depuis dix-huit mois tu donnes le bon exemple aux Boisières ; j'ai entendu dire que les fautes sont personnelles , et que les innocents ne payent point pour les coupables... Ton honnêteté te défendra, ma fille... et si l'insulte allait jusqu'à toi, eh bien, mon enfant, quand ta pauvre âme n'aurait plus de force pour souffrir, tu me dirais : — Partons, mère Maudette ! et je te répondais : — Vends le courtil, les ruches, les vaches rousses et la maison ; peu m'importe où je mourrai, pourvu que tu me fermes les yeux... Allons où ton cœur te dira d'aller...

— Ah! mère Maudette, s'écria Rose, ma vraie mère, le chagrin a couchée dans le cimetière de Lannion

n'aurait pas mieux dit pour me consoler !

Pendant toute la soirée l'aveugle et Rose échangèrent de tristes ccnfidences; et tandis qu'on pleurait dans la ?iai:cn-Ela:.c';e de Maudette, le ccîp leur racolait à la veillée chez l'adjoint que le nnri de la klose avai'

été condamné à dix ans de fers pour vol de nuit avec effraction.

A partir de ce jour, les habitants des Boisières affectèrent d'éviter d'adresser la parole à Rose. On se détournait de son chemin avec affectation, on feignait de ne pas entendre son bonjour du matin, son salut affectueux dans la journée. Quand elle se présenta le dimanche suivant à l'église, un grand espace vide fut laissé entre elle et les autres paroissiens. Rose pleura pendant le saint office, sortit la dernière de l'église du village, mais de peur d'affliger l'aveugle elle garda le secret amer de ses humiliations.

Plus d'une fois elle entendit fredonner à son passage des airs de complaintes dont l'intention faisait une insulte; souvent une jeune fille jalouse de sa bonne mine, de sa propreté, de sa beauté que le chagrin ne pouvait détruire, lui lançait en passant un mot cruel. Le curé des Boisières consolait et fortifiait la pauvre jeune femme; il plaida sa cause près de plusieurs notables du pays, fit valoir sa bonté, sa douceur, son honnêteté pour tous ; il tenta de lever la barrière des préventions; mais dans ce coin de terre perdu entre les saules, il ne réussit point à faire accepter la femme du forçat.

La solitude se fit autour de Rose; elle se concentra davantage en elle-même, redoubla d'amour pour ses enfants et pour la Maudelte, et se cuirassa le cœur contre les attaques injustes des méchants.

La Saint-Louis revint.

Rose, comme Tannée précédente, fit à pied la route qui la séparait de Brest, et alla porter au malheureux prisonnier les fleurs de l'enclos et les baisers de ses enfants.

Elle était bien payée alors de son héroïque sacrifice ! Elle savait que le cœur égaré de l'homme à qui fut liée sa vie se préservait de l'impur contact de ses compagnons de chaîne, par la pensée que le jour de sa fête, sa bouche flétrie se rafraîchirait au suave baiser de ses enfants ! Elle savait que les roses de Maudette, cueillies pour lui, resteraient cachées dans la doublure de sa vareuse de forçat jusqu'à ce que sa main tremblante lui en tendît d'autres ! Pauvre jeune femme, elle défendait du désespoir cet homme égaré en venant lui dire une heure chaque année :

— Si la loi ne t'a pas encore pardonné, j'ai fait comme Dieu, moi, j'ai oublié ta faute I

Elle versait pour douze longs mois du courage dans cette âme abattue, puis elle reprenait le chemin des Boisières, baignant de larmes le front de ses enfants.

Pour Louis Hubin, la vue de Rose et de sa petite famille était la planche de sauvetage, l'étoile dans la nuit, la promesse de l'avenir. Il était sûr de résister au torrent du mal tant que la bouche de ses enfants lui dirait : — Mon père ! tant que la voix douce de Rose répéterait : — Courage !

Après ces visites, il se sentait meilleur; il éprouvait le besoin de prier, d'aimer Dieu, de le bénir, d'épan-

cher sa joie dans une âme sensible; il s'adressait a l'abbé Pascal, lui vantait le dévouement de sa femme et portait légèrement le poids de ses fers

Cinq années s'étaient passées...

La Maudette était bien vieille, bien cassée ; elle ne pouvait plus qu'avec peine se traîner sur le seuil de sa porte, en s'appuyant sur une béquille ; c'est de loin que maintenant elle suivait l'office... Rose se rendait seule sous le porche de l'église du village; elle restait comme le publicain, dans le bas du temple, afin de ne pas être humiliée jusque dans la maison de Dieu. Et Dieu qui, du haut de l'autel, sondait les cœurs des fidèles estimait plus dans sa justice l'âme de la pauvre méprisée que celle des gens du pays qui étalaient dans les bancs leur sotte ignorance et leur cruel orgueil. Le Christ recueillait les larmes de l'affligée et marquait l'heure où il les changerait en joie !

Rose, les yeux fixés sur le crucifix, savait qu'elle serait exaucée et priait sans cesse pour la Maudette infirme, pour son mari et pour ses pauvres enfants compris dans l'ostracisme du village.

On était au mois d'août. Les blés s'étoilaient de coquelicots, de bluets et de saponaires ; les héliotropes des champs fleurissaient la route ; les oiseaux enchantaient les nids, et la moisson se préparait. Un dimanche matin, à l'heure où tintait le dernier coup de la grand' messe, un voyageur couvert de poussière frappa à la porte de la Maison-Blanche.

— Entrez ! dit la Maudette d'une voix faible.

— Faites excuse, dit le voyageur, je cherche ici Rose Hubin.

— Que lui voulez-vous? demanda l'aveugle avec inquiétude.

— Si vous êtes la Maudette, une bonne femme qui accueillit la pauvre malheureuse, il nous sera facile de nous entendre...

— Je suis la Mandette, dit l'aveugle.

— Voici, reprit le voyageur; je me nomme Pemzek, sans doute cela ne vous apprend rien, sinon que je suis Breton, franc comme l'air du pays ! J'habite Brest et je taille des pierres dans le chantier où le pauvre Hubin souffre mille morts. Je sais le dévouement de sa femme, et je devine ce qui doit se passer dans le village qu'elle habite. La providence de Brest, l'abbé Pascal, m'a tiré de misère; ma femme el moi nous occupons maintenant dans la maison de la mère du digne aumônier deux belles chambres claires, propres et brillantes que Tina, ma femme, entretient comme des palais. Nous avons manqué de pain, et maintenant tout nous vient en abondance; je me suis dit que je devais partager ce bonheur avec des malheureux. Quand mes quatre enfants avaient faim, plus d'un compagnon leur a do'nn^ du biscuit; j'ai pensé que si Louis avait tous les jour, le bonheur de voir Rose, il souffrirait moins de sa captivité, et je suis venu demander à la femme du compagnon si elle voulait une chambre chez nous et sa place à notre table.

— Qui, elle acceptera, Peuizek, il le faut, elle le

doit... Je sais à quel supplice elle est ici en butte!

— Et vous, mère Maudette ?...

— Je suis bien près de mourir..., répondit la vieille femme.

— Croyez-vous que je veuille séparer Rose de sa mère adoptive. J ai retenu au village une charrette, dans laquelle on mettera de la paille et des matelas, et je vous emmène, Maudette, vous, Rose et les quatre enfants î

— Oh ! la providence ! la providence ! répéta Maudette.

— Je vais au-devant de Rose, dit le tailleur de pierres.

Pemzek se dirigea vers l'église; on était à l'offertoire, les fidèles agenouillés priaient le Dieu des humbles et des souffrants.

Prosternée sur une dalle tumulaire, à côté du bénitier, Rose implorait le ciel pour les quatre enfants placés devant elle, et dont les fronts candides se levaient avec une confiance ingénue, vers le Dieu des petits.

Pemzek s'agenouilla près de la femme du condamné!

La messe finie, elle se leva la dernière, et quand elle fut sous le porche, le tailleur de pierres l'aborda.

— Je viens de la part d'Hubin, dit-il en lui remettant une lettre; il se porte bien, n'ayez pas peur, et regardez-moi comme votre frère.

Rose leva les yeux sur l'ouvrier, et sourit en voyant sa bonne et franche ligure.

LA HÀIS0N-BIAUÛH1. 1&1

— J'ai aussi quatre petits enfants et à peu près du môme âge que les vôtres, dit-il en embrassant

Bastien.

Rose lut la lettre de son mari, et garda le silence pendant le court trajet qui séparait l'église de la Maison-Blanche.

— Je sais tout, ma fille, dit l'aveugle.

— Que faut-il faire ?

— Nous partons ! répondit Maudette.

Rose se jeta dans ses bras.

— Vois-tu, ma fille, je livre la maison h Boitaud, je vends les vaches à Pàquis, tu emportes seulement quelques sous pour Louis; je monte dans la voiture amenée parPemzek; tu prends place à côté de moi; les enfants ge nichent contre nous, et nous quittons des méchants et des envieux.

— Cela s'appelle parler! dit Pemzek; les paquets ne seront pas longs à faire, puisqu'on s'en va de si bon cœur ; entre gens honnêtes, point de bail à signer; on se frappe dans la main et tout est dit. La Saint-Louis arrive dans deux jours, et le bon Dieu arrange tout pour le bien des faibles.

Quelques heures plus tard , la vieille aveugle, Rose et les quatre enfants enchantés du voyage, étaient entassés dans la charrette garnie de paille et de matelas ; Pemzek faisait claquer son fouet et chantonnait un air

du pays.

Le lendemain matin les voyageurs arrivaient à Brest Pemzek fit passer avec mystère la vieille femme, 1

jeune mère et ses enfants par un escalier de service, les installa dans une grande chambre, posa un doigt sur ses lèvres, et passa dans l'autre pièce.

Tina n'était point encore rentrée.

Midi sonnait à l'horloge de bois, les quatre enfants du tailleur de pierres rentrèrent vivement en balançant leurs livres attachés par une courroie de cuir.

Tina parut peu après, et plaça un repas succulent sur la table couverte d'une nappe blanche.

Pemzek s'assit et regarda tristement le plantureux déjeûner.

— C'est madame Pascal qui nous envoie ces bonnes choses, dit Tina.

— Si nous pouvions partager cette abondance avec ceux qui manquent de tout, répliqua Pemzek.

— Ah 1 ce serait de bon cœur, dit Tina.

— Parmi les compagnons qui m'ont secourus jadis,

je t'ai cité Hubin lui aussi a une femme, jeune,

douce, bonne comme toi, Tina...; elle ne l'a point abandonné dans son malheur, et se conduit en épouse fidèle comme en bonne chrétienne... Mais dans le village qu'elle habite on est impitoyable pour elie... Au lavoir elle doit se placer à l'écart, et même dans l'église on la traite en pestiférée... Les pauvres enfants finiroi ^'apercevoir de ce mépris, et n'ayant pas la raison de cur mère, peut-être maudiraient-ils celui qui a succombé à une tentation violente...

— Que pourrait-on faire pour eux? demanda Tina en embrassant son lîls aîné.

— S'ils étaient à Brest, on leur trouverait de l'ouvrage; Rose filerait, les petits iraient à l'école, et la mûre Maudette vivrait paisible à côté d'eux... mais...

— Mais quoi ! dit Tina.

— Il faudrait les adopter pour quelque temps, leur céder une chambre, donner du lin à Rose, et...

— Je trouverais bien du travail pour deux," Pemzsk; madame Pascal est là, d'ailleurs... Il suffît que cette pauvre femme soit liée à un de nos malheureux forçats, pour que je sois sûre d'être bien reçue quand je lui parlerai d'elle... Quant au logement, j'en céderais de grand cœur la moitié...

— Je donnerais bien mon lit et mon déjeûner ! dit Pierre...

— Moi aussi ! dit le cadet.

— Nous aussi! crièrent les deux autres.

— Pemzek, dit Tina, ta tristesse m'a gagnée... Tant que je saurai cette malheureuse femme aux Boisières, je n'aurai plus ni appétit ni sommeil.

— Tu serais donc bien heureuse de la voir !

— Oui, bien heureuse !

Pemzek ne fit qu'un bond jusqu'à la porte de la chambre, l'ouvrit toute grande, et conduisant ! vers Tina.

— Voici ta sœur, femme ! Ces enfants sont vos frères, mes anges chéris ! et voici notre mère à tousl fit-il eu désignant la Maudette.

Maître et valet. — Le prix du service. — M. de Rédan. — L'effroi de la mort. — Le fruit des leçons paternelles. — Le procureur général.

Dans une salle garnie de tentures rouges, et dans laquelle de doubles rideaux ne laissaient pénétrer qu'une lumière avare, était couché un vieillard que l'âge ef une cruelle maladie clouaient à la fois sur son lit.

Des oreillers froissés soutenaient sa tète couleur de cire, et à laquelle deux yeux verts, vifs encore, communiquaient seuls un peu de vie. Les lèvres pâles laissaient passer un souffle rare ; les mains amaigries et nerveuses éloignaient et ramenaient tour à tour les courtines de soie.

Sur une table de laque étaient entassées des fioles étiquetées contenant les ressources dont la médecine dispose pour rendre une force factice aux mourants.

Le vieillard immobile depuis longtemps, jeta un regard mprne autour de lui, avala quelques gouttes d'un

LE PERE ET LE FILS. 18.v)

cordial et tira le cordon d'une sonnette. Un domestique parut.

— Jean, mon fils n'est pas venu ce matin ?

— Non, monsieur.

— L'avez-vous vu sortir?

— Monsieur a commandé sa voiture et est allé à ! Bourse, je crois.

— De l'or ! il lui faut de l'or, murmura lé vieillard, n'est-il point assez riche déjà, et les biens que je laisse...

Il s'interrompit pour embrasser du regard les somptuosités de la chambre qu'il habitait et dans laquelle s'entassaient les armes de prix, les porcelaines précieuses, les bronzes et les toiles de maîtres.

— Monsieur a-t-il besoin de quelque chose ? demanda Jean.

— Restez! dit le moribond d'une voix brève.

Le domestique demeura immobile, fixant un œil attristé sur son maître.

— Vous me plaignez, dit M. de Rédan.

— Oh ! monsieur..., voulut répondre Jean.

— Vous auriez raison , ajouta le malade. Votre p< .• est mort?...

— Il y a dix ans, monsieur.

— Je me souviens que chaque année je vous ai vu acheter une couronne d'immortelles pour la poser sur sa tombe.

— J'ai suivi l'exemple de mon père qui honorait ainsi la tombe de mon aïeul.

Sans doute M. de Rédan fit un triste retour sur luimême, car il murmura :

— Je mourrai seul... Il n'assistera môme pas à mon agonie... C'est justice ! où étais-je à l'heure où mon père expirait... Jean, reprit-il, donnez-moi deux gouttes de cette liqueur jaune... je suis mieux... placez-vous en face de moi et me répondez comme si vous aviez prêté serment de dire la vérité , comme si votre père lui-même vous interrogeait. Qu'a dit le médecin en sortant, hier?

Le domestique pâlit et balbutia.

— Sur mon âme et la vôtre, car il y va de mon salut, Jean, qu'a dit le médecin?

— 11 peut se tromper... la maladie empire un jour.., puis on est mieux...

— La vérité ! la vérité ! répéta le malade

— Eh bien ! la vérité est que monsieur, d'après la conviction du docteur, n'a pas vingt-quatre heures à

vivre,

— Mcrci,Jean,ditle malade, d'une voix presque douce.

M. de Rédan prit sous son oreiller une large enveloppe scellée dé rouge, et la tendant à son fidèle serviteur :

— Gardez ce dépôt, Jean, je n'ai confiance qu'en

vous...

— Mais, monsieur Auguste. .

— Silence ! ce testament ne doit être ouvert qu'après ma mort». . Sans cela, on ne me laisserait pas expirer en paix... en paix !... Est-ce donc la paix que je trouve au

fond de mon cœur?... Cette démarche tardive peut-elle calmer ma conscience?... je vais mourrir... Et les hommes dont j'ai gardé l'estime, et mon fils lui-même, me défendront-ils devant Dieu, si Dieu m'accuse ? Et Dieu m'accusera.., je le sais, je le sens !

Le malade se leva presque droit sur sa couche, il fit un geste comme pour écarter une ombre vengeresse et retomba épuisé dans les bras de son domestique.

— Jean, reprit-il, tu es un honnête homme, mais si, par orgueil ou par honte, tu avais gardé pendant toute ta vie le secret d'une faute, d'un crime, que ferais-tu?

— J'enverrais chercher un prêtre, monsieur.

— Et le prêtre t'absoudrait ?

— Oui, car si j'étais coupable, je me repentirais.

— Un prêtre ! répétait le malade, un prêtre !

— Leurs paroles consolent, dit le serviteur, ce sont nos amis fidèles et discrets.

— Et ce qu'on leur confie...

— Est aussi scellé qu'une tombe, monsieur.

Le malade s'agitait sur sa couche; une fièvre terrible faisait claquer ses dents, et, comme l'avait prédit le docteur, il ne devait pas survivre à cet accès.

M. de Rédari arriva fort jeune à Bordeaux quelques années après que la révolution eut décimé la noblesse. Riche, bien fait, agréable, il se maria à une jeune fille de bonne maison, qui mourut trois ans après, en lui laissant un fils. Egoïste par nature, le banquier ne regretta que médiocrement sa femme; l'éducation de son fils

i88 L'ANGE DU BAGNE.

fut abandonnée aux domestiques; plus tard, on prit un précepteur. Quand Auguste eut dix-sept ans, qu'il eut traduit un peu de latin, dévoré beaucoup de romans, fait des dettes , blessé deux camarades en duel, et rempli Bordeaux du bruit de ses folies, M. deRédan congédia le précepteur, paya à Auguste une année de pension que celui-ci se hâta de manger en trois mois, lui meubla un appartement de garçon, et dit en lui en remettant la clef :

— Vous avez dix-sept ans, je vous rends le maître de votre existence. Seulement, comme la jeunesse n'a qu'un temps et que l'argent est bon à tout âge, je vous conseille à faire des affaires, de vous lancer un peu dans la spéculation pour être à môme de mener grand train si vous en avez la fantaisie.

Auguste savait que M. de Rédan, prodigue en certaines occasions, se montrait parfois d'une avarice étrange, et pour ne pas avoir à subir l'humiliation que lui causait un refus, il suivit le conseil de son père et joua pour son compte. Le père et le fils se voyaient peu. Quand ils se rencontraient, c'était plutôt comme compagnons de plaisir que mus par le désir de se rapprocher. M. de Rédan n'estimait pas son fils ; Auguste méprisait son père.

Ces sentiments instinctifs pour tous les deux n'étaient justifiés par aucun fait précis. Mais le cœur a sa logique, et un pressentiment secret nous avertit vite du degré de tendresse que nous pouvons placer sûrement dans un cœur.

Lès années, en fuyant, loin de rapprocher l'homme mûr du jeune homme, les éloignèrent davantage. Quand M. de Rédan devint vieux, Auguste, fatigué du monde, des affaires, devenu ambitieux et enfoncé de plus en plus dans son égoïsme, ne vit plus dans le valétudinaire, qui ne quittait sa chambre qu'appuyé sur le bras de Jean, qu'un obstacle à l'accroissement de sa fortune. ïl faut avouer aussi qu'Auguste de Rédan, heureux pendant plusieurs années dans ses opérations de bourse, jouait de malheur depuis six mois.

A peine venait-il s'informer froidement, et du bout des lèvres, de la santé de son père. Le fidèle Jean se multipliait près du malade, essayant mille supercheries innocentes pour tromper le coup d'œil du père et le rassurer. Jean excusait M. Auguste afin de consoler le vieillard.

Dans un jour de générosité, le banquier apprenant que le père de son domestique allait être saisi, avait libéralement acquitté sa dette. Jean, fils de paysans, bon, naïf et sensible, se trouva lié à M. de Rédan par ce bienfait. A mesure que les années passèrent, l'abandon lans lequel il vit tomber le banquier augmenta son zèle ;t son amitié pour lui. On eut dit que Jean était le fils iu vieillard, et que l'enfant était le mercenaire à gages. D'ailleurs, le serviteur n'avait pas été sans s'apercevoir qu'une grande douleur était au fond de l'âme de son maître. Cette douleur âpre, poignante, et revenant comme par accès, ! 'étonna d'abord; puis il remarqua que certaines dates faisaient frissonner son maître ; que

If.

les mots de bagne, de bourreau, de guillotine et do justice le jetaient dans de soudaines et inexplicables colères. Il garda le secret de ses pensées, mais son attachement pour M. de Rédan augmenta en raison même d'un malheur qui pesait sur la famille du banquier. Peut-être un des siens avait-il cédé à l'entraînement du crime... peut-être... Jean ne voulut pas aller trop loin, il veilla sur sa pensée comme sur ses paroles, éloigna les journaux et les livres, où se trouvaient des compterendus des assises; et, pour garde» paisibles les# dernières années de son bienfaiteur, il devint ingénieux comme une femme et prévenant comme un fils.

Si M. de Rédan aimait quelqu'un au monde, c'était Jean. Mais cette âme bronzée laissait rarement voir son attendrissement; on eût dit que le vieillard luttait contre toute émotion douce et bienfaisante. Si le récit d'une belle action le faisait tressaillir, il cherchait vite une raison humaine pour amoindrir l'acte honorable, qu'on lui citait. Devant son fils, il avait affiché une incrédulité aussi dangereuse qu'effrayante; Auguste ne croyait à rien, il avait entendu son père nier l'existence d'un Dieu!

Peut-être l'athéisme de Rédan n'était-point sincère et ne se répétait-il : Dieu n'est pas ! que pour essayer de se le persuader.

Mais la mort avec ses terreurs chassait les doutes et; les blasphèmes; Rédan qui comptait les minutes de sa vie sentait à ses angoisses qu'il aurait à rendre compte du bien accompli et du mal consommé.

Abandonné par son fils, c'est à Jean qu'il s'adressait au sein de ses poignantes incertitudes.

Une grande faiblesse succéda à son accès de fièvre.

— Jean, de la lumière! fit-il, il me semble que je descends déjà dans la terre.

Le serviteur tira les rideaux des croisées.

— Le jour est beau, dit le malade, et demain je ne le verrai pas se lever,.. Où serai-je? vous prierez poui moi, Jean?

— Oui, monsieur.

— Il n'y aura que vous qui prierez.

— Et votre fils, monsieur...

— Mon fils hérite !

— Tout à l'heure, monsieur, reprit Jean avec une certaine hésitation, vous me parliez du ministère des prêtres au chevet des mourants... S'il est des secrets que vous ne puissiez dire ni à votre fils, ni à votre notaire...

— Il en est qu'on voudrait se cacher à soi-même ! dit le vieillard, en couvrant de ses draps sa face tourmentée.

— Eh bien! reprit Jean, grandissant à cette heure, et oubliant sa position secondaire pour se montrer ami sincère et chrétien courageux, dites un mot et je vais chercher ce consolateur, ce confident; je ne suis que le fils d'un laboureur et d'une paysanne, mais je ne pourrais me voir malade trois jours sans appeler un prêtre auprès de mon lit

— Il me consolera?

— Oh! oui, monsieur, comme il consolait mon père!

— Ton père était un bien honnête homme, Jean.

— Oui, monsieur, et il est mort en vous bénissant et en me chargeant de vous soigner comme un fils.

— Tuas tenu ta promesse... le temps passe!... va, Jean, va chercher un prêtre!

Le domestique joignit les mains, baisa les doigts osseux de son maître, et se dirigea vers la porte, tandis que la voix plus faible du malade répétait :

— Un prêtre ! un prêtre !

— Vous n'irez pas ! dit en entrant brusquement au domestique, un homme qui se plaça au chevet du malade.

— Je vais mourir... dit M. de Rédan, je veux voir un prêtre.

— Quelle plaisanterie! répliqua Auguste en riant. On voit bien que la maladie dérange votre cerveau; vous m'avez dit cent fois que la confession...

— Silence! malheureux! fit le malade, silence! 0 mon Dieu! combien vous me punissez de mes blasphèmes...

— Le médecin vous disait souffrant, il aurait pu ajouter que vous deveniez fou.

— Mon fils, dit M. de Rédan, en retrouvant un pou de calme, j'ai tout à l'heure exprimé une volonté formelle : je veux voir un prêtre.

— Pour accuser vos fautes de jeunesse?

— Pour confesser celles de toute ma vie !

LE PÈRE ET LE fiLS. 1^.3

— Vous en avez ri avec moi...

— J'ai eu tort! grand tort, je m'en repens... j'expierai...

— Sincèrement je suis fort affligé de vous voir en cet état, dit Auguste d'un ton dégagé; j'étais loin de vous croire aussi affaibli; sans cela j'eusse négligé la Bourse où, entre parenthèse, je ne s*is pas fort heureux depuis quelques mois, et je me serais installé dans votre appartement,..

~ Merci ! fit le vieillard avec amertume ; il est un peu tard pour songer que votre place est auprès d'un père à l'agonie... d'un père qui n'a pas su vous enseigner à le respecter... d'un père qui fit de vous le complice de ses débauches et de ses orgies au lieu de vous doîmer l'exemple de l'honneur et de la probité... Je fus coupable, mille fois coupable! et le châtiment de ma faiblesseretombe à présent sur ma tête... Auguste, vous attendez mon héritage comme une proie à dévorer... ne le niez pas... je ne saurais vous croire, votre cœur n'a point de respect pour moi!... et cependant! cependant, puis-je vous laisser un or souillé par les larmes, entaché par ce sang!

— Jean! sortez! cria M. Auguste de Rédan.

— Oui, cet or est souillé, reprit le vieillard. Je va: mourir; il faut bien que je parle, il faut bien que j m'accuse.,. Je veux êfre absous! je ne veux pas mou;. en damné.

— Vous vous tairez! fit Auguste en baissant son vi-

sage vers la pâle tête du moribond; vous vous tairez, je le veux...

— Il me fait peur ! balbutia le vieillard.

— Eh! qu'importe! si vous avez spolié des innocents i et causé la mort malheureuse d'un homme! répondezvous du désespoir et du suicide des gens que vous ruinez? Où en seraient aujourd'hui les banquiers et les agents de change?

— J'ai fait plus, ô mon Dieu!... il faut avouer, réparer...

— Je paierai; vous me désignerez les individus.

— Ce n'est pas de l'argent qu'il faut, mon Dieu!... c'est un aveu... des témoins... la honte pour moi...

— Pour nous, alors !

— N'importe! la vérité devant la mort; la vérité devant le jugement de Dieu!

— Vous ne la direz pas!

— Je veux la dire; elle, m'oppresse, elle m'étouffe... Jean! Jean! un prêtre.

Le malade se souleva et les derniers mots expirèrent dans sa gorge.

Auguste se pencha sur son lit, et, maintenant dans ses doigts de fer les mains débiles du vieillard :

— Je ne veux pas que vous parliez ! <*

— Tu veux donc me tuer?

— Vous voulez bien me ruiner, vous i

— Mais je répare, j'expie !

— Mourez sans réconciliation...

— Je crois... je veux avouer... je veux dire...

Auguste posa une main sacrilège sur la bouche du vieillard; le malheureux lutta faiblement; des cris inarticulés sortirent de sa gorge.

— Parricide! dit-il en faisant un dernier effort pour

se dégager.

Auguste ne quittait pas du regard le visage bouleversé du moribond... Ses yeux injectés de sang épouvantaient le mourant... le souffle lui manquait... ses yeux se couvraient d'un voile.

Tout à coup la porte s'ouvre; Auguste s'éloigne brusquement du lit; le malade jette un regard effaré sur les nouveaux venus.

— Sauvez-moi, dit-il, et il s'évanouit.

Un regard du visiteur cloue Auguste à sa place. Jean, pâle et grave, donne ses soins à son maître. Celui-ci ouvre les yeux, reconnaît l'homme qui, par sa brusque entrée, lui a protégé la vie, et regardant Auguste tremblant de son crime :

— Vous n'avez pas voulu que je me confesse h un prêtre, soit! Monsieur le procureur impérial, vous entendrez ma déposition... Jean, faites monter tout le monde... ouvrez les portes, il est temps que justice soit faite l

Le? deux frères. — La vie de Paris. — Vacances on province. — Une tentation. — Le crime. — Fausses apparences. — Aulaire se sacrifie. — Agonie.

Le regard inquisiteur et froid du magistrat allait du fils impie au moribond bourrelé de remords. Jean près" sentait la fin de la lutte qu'il avait devinée dans le fond du cœur de son maître. Sans doute il souffrait à la pensée que son bienfaiteur allait perdre une réputation proverbiale d'honnêteté; mais le fils du paysan, élevé dans les sévères principes de la foi, se réjouissait de la réparation qui allait être faite avec une solennité que doublait l'approche de la mort. Soit que M. de Rédan, en proie à ses tortures incessantes, eût compris le dévouement absolu du fils d'un homme qu'il avait sauvé, soit par un sentiment d'avarice, car chez lui la cupidité luttait contre les instincts du prodigue, il avait depuis cinq ans congédié ses nombreux domestiques, ne gardant qu'un maître d'hôtel, un cocher et le concierge. Mais en comptant les commis de la maison

de banque et les garçons de caisse, l'effectif du personnel se montait encore à seize personnes.

Jean descendit dans les bureaux, et, d'une voix haute quoique émue, il dit :

— Messieurs,- notre maître à tous se meurt ; il vous demande...

— Nous ferait-il'un legs? demanda un jeune commis.

— Lui ! tu ne le connais guère, Gaspard ; il nous congédie sans doute.

— Mais son fils prendra îa suite des affaires.

— Dieu nous en préserve.

Les employés jetèrent en toute hâte leurs plumes sur les tables, les livres à ferrures de cuivre furent brusquement fermés, les clefs enlevés des tiroirs, et les jeunes gens montèrent l'escalier.

Lorsque le domestique fut rentré dans la chambre de M. de Rédan, le procureur impérial lui donna à voix basse un ordre auquel Jean répondit par un geste d'obéissance.

— Prenez place au fond de cette chambre, messieurs, dit le magistrat ; les gens de M. de Rédan resteront de ce côté.

Les commis se regardèrent, et l'expression de leur visage changea subitement quand ils eurent contemplé le mourant animé par une fièvre dévorante, Auguste, semblable à un accusé , et le procureur, impassible comme la justice.

— C'est un drame de famille, dit Gaspard à son voisin. Auguste se leva, et, s'adressant au procureur général :

198 l'anse du bagne.

— Permettez-moi de me retirer, monsieur; cette scène pourrait m'être doublement pénible ; j'ignore de quelles révélations veut parler mon père, mais le respect que je lui dois...

— Hypocrite ! murmura le vieillard.

— Le respect que je lui doit m'interdit d'entendre tout ce qui pourrait y porter atteinte.

Le magistrat le regarda, et ce fils qui, tout à l'heure, étouffait les cris du mourant, sentit son sang se glacer.

— Suis-je donc compromis? demanda-t-il enfin.

— Peut-être, répondit le magistrat.

— ■ Vous resterez ! s'écria le vieillard, vous resterez, ce sera votre châtiment.

— Restez au nom de la loi que je représente ! ajouta le procureur général.

Auguste, dont les jambes faiblissaient, tomba dans un fauteuil.

— Tout le monde est-il venu? demanda le malade.

Un mouvement se fit dans l'antichambre ; Jean s'effaça pour laisser passer deux personnes : un prêtre et un sténographe.

Le prêtre se dissimula dans un angle de la chambre rouge ; le sténographe se plaça près d'une petite table.

— Je vous écoute, monsieur, dit le magistrat.

— Devant Dieu et devant les hommes, dit M. de Rédan en se soulevant et s'appuyant du coude sur les oreillers, je jure de dire la vérité.

Mon père habitait un château aux environs de Caen; notre fortune, sans être considérable, passait pour ho-

norable dans le pays. Nous étions deux frères seulement; ma mère était morte, et au moment où se passa le drame terrible que je dois vous raconter, j'étais sur le point de partir pour Paris où j'allais finir mes études de droit.

Mon frère, plus âgé que moi de deux ans, avait conservé la douceur, la bonté de notre mère qui l'avait entouré de ses soins les plus tendres ; elle l'avait chéri plus que moi, sans doute, parce que leurs cœurs se ressemblaient davantage. Pour moi, brusque, un peu querelleur, aimant la chasse avec passion, j'étais le préféré de mon père, vrai gentilhomme de province qui, vivant dans ses terres, y jouissait des seuls plaisirs qui y soient possibles : une table excellente, des courses dans la saison et des visites chez les amis du voisinage. Pour moi, qu'avait initié à une autre vie la lecture de romans dangereux, pour moi qui, jeune et appelant l'inconnu, révais les plaisirs de le vie parisienne, l'existence que je menais chez mon père ne pouvait toujours me suffire. Je lui persuadai mi'à Paris les études seraient plus fortes, que, grâce à des recommandations, j'arriverais à quelque haut emploi, et j'obtins de partir.

La somme qui fut mise à ma disposition pour dix mois de séjour à, Paris, était minime; en peu de temps je l'eus dépensée. J'empruntai; la fortune territoriale de mon père me fit trouver un juif complaisant qui, à quarante pour cent d'intérêts, me prêta quelques milliers de francs. Ils s'engoulTrèrent dans les dépenses de table, de spectacle et de folie. Je rentrai en Normandie criblé de

dettes. Mon père me trouva meilleure tournure, je montais admirablement à cheval, je tenais le fleure! comme un maître d'armes et j'avais pris un aplomb qui en imposa à la plupart de mes jeunes amis. Les hommes sérieux haussèrent sans doute les épaules de pitié ; je ne vis que mon succès et je me promis de ne rien changer à ma vie.

. Mon frère m'observait avec une tristesse qu'il ne put dissimuler, et me prenant à l'écart

— Georges, me dit-il, es-tu heureux?

— Oui, répondis-je.

— Ton âme est tranquille?

— Je ne me suis jamais demandé si j'en avais une.

— Et les leçons de notre mère?

— Je les ai oubliées !

— Et les avis de notre précepteur ?

— Rêves et sottises.

— Que fais-tu donc de ta vie ?

— Je me lève tard, je lis les journaux, je monte à cheval, je dîne avec des amis, je vais au bois, au théâtre, et j'apprends la vie...

— Et tes études?

— Se bornent à l'escrime, l'équitation et le tir au pistolet.

-— Tu trompes mon père, Georges, c'est mal !

— C'est bien, puisqu'il est content de moi.

— Je suis ton meilleur ami, reprit mon frère, ma bourse et mon cœur 99B&àfo&e !" Usais.A Si notre

sainte mère vivait encore peux-tu dire qu'elle ne serait pas affligée de ta manière de vivre.

— Mon cher, répondis-je, tu es mon aîné de deux ans, et si ton amitié te porte à la sollicitude , elle ne doit pas, du moins, t'entraîner à la curiosité.

— Ce n'est pas par curiosité que je t'interroge, Georges... Mais l'autre jour, tu le croyais seul, et j'entendis, pendant qu'assis dans le jardin je lisais sous les ormes, j'entendis mon frère qui répétait : Oh ! de l'argent ! de l'argent! quelle vie infernale !

— Vous surprenez mes secrets, lui dis-je.

— Ah ! fit-il, je viens te demander : As-tu besoin de vingt-cinq louis?

— Donne ! répondis-je.

Il me remit sa bourse ; je la soupesai , puis me mettant à rire :

— Tiens, frère, reprends cette somme, elle ne serait rien pour moi, et les pauvres du pays la perdraient. /

— Ta dois donc beaucoup? me demanda-t-il.

— Causons d'autre chose ! Je viens en Normandie pour fuir mes créanciers. On dit de toi des choses fabuleuses : que tu visites les malheureux paysans, que tu es le médecin, des pauvres, que deux hommes te doivent la vie ! Attends-tu le prix Montyon?

— A mon tour, je te dirai : parlons d'autre chose ! Le peu que je fais, mon ami, continue l'œuvre de notre mère... et du haut du ciel, elle bénit l'enfant qui garde pieusement l'héritage de sa chanté.

Nous nous séparâmes, lui triste, moi railleur.

Les deux mois de vacances que j'avais pris en Normandie commençaient à me sembler longs. J'avais hâte de rentrer à Paris et de reprendre ma vie dissipée. Le jour de mon départ arriva. Tandis que je réuni: quelques objets dans une petite valise, j'entends mon père dire tout haut dans la chambre voisine :

— C'est imprudent, mon ami, c'est imprudent !

— Bah! répondit une voix que je reconnus, qui peut savoir que j'ai sur moi pour quatre cent mille francs de valeurs !

— On l'ignore, je le veux bien; mais enfin les routes sont peu sûres ; ne partez pas ce soir.

— Je suis attendu, mon ami ; ma femme serait inquiète, je dîne avec vous, puis je prends la route de la Tremblay.

— Allons, répondit mon père, vous mourrez, entêté.

— Je l'espère bien, répondit son ami.

— Ces mots : la Tremblaye... quatre cent mille francs... ce soir... bourdonnèrent dans ma tête; je ne

; m'y arrêtai point, je n'avais aucune pensée fixe , mais : ils me faisaient l'effet d'un carillon de cloches dans lequel on croit toujours saisir la même phrase.

Mes préparatifs de départ étaient terminés, et l'heure de prendre la route de Caen pour me trouver au départ de la diligence étant venue, j'allai embrasser mon père.

— Georges, rne dit-il, l'année de fermages a été mauvaise, je ne veux pas presser nos paysans, je ne

puis te donner tout ce que j'aurais voulu, tâche d'être raisonnable.

Il me remit trois mille francs.

Cette déception me rendit furieux. J'avais besoin d'une somme importante pour faire face aux dettes les plus criardes, et j'allais, dès le premier jour me trouver réduit aux expédients.

J'embrassai froidement mon père

Mon frère monta avec moi dans le cabriolet; il me vit triste, me questionna, tenta de me consoler, ne put obtenir ni une confidence, ni une promesse et me quitta désolé, ramenant la voiture au château. Pour être plus libres de causer, nous n'avions pas voulu de domestique.

Arrivé à Caen, je réfléchis encore, puis je me dis que mon père devait avoir de l'argent dans son secrétaire, et que prendre la moitié de ce qu'il y conservait était simplement anticiper sur sa succession. Cette pensée prit de la consistance, elle devint un projet ; je formai un plan , et suivant à pied des chemins de traverse je me dirigeai vers le château.

La soirée était sombre, la pluie commençait à tomber, les chemins étaient mauvais.

Tout à coup j'entends le galop d'un cheval, et la voix de M. de laTremblaye qui était répétée : vite, Hirondelle I plus vite !

Je ne sais quel vertige me saisit... Je vis un homme seule.,, une route déserte... l'orage grondait dans i'air... le voyageur portait une somme considérable...

Je pris dans ma poche un pistolet et un couteau et saisissant le cheval à la bride, je criai :

— Remettez vos valeurs, il ne vous sera fait aucun mal.

M. de la Tremblaye éperonna sa monture..., la folie me monta au cerveau, j'abats le cheval d'un coup de pistolet, et saisissant d'une main le voyageur à la gorgk j'essaie de l'autre de m'emparer du portefeuille...

Une lutte acharnée s'engage entre moi et ma victime. J'étais jeune et vigoureux, je gardai l'avantage, mais ce fut au prix d'un crime..., mon couteau s'enfonça dans la poitrine du malheureux...

Ses cris étouffés m'effrayaient, je me penchais pour redoubler les coups que je lui avais portés déjà, quand des bruits de pas retentirent, la lueur d'une lanterne éclaira pleinement mon visage et une voix cria :

— Georges !

Justice de Dieu, c'était mon frère !

J'avais saisi un paquet de billets de banque, et tandis que le témoin de mon crime se précipitait sur M. de la Tremblaye pour lui prodiguer des secours, je repris ma course à travers les champs détrempés par la pluie. Sauter dans une chaise de poste, rejoindre la diligence, me faire inscrire dans un hôtel pour avoir un alibi ( cas d'accusation, tout cela fut fait avec une rapidité c une présence d'esprit dont je m'étonne. Ce ne fut qui deux jours après que le souvenir de mon crime se représenta à moi dans ses moindres détails et que j'eus horreur de moi-même.

Pendant que je courais sur la roule de Caen à Paris, voici ce qui se passait sur la route déserte où le cheval mort gisait à côté de M. de la Tremblaye assassiné.

Par une fatalité inouïe, mon frère avait été appelé dans le village près d'un vieux paysan malade. Obéissant à ces instincts d'humanité et de dévouement, mon frère promit de se rendre chez le malheureux après l'heure du dîner. Durant le repas, il fut encore question de Pimprudence de M. de la Tremblaye qui traversait seul une distance de six lieues. On raconta des histoires de brigands, on tenta d'effrayer le voyageur; puis mon frère et lui se dirent adieu, et le généreux enfant se dirigea vers la maison du malade.

A dix heures, M. de la Tremblay quitta mon père.

J'ai dit mon crime... Mon frère revenait de sa visite charitable quand le bruit d'une détonnation l'attira de mon côté ; il prévit un malheur, courut de toute sa vitesse et me trouva, moi, Georges de Rédan, achevant de dépouiller celui que j'avais lâchement assassiné...

Le malade fit une pause ; il était d'une pâleur livide ; fean lui présenta un verre d'eau dans lequel il versa quelques gouttes d'une liqueux fortifiante, et une faible rougeur remonta à ses joues.

Le plus profond silence régnait dans la salle.

Le prêtre tenait sa figure ensevelie dans ses mains.

Calme et impassible, le sténographe attendait.

M. de Rédan reprit :

206 L'ANGE DU JiAGNE.

— Les détails que je classe maintenant ne me furent donnés que longtemps après, quand cette terrible affaire se déroula devant la justice.

Mon frère releva le blessé, le porta près d'un talus, banda provisoirement sa blessure et partit en courant du côté du château. On ramena des domestiques; M. de la Tremblaye fut transporté à bras jusqu'à la maison ; il râlait ; un seul nom sortit de ses lèvres : ce tut celui de mon frère !

La justice était descendu au château. On interrogeait on questionnait. D'après les réponses de mon frère, celle des domestiques et le dernier mot de M. de la Tremblaye que l'on prit pour une accusation, mon frère fut arrêté...

Nul ne savait que j'avais entendu de ma chambre la conversation de mon père avec son ami , conversation par laquelle j'appris que notre hôte avait quatre cent mille francs en portefeuille ! tandis que les domestiques avaient entendu M. de la Tremblaye en parler à mon père en présence de mon frère.

Je partis avant le dîner, on ne me croyait sur la route de Caen à l'heure de la perpétration du crime.

Mon frère au contraire sortait une heure avant notre hôte, appelait tardivement au secours..., les voleurs avaient disparu, et, par une fatalité inouie, c'était son couteau à lui que j'avais enfoncé dans la poitrine du malheureux. Nous possédions chacun des couteaux catalans presque semblables. Dans la précipitation du départ je m'étais trompé.

D'abord mon frère ne comprit pas qu'il pouvait être en cause.

Pour ne point me livrer à la justice , il donna sur l'homme qu'il avait entrevu f ayant dans i'ombre des détails confus, embarrassés, presque contradictoires.

Des charges énormes pesaient sur lui.

Quand il comprit qu'on l'accusait d'assassinat, que la terrible vérité se fit jour, qu'il vit enfin que c'était lui qu'on allait arrêter, jeter en prison et traîner sur le banc de l'infamie, il se leva beau de courroux et d'indignation ; son innocence brilla sur son candide et noble visage.

— Arrêtez ! s'écria-t-il, je vais...

Puis tout à coup il songea qu'il allait accuser un frère..., que ce frère tout misérable qu'il était avait été l'ami de son enfance... Il pensa que, sans détruire les charges accablantes qui pesaient sur lui, il entraînerait dans l'abîme celui qui l'y précipitait... Au lieu d'un coupable les tribunaux verraient deux complices... Sans doute aussi, cette grande âme sonda les profondeurs d'un dévouement sans exemple, car il se tourna froidement vers le juge d'instruction :

— Je n'ai rien à dire , monsieur! faites votre devoir. Les domestiques émus l'accompagnèrent jusqu'au bas

du perron ; ils ne pouvaient croire que le jeune maître qu'ils avaient connu constamment pieux, doux et charitable, fut tout à coup devenu assassin et voleur !

M.iis la sortie nocturne, le couteau criaient qu'il était bien le coupable.

Une lettre de mon père m'apprit l'arrestation de mon frère.

J'eus un remords, et pressé de dire la vérité, je partis pour Caen. J'étais résolu à tout avouer, et ne pouvant effacer mon crime, je ne voulais pas du moins le laisser peser sur lui.

La lâcheté prit le dessus... , je voulus me persuader que je ne le sauverais pas, et qu'on attribuerait mes aveux à une générosité fraternelle... Au lieu de courir a la prison, de crier mon crime et de l'expier autant que je le pouvais, je pris un passeport et fuyant à Dieppe je m'embarquai ensuite pour l'Angleterre.

Les journaux de France m'apprirent les détails du proc6s.

Mon père frappé au cœur mourut avant la condamnation de celui qu'on appelait l'assassin de M. de la Tremblaye.

Pendant le procès , mon frère fut admirable de résignation et de courage. Il niait le crime qu'on lui imputait, mais se renfermait dans le système d'une simple dénégation.

Ses qualités aimables, ses vertus passées, sajeunesse plaidèrent en sa faveur sans doute. On vit dans l'assassinat de M. de la Tremblaye un égarement passager et non l'effet d'une perversité précoce. On lui fit grâce de la peine de mort qui l'eut envoyé tout de suite recevoir le prix de son abnégation. Il fut condamné aux travaux foi ces a perpétuité...

Quand cette nouvelle m'arriva je crus qu'un énorme

fardeau pesait maintenant sur ma poitrine. Je fus à la fois allégé et écrasé. J'étais sûr de l'impunité ; sûr aussi de ne plus parvenir à chasser la pensée du frère qui expiait mon forfait !

Mon père était mort, j'héritai de ses biens; je les joignis aux quatre cent mille francs volés, et après avoir fait vendre le château de Rédan et les fermes qui l'avoisinaient, je vins me fixer à Bordeaux.

On m'a toujours vu ou sombre et comme oppressé par une pensée arrière, ou bruyant pour m'étourdir et cherchant en vain dans le tumulte des fêtes le repos qui me fuyait. Ma jeune et vertueuse femme mourut trois ans après notre union... Elle avait souffert de mon caractère et semblait deviner que ma conscience n'était point tranquille. Je sentais qu'elle me plaignait, mais que sa délicatesse native l'avertissait de ne pas fondre son cœur et sa vie dans la vie d'un homme que ses actes avaient déshonoré.

Elle me laissait un fils !

Mauvais enfant à l'égard de mon père, mauvais frère, et je ne l'avais que trop prouvé, pouvais-je être un bon père? J'ai négligé l'éducation d'Auguste et mes désordres sont devenus ses exemples ! je suis puni ! Mes crimes sont châtiés par les siens ! J'ai envoyé mon frère innocent au bagne ; lui, le malheureux...

Auguste de Rédan voulut interrompre le vieillard.

— Silence ! fit celui-ci, je l'ai dit, c'est pour tous l'heure de la justice... Voici mon testament... la loi prive de ses droits civils l'homme flétri par un jug<

ment... mais ce jugement qui frappa mon frère est inique; et c'est moi qui, devant les hommes et devant Dieu suis le seul criminel. Je suis donc privé de mes droits à l'héritage de mon père : il s'élevait à trois cent mille francs qu'ont quadruplé mes opérations... Cette fortune retourne directement à mon frère... le portefeuille de M. de la Tremblaye contenait quatre cent mille francs... Voici des valeurs égales qui seront remises à ses héritiers directs. Je donne à Jean, mon fidèle serviteur, trois mille livres de rente ; je laisse dix mille francs à mon caissier; une année d'appointements à toutes les personnes employées chez moi...

— Ruiné! balbutia Auguste, ruiné !

Le vieillard ne l'entendit point, il reprit :

— Ma confession est écrite et mes aveux sont complets, il ne me reste plus qu'à satisfaire à la justice des hommes... Monsieur le procureur général, faites votre devoir !

Le magistrat se leva et s'approchant du mourant :

— Vos aveux sont tardifs, dit-il, et le malheureux que perdit sa générosité l'a peut-être payée de sa vie... Mais enfin, à l'heure de la mort vous vous êtes souvenu

■<?ons de votre mère, et vous rendez l'innocence h cet infortuné... le passé regarde la justice 1 L'avenir appartient à Dieu.

Le médecin s'avança :

— Cet homme va mourir.., dit-il. l'humanité défend de le transporter.

— Bien, monsieur, répondit le magistrat en s'inclinant.

Le sténographe passa le long récit de M. de Rédan au procureur impérial qui le signa; la main défaillante du mourant traça son nom au bas de cette déposition qui flétrissait sa mémoire; tous les employés signèrent après lui ; puis la foule muette et consternée descendit et le prêtre s'avança :

Le regard vitreux du malade ne distinguait plus personne; il ne lui fut possible d'articuler que ces mots :

— Mon frère se nommait Aulaire de Rédan... bagne de Brest...

Il ajouta avec un cri d'épouvante :

— Un prêtre ! l'absolution !...

Puis ses membres se raidirent, sa bouche se contracta, une écume blanche parut au coin de ses lèvres, il était mort...

— Les jugements de Dieu sont impénétrables! dit lu prêtre, le temps lui a manqué pour implorer la miséricorde, mais l'acte de réparation qu'il vient d'accompli? témoigne de ses regrets ! qu'il trouve la paix éternelle !

Le ministre s'agenouilla près du lit et commença les prières des morts.

— Monsieur, dit le magistrat à Auguste, votre père vous a devant moi accusé de parricide ! je pourrais vous traîner sur le banc de l'infamie, mais au nom de votre oncle, de cet autre de Rédan, victime de sa grandeur d'àme, je me tairai ! c'est à la vengeante du ciel de poursuivre les mauvais fils !

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