‹ L'ange du bagneChapitre 3 sur 17 · PREFACE. VII · texte numérisé non relu

PREFACE. VII

Sans doute, ces hommes égarés, cette écume du peuple, cette lie de la société n'est pas ramenée sans peine au sentiment de l'honneur. Il faut que le prêtre instruise, implore, prie et pleure avec eux; qu'il partage les angoisses du prisonnier et porte sa lourde croix. Mais il est rare que son abnégation sublime demeure sans récompense ! Il n'arrive presque jamais que l'âme du malheureux échappe au filet du pêcheur évangélique. Quel triomphe alors pour le prêtre! Avec quelle joie il embrasse le misérable qu'il appelle son frère ; avec quelle ferveur il presse sur ses lèvres le crucifix vainqueur ! Quelle allégresse pour celui qui rapporte sur ses épaules la brebis égarée...

Où l'homme place des sentinelles et des chiourmes, la religion envoie un ministre du Dieu de la paix. Dans le sein des ténèbres qui enveloppent l'enfer terrestre d'où Dante aurait chassé l'espoir, Y ange du Seigneur ouvrit pendant la nuit les portes de la prison 1... Soudain tout change de face : l'air se purifie, le ciel rayonne, la patience devient facile, la résignation apaise le cœur, Quand vous voyez le front d'un malheureux rassérénéson âme ouverte à des croyances bénies , sa haine pa. cifiée, son cœur guéri, vous pouvez dire sans craindre de vous tromper : — Un prêtre a passé ici ! Il a porté les fardeaux de ces hommes, il a épousé leurs douleurs, il a adopté quelques-uns des membres souffrants de la grande famille humaine !

Pendant que nous écrivions ce livre, nous avons appris avec douleur qu'on essayait au dehors d'ébranler l'Église dont le Christ est la pierre angulaire. On attaque le chef pour avoir bon marché du troupeau. La barque de Pierre submergée, que deviendront les pêcheurs quand la nuit enveloppera le pilote?

Si l'Etoile des Mages pouvait pâlir au ciel , si l'Astre de la mer s'éteignait dans le firmament obscur; si le Soleil de justice s'éclipsait derrière des nuées pareilles à celles qui couvrirent le Golgotha, c'est encore ces clartés mourantes que suivraient nos yeux et nos cœurs. Mais peuvent-elles s'éteindre comme les phares allumés par la main des hommes ? jamais, nous le savons, ja-

1 Actes des Apôtres, ch. ni, v. 19.

Viîl PRÉFACE,

mais ! Et si ce cri sort de notre cœur, ce n'est que pour prouver que nous espérons encore contre toute espé^ rance !

Le récit qu'on va lire est historique ; nous l'avons puisé à des sources certaines. Ce drame se passa, il y a quelques années, à une époque où les condamnés à une longue détention n'étaient pas envoyés à Cayenne. Il n'entrait point dans notre plan de faire de la statistique, ou de l'économie politique , ni de remuer des amas d'utopies. Nous voulions seulement inspirer une pitié profonde pour ceux que la justice a frappés, et dire à tous : — Voyez s'il fut jamais douleur comparable à cette douleur.

Nous avons plus d'une fois versé des pleurs sur leurs misères, nous faisons appel maintenant à la compassion de tous.

Mais si nous avons écrit ce livre , c'est surtout pour les prisonniers ; qu'ils sachent qu'on pense à eux, qu'on prie pour eux, que la société ne les rejette pas d'une façon aussi absolue qu'ils pourraient le croire. Oh ! qu'ils se rattachent à la religion et à la famille, ces deux planches de salut qui leur restent dans le grand naufrage de la vie.

Non, lame de ces malheureux n'est pas fermée à tous les instincts généreux ; il ne s'agit que de les ranimer au fond de leurs cœurs.

Quand la ville de Toulon, livrée aux Anglais par la trahison, allait voir dévorer par les flammes son arsenal et sa Hotte, les hommes du bagne les sauvèrent. Les mots Patrie, Honneur, Famille! ont plus d'écho qu'on ne le pense dans le cœur de ces malheureux.

Notre devoir est de répéter ce mot de saint Paul : — Je souhaite la paix et la miséricorde, et de demander sans trêve pour eux l'aumône de la prière et d'une douce pilié !

Qui sait combien le Seigneur estime les larmes do repentir d'un forçat ! Ah ! que l'un d'eux, touché par les souvenirs que ranimera ce livre en lui, prie et pleure en fermant ces pages, et nous aurons reçu de notre travail le seul prix que nous ambitionnons.

Raoul de Naverv.

Val-Marie, hall et ÎRfiO.

ILEU-DE-C1EL,

Le vieux forçat. — La force morale. — L'aumônier du bague. — Un souvenir d'autrefois. — Les dévouements du prêtre.

Au bagne de Brest, se trouvait, il y a quelques années, un vieillard auquel l'expression de sa physionomie avait fait donner par ses compagnons le surnom de Bleu-de-Ciel. Cel homme avait alors près de quatrevingts ans; pas un des surveillants et des gardes-chiourmes ne se- souvenait de l'avoir vu arriver; chacun d'eux 'avait connu calme, paisible et serviable pour tous; il accomplissait régulièrement sa tâche quotidienne, donnait l'exemple de la subordination à tous, et il était devenu une sorte de règlement vivant.

Si l'on consultait les registres d'écrou et les notes relatives aux condamnés, on apprenait que Bleu-de-Ciel à l'âge de vingt-deux ans, avait été condamné pour assassinat, à la peine des travaux forcés à perpétuité.

Jamais le vieux forçat n'avait subi de punition ; plus

d'une fois on l'engagea à demander sa grâce; il s'y refusa. L'autorité trouvant que la justice pouvait adoucir ses rigueurs devant une expiation si longue et supportée avec tant de courage et d'humilité, désirait qu'on y mît un terme; mais alors les cheveux de Bleu-de-Ciel avaient depuis longtemps blanchi, sa taille s'était courbée, il inclinait vers la tombe, et ce fut lui qui supplia ses protecteurs de le laisser mourir là où il avait vécu.

Du reste, ce n'eut pas été sans regret que l'on eut vu les portes se refermer derrière lui ; sa parole persuasive valait mieux pour le maintien de l'ordre que les sévères règlements de la discipline et le bâton des gardes-chiourmes. Quand un de ses malheureux compagnons sentait la révolte gonîler sa poitrine, quand les captifs se liguaient contre leurs chefs, que les mains chargées de fers se levaient menaçantes dans l'ombre, le vieillard allait au milieu des infortunés que les crimes passés poussaient à d'autres crimes, il ne parlait pas du terrible code qui pesait sur eux, il ne les effrayait point en leur rappelant quelles peines nouvelles leur seraient infligées; non, il trouvait dans son cœur une éloquence, toujours nouvelle et toujours persuasive ; il leur désignait le ciel qui enregistre les repentirs; il leur montrait dans le lointain, perdue au milieu des grands bois ou placée sur le penchant d'une colline, la maison où les pleurait leur vieille mère..., le toit où une jeune femme en larmes pressait sur son cœur brûlant des enfants que la loi faisait orphelins...

Et quand cet homme, captif comme eux, traînan

comme eux le boulet d'infamie, et qui, de plus qu'eux tous, avait subi la marque du fer rouge et enduré les angoisses du pilori, leur prêchait la patience qui rassérénère l'âme, l'espoir qui brille même pour les cœurs flétris, on entendait un sourd murmure dans la masse compacte de ces misérables ; quelques mains essuyaient furtivement des pleurs; les têtes coupables penchaient sur des poitrines gonflées de sanglots, l'ordre se rétablissait comme par magie, et le sommeil fermait les yeux des infortunés qui revoyaient dans leurs rêves les tableaux évoqués par Bleu-de-Ciel.

Le vieillard possédait, du reste, une de ces têtes profondément caractérisées, qui non-seulement inspirent la confiance, mais encore commandent et impriment un mystérieux respect.

Un front haut et large, encadré de cheveux blancs, comme si la nature eut protesté contre la loi en laissant à cet homme la couronne d'honneur de la vieillesse ; des yeux vifs, surmontés de sourcils épais et noirs encore; une bouche qui semblait ne devoir s'ouvrir que pour consoler; une taille élevée, un maintien et une tenue toujours dignes sous le hideux costume du bagne, un langage pur faisaient du captif un être, à part, dont on souhaitait connaître l'histoire moins par curiosité que par intérêt. Il attirait le regard, il intéressait l'esprit et troublait le cœur. Une nature qui semblait si bien et si puissamment douée avait-elle pu déchoir? Une vertu héroïque était-elle le dernier mot de la vie de cet homme ? Tous se le demandaient, nul ne le savait. Si une ques-

tion directe forçait le condamné à répondre, ils se contentait de dire : Les hommes jugent, mais Dieu sait!

Pour le forçat, la pire condition au bagne est le travail dans l'intérieur; ceux qui partent le matin pour le port sont distraits par le labeur môme; puis, sous le ciel, réjouis par les rayons du soleil qui brille aussi pur sur leurs têtes que sur celles des hommes vertueux, les forçats oublient pour quelques instants leurcondition misérable; la vue de la mer, la construction des vaisseaux, le contact fréquent avec les gens libres, les amis qu'ils trouvent parfois dans les ouvriers qui travaillent dans le môme chantier, adoucissent beaucoup pour eux les rigueurs de la captivité. La parole n'est plus comprimée sur leurs lèvres, le refrain du travailleur les égaie, l'aumône du riche les soulage, le grand air les vivifie; ils ne sont plus qu'à moitié prisonniers ; et si une honteuse livrée ne leur rappelait trop souvent que la société les a rejetés de son sein, ils l'oublieraient quelquefois.

Aussi, par suite de la douce influence qu'exerçait sur eux le vieil Aulaire, n'avaient-ils rien trouvé de plus expressif que ce nom de Bleu-de-Ciel sous lequel seul, alors, il était connu à Brest.

Rien ne répand dans l'âme une sérénité plus douce que la vue de l'azur profend et limpide du firmament ; la paix semble en descendre, comme le jour où les anges vinrent l'annonceraux hommes. Un ciel noir nous effraie, un ciel gris nous attriste. Nous levons les yeux vers la voûte céleste pour y chercher un conseil, une promesse, un présage. Le ciel qui est notre foi est en-

BiEl'-DE-CIEL. i:>

core maintenant notre guide et notre conseil. Le coupablen'ose le contempler ; l'innocent lève avec confiance les yeux vers le royaume du Père; le criminel qui blasphème le menace, comme Julien l'Apostat, de son impuissante colère. L'homme vicieux le nie, car il en serait effrayé : le ciel est la preuve de l'Éternité! le vice ne veut pas y croire...

Le ciel nous instruit, nous réjouit, nous console, notre âme passe souvent par les mêmes phases que lui. Une corrélation étrange, mais irrécusable existe entre l'homme et cette immensité d'azur sans fond qui va jusqu'aux limites insondables de ces autres cieux entrevus par saint Paul.

Or, la présence d'Aulaire avait sur ses compagnons une influence pareille à celle d'un ciel sans nuage. Aulaire les calmait, les égayait, les adoucissait peu à peu, sans paraître prétendre à une domination quelconque. Ils se sentaient aimés et plaints par ce vétéran de la douleur, et leur sympathie farouche allait à lui, comme le torrent sauvage se jette dans la mer immense.

Il y avait plus de cinquante ans qu' Aulaire était au bagne. Il avait bu jusqu'à la lie le calice de la captivité, de l'humiliation, de l'isolement. 11 s'était senti lié a misérables que sa douceur persévérante n'a vaincre. Il avait assisté à ces terribles exécutiondant lesquelles la mitraille menace les forçats agen lés... Toutes les angoisses avaient rempli son vi cœur, toutes les amertumes avaient débordé de âme, mais une force toute-puissante avait triomphé au

dedans de lui; les tortures du bagne, le voisinage de ses compagnons, la grande école du crime, les récits des forçats évadés, les forfanteries infâmes de quelques-uns n'avaient pu déraciner l'arbre vigoureux qui étendait ses racines dans le cœur d'Aulaire...

Il était chrétien !

Le jour où il passa le seuil du bagne, avant de prendre sa chaîne et de dormir sur son lit d'infamie, il demanda à voir l'aumônier. L'abbé Pascal était un de ces hommes qui , en choisissant l'apostolat, le comprennent à la manière du Christ et cherchent en ce monde les publicains et les pécheurs. Fils d'une mère vertueuse, riche de son patrimoine, il se voua à une captivité volontaire, renonçant à toute pensée ambitieuse que ses études solides et ses talents eussent rendu bien légitime. Prisonnier avec ses prisonniers, il voulut être le médecin spirituel de ces malades et de ces infirmes. Il ouvrit son cœur apostolique à ces criminels rejetés de tous; il offrit ses prières, ses larmes, ses macérations en expiation de leurs forfaits, et plein d'une céleste confiance, il crut que le Dieu qui lui inspirait une abnégation si grande le récompenserait par le changement de ceux auquels il se sacrifiait tout entier.

La mère de l'abbé Pascal ne fit entendre aucun murmure indigne d'une mère et d'une chrétienne; elle bénit Dieu de lui avoir donné un tel enfant, et se fixa à Brest où elle pouvait le voir, l'entendre, l'encourager, et se réjouir avec lui en voyant germer le grain qu'il semait chaque jour dans le champ aride de son apostolat.

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L'abbé Pascal, en succédant au vieil aumônier de Brest, fut vivement ému quand il aperçut Aulaire qui se tenait respectueusement debout devant lui, mais sans crainte. Au premier coup d'oeil et malgré son costume et sa pâleur, il devina que jadis cet bomme s'était trouvé dans une position bien différente; le captif comprit la pensée de l'abbé, et d'une voix tremblante, il lui dit :

— Je souhaiterais me confesser...

— Quel crime vous a conduit ici? demanda le prêtre.

— Quel crime? s'écria Aulaire d'une voix vibrante, en jetant un regard plein de fierté sur l'abbé Pascal, quel crime!...

Puis baissant la tête et laissant retomber ses bras, il ajouta :

— Je suis condamné pour assassinat, mon père î Le prêtre se dirigea vers le confessionnal.

Ce que dit le malheureux prosterné aux pieds du saint ministre resta enseveli dans un profond mystère... Mais au milieu des paroles, des soupirs, des exhortations, des aveux, si l'on entendit des sanglots, ils ne furent pas poussés par Aulaire; et si des larmes coulèrent, ce fut le prêtre qui les versa... Quand le prisonnier sortit du confessionnal et voulut baiser la main de l'aumônier, celui-ci lui ouvrit ses bras et le serra fraternellement sur sa poitrine. Ce n'était plus l'abbé Pascal qui consolait, c'était le captif qui parlait d'espérance, et montrait, à travers les vitraux de l'église, le ciel bleu qui brillait au-dessus de leurs têtes et qui semblait les

iG L'ANGE DU BAGNE.

couronner de l'auréole que Dieu donne aux âmes résignées.

A partir de ce jour commença la nouvelle vie d'Aulaire; il ne se rebuta d'aucune humiliation, ne fit entendre aucune plainte, partagea son pain avec son compagnon de chaîne et s'étendit sur son lit de camp avec un paisible sourire. Ses lèvres prononçaient tout bas des mots inconnus de la plupart des malheureux avec qui il devait vivre : des prières sorties du cœur de David quand il criait vers Dieu du fond de l'abîme, et qu'il implorait un regard de sa bonté miséricordieuse.

Les mois, les jours se passèrent, les années aussi. Aulaire ne recevait aucune lettre et nul ne venait le visiter. Quand des étrangers parcouraient le bagne, interrogeant leurs conducteurs sur les usages de ce séjour horrible, sur le nom, la condition et les crimes des condamnés, les gardiens, mus par un sentiment dont eux-mêmes ne se rendaient pas compte, évitaient de désigner Aulaire qui, plus d'une fois, reconnut sans doute quelques-uns de ces étrangers, car souvent il se troubla comme le jour où il vit l'abbé Pascal.

A ses heures de loisir, Aulaire prenait tour à tour de l'ébène, de l'ivoire ou des noix de coco: il les travaillait avec la perfection d'un artiste, déroulant des fantaisies charmantes, créant des statuettes d'un fini délicieux, inventant des motifs gracieux pour ses coupes, ses candélabres, ses boîtes à parfums. Ne voulant point lui -môme vendre ses travaux, il les confiait aux gardiens, et ceux-ci ignoraient que du produit de

BIKC-DE-OSL.

ces petits chefs-d'œuvre il secourait la femme ou la mère de l'un de ses frères en souffrance. Four Aulaire le régime de la prison était suffisant, il ne demanda jamais ni un soulagement ni une faveur. Quand, touché de sa patience, de sa jeunesse, de sa bonté, un gardien lui offrait un adoucissement, il trouvait toujours moyen de recommander un de ses camarades, et tout en remerciant le surveillant, il le refusait aûn d'alléger les maux d'un plus malheureux que lui.

Pour les chefs du bagne, Aulaire restait une énigme. Quelques-uns de ses camarades l'accusaient d'être un espion, un agent secret de l'autorité, tout disposé à les vendre et à dénoncer leors complots.

Pour les misérables dont le sang avait souillé les mains et dont le regard fauve semblait encore voir leur victime palpitante, Aulaire était un frère en scélératesse, un frère digne toutefois d'une certaine considération, car les circonstances dans lesquelles il avait accompli son crime prouvaient un grand sang-froid, une ' rare présence d'esprit, un calme que rien n'avait pu altérer, et cette énergie qui fait les grands hommes et les grands coupables.

Quelques captifs hasardaient bien entre eux une opinion diamétralement opposée, mais ils ne la communiquaient point à la foule, et n'osaient l'émettre que dans le cercle intime où Aulaire avait ses camarades préférés ; ceux-là étaient les plus à plaindre.

L'abbé Pascal ne tarda pas à s'apercevoir de l'aide qu'il recevait de son obscur auxiliaire. Les amis du

forçat ne repoussaient ou du moins n'insultaient jamais le prêtre. L'exemple de leur camarade les touchait; ils se découvraient devant l'aumônier avec respect.

Le repentir suit de bien près le sentiment que l'on a de sa chute; on ne rougit pas sans éprouver le regret de sa faute. Si le respect humain retenait quelques-uns de ces hommes, un grand nombre déjà se sentaient attirés vers l'abbé Pascal dont la charité fraternelle trouvait des mots, des élans, des cris, des appels, auxquels ces malheureux, plongés vivants dans un abîme de désespoir, ne pouvaient résister. Et quand une de ces natures mauvaises, rebelles, railleuses et perverses luttait contre la pénétrante douceur de sa parole, le prêtre se jetait à genoux, tendait ses bras vers la croix et s'écriait d'un accent plein de larmes : o.O divin « Maître! vous n'avez pas permis que nous posions les « pieds sur le chemin où s'ensanglantèrent les vôtres ! « pour expier les crimes du monde vous avez accepté « le jugement inique des hommes, la condamnation, « les chaînes, le fouet, les soufflets, la route du cala vaire, trois heures d'agonie, la mort, la mort époua vantable, même pour votre humanité sacrée!... Et « nous, vos apôtres, vos disciples, nous ne pouvons « prendre sur nous la peine méritée par ces hommes, « accepter les tortures , tendre nos mains à leurs « chaînes, livrer nos pieds à leurs lourdes entraves, a revêtir leur livrée et leur crier avec l'accent de « triomphe d'une sainte immolation : Soyez libres ! (i nous payons votre rançon ! soyez heureux, nous nous

(( faisons raca aux yeux du monde pour l'amour de « vous ! soyez bénis, nous adoptons votre opprobre! »

Et, vaincus par le sentiment surhumain qui rayonnait sur le front du prêtre, les fils du bagne tombaient à ses pieds pour demander grâce et pardon à celui qui brûlait d'épancher sur leurs fronts humiliés les trésors de l'indulgence et de la grâce.

Des scènes émouvantes et pleines de consolation se renouvelaient ainsi pour l'abbé Pascal. Il ouvrait ses bras aux coupables, et ces coupables devenaient ses frères.

Alors, au moment de les quitter il leur disait à voix basse :

— Priez pour Aulaire... Il a prié pour vous !

— Oui ! répondaient les malheureux, oui, monsieur l'abbé; il a prié puisque nous sommes ici.... Après vous, c'est l'ange du bagne, et nous savons que penser désormais !

L'abbé Pascal mettait un doigt sur ses lèvres, et le forçat n'achevait pas sa pensée.

Ce que nous avenons de dire explique l'influence que possédait Bleu-de-Ciel, quand cinquante années eurent /ait d'Aulaire, le jeune condamné, un vieillard à cheveux blancs que la mort semblait hésiter à frapper; sans doute afin de laisser longtemps, dans ces lieux d'opprobre, un exemple de vertu et de courage.

Une chanson du village. — Les natifs de Saint-Pol. — Le conscrit Loïc. — La guérite abandonnée. — Tina. — Le loyer du pauvre. — L'aumône des compagnons. — Ce que résolut Loïc.

Parmi les tailleurs de pierres qui se faisaient remarquer dans le chantier par leur assiduité, on pouvait citer Pemzek, dont l'exactitude était citée en exemple à tous les autres ouvriers.

Pemzek ne se liait avec aucun d'entre eux; il n'entrait jamais dans un cabaret, causait rarement et seulement pour ne point paraître insociable. Il élait absordé par une seule pensée; sa jeune femme, Tina, et ses quatre enfants souffraient du froid et de la faim dans un grenier.

Un jour, que Pemzek travaillait à sa tâche quotidienne, ne s'arrétant môme pas pour essuyer la sueur qui coulait de son front, il entendit un condamné chanter lentement et à mi-voix cette chanson si populaire en Bretagne :

Je suis natif du Finistère,

A Saiut-Pol j'ai reçu le jour;

Mon pays c'est l'plus beau d'ia terre,

Mon clocher l'plus beau d'alentour I

Aussi je l'aimais

Et je l'admirais, Et tous les jours qu'Dieu faisait, j'nie di?ais :

Que j'aime ma bruyère

Et mon clocher à jour!

— Compagnon, demanda Pemzek, en s'avançant vers le forçat, vous êtes Breton?

— De Saint- Pol, évêché de Léon. Et vous?

— Moi aussi, compagnon. Aussi ce refrain que vous dites me remue le cœur plus que je ne saurais dire. Cette chanson, ma mère la répétait autour de nos bers, le père la renvoyait de lande en lande aux bouviers. Et puis, elle dit tant de choses, cette chanson !

— Comment vous appelez-vous? demanda le condamné.

— Pemzek.

— Eh bien! Pemzek, cette chanson est mon histoire. Et il reprit plus triste et d'un accent que les larmes rend -lient plus sourd ;

Quand on me ait que pour la guerre 11 fallait quitter mes amours, La métairie et mon vieux père.

Et partir au son du tambour...

Le malheureux ne put continuer, et, cachant sa ÏMe dans ses mains, il pleura.

— Ah ! je ne voulais point partir, poursuivit-il ; je me

sentais attaché à nos champs, à notre langue, à ma belle église, à tous les calvaires qui marquent les chemins, à toutes les saintes des fontaines... Je ne voulais point partir, ma mère se faisait \ ieille, mes sœurs étaient bien jeune encore, et la main du père se fatiguait à tenir le manche de la charme et à mettre le joug sur le cou des bœufs... Je ne voulais point partir parce que le bonheur m'attendait à deux chaumières de distance. et que le Breton meurt du mal du pays quand on l'arrache à ses genêts. Et pourtant, Pemzek, l'heure de tirer à la conscription sonna : ma mère fît des neuvaines, mes petites sœurs brûlèrent des cierges, le recteur lui-même dit une messe à mon intention..., et pourtant je tirai le numéro 4 ! Je ne vous dirai point ce que nous souffrîmes en nous séparant... Il me sembla que la mort me glaçait le cœur et que jamais il ne me serait possible de m'arracher à la chère maison où mes gens restaient, Mes camarades chantaient le long de la route; à leurs chapeaux flottaient de larges rubans; ils oubliaient leur chagrin dans l'ivresse. .. Pour moi, tenant d'une main la main de Marianie, la plus jeune de mes sœurs, et de l'autre celle de ma mère je suivais le chemin sans avoir conscience de ma route, et, quand j'arrivai, je crus avoir fait un mauvais rëvc. On coupa mes longs cheveux, je quittai le costume du pays dont le Léonard est si fier, je ne parlai plus le breton des vieux temps, et je n'entendis plus le biniou me jouer l'air de Yhanhini goz, notre air populaire, à nous Bretons. Je devins triste, sombre ; le service me pesa, je tombai

malade; je guéris, mais le mal était dans le eœur qui restait à Saint-Pol, et les médecins ne pouvaient pas m'y envoyer. Si j'avais pu seulement revoir notre ferme, embrasser mon père, cueillir des ajoncs aux fleurs d'or,, des bruyères violettes ou les centaurées au parasol rose, je me serais remis, sans doute ; mais rien que la diane, la retraite, le tambour et le fifre. La cbère cornemuse ne nous appelait plus sur l'air neuve, le tailleur du village ne nous racontait plus ses histoires, le curé ne venait plus nous parler du bon Dieu... Je n'entendais que des chansons mauvaises, des propos licencieux :

on raillait ma religion, on insultait à mes larmes

Quelle vie que celles des premiers mois de garnison pour les malheureuses recrues ! L'exercice à apprendre, la vie commune à supporter , les camarades à ménager, tout un autre monde à connaître ; c'en était trop pour moi... Uu jour, tandis que je songeais dans mon cœur à toutes ces choses , que je baisais la médaille de Marianic et que mon souvenir retournait à la métairie de Saint-Pol, les sons d'un biniou se firent entendre. Il jouait l'air de la Fille au coupeur de paille, puis Ce sont les Bretons de la Basse-Bretagne.,. J! 'écoutais; mon cœur battait dans ma poitrine; je me croyais là-bas dans mes champs de seigle , entre les haies de prunelliers ou à l'ombre des vieux chênes. Le biniou changea d'air et ramena Vhanhini gozISe ne songeai plus que j'avais un poste à garder, je m'élançai dans la rue ; je voulais embrasser le sonneur, lui parler dans ma langue bretonne ; sans doute c'était Tennaëc , le vieux Tennaëc si populaire

dans le Léonais , le Morbihan et le pays de Tréguier î La tête perdue, j'abandonne mon poste... Un sergent me suit, m'appelle, je n'entends rien... Il me semble que la voix du biniou m'attire et qu'elle m'entraînera jusqu'à Saint-Pol... J'étais fou, je n'était plus ni conscrit, ni soldat, ni Français, ni subordonné : je n'étais plus que Breton... Enfin le sergent m'atteint, il me questionne ; je ne sais ce que je répondis , il me semble que je luttai pour courir après le son du biniou, qui devenait de plus en plus faible... On arriva avec du renfort, je fus conduit en prison ; un conseil de guerre s'assembla, et, comme on eut pitié de ma jeunesse et que le sergent se montra bienveillant, je ne fus condamné qu'à six ans de fers. Six ans de fers ! au milieu de voleurs, d'assassins et de criminels endurcis, moi, l'enfant delà lande, qui n'ai pas oublié les prières que nous enseignait le recteur, et qui prie au milieu de mon enfer. Vous souvenez-vous, Pemzek, de la belle poésie bretonne qui dit : Les portes de V abîme ne s'ouvriront jamais. — La clé en est perdue! Celle du bagne est perdue aussi, croyez-moi. Ma mère me croit mort..., et mieux vaut qu'elle me regrette honnête homme que de me savoir confondu avec ces misérables ! Je ne sortirai plus d'ici, Pemzek; j'ai fait trois ans de ma peine , mais la force me manquera pour supporter le reste .. .

— Et si l'on vous graciait? dit le tailleur de pierres.

— Je ne puis plus servir, dit Loïc d'un ton amer. Lu loi qui nous donne des fers nous relire le droit déverser notre sang pour la patrie; qu'elle soit en danger, il

nous est interdit de courir à son aide ; nous avons été notés d'infamie, et c'est la plus grande de nos douleurs au milieu de tant de tortures !

— Pauvre Loïc! dit l'ouvrier en essuyant une larme ; vous irez, à l'expiration de votre peine, trouver le curé de Saint-Pol et lui raconter vos malheurs; il en aura pitié... Votre conduite au bagne est bonne, sans doute?

— Irréprochable, comme celle de six autres militaires sévèrement punis pour avoir proféré des mots injurieux à leurs supérieurs.

— Eh bien! compagnon, espérez encore... Si votre père conduit toujours la charrue et gagne le pain de la famille, si votre mère file au foyer le chanvre et le lin, que vos sœurs prennent soin du ménage, bénissez Dieu encore, Loïc. La pire des souffrances n'est pas celle que l'on endure... ; on est homme et accoutumé à cela. Mais voir pâtir les autres..., s'entendre demander du pain que l'on ne peut donner faute d'argent..., s'apercevoir que sa femme, sa pauvre jeune femme pâlit et s'exténue sans parvenir à nourrir ses petits innocent-, voilà une douleur que vous ignorez, compagnon, et que je trouve chaque soir ¥ivante chez moi 1

— Vous êtes marié, Pemzek?

— Voilà six ans passés de la Noël

— Combien gagnez-vous?

— Trente sous.

— Et vous êtes?...

— Six, Loïc. Ah î s'il ne rallail que traîner la chaîne des galérien*, êtrt attaché an bain de nuit, sentir le

26 L'A.Ntr£ DU BAGNE.

bâton des chiourmes, entendre les insultes de la foule et subir le mépris pour arriver à donner du pain à mes enfants !... Mais je ne le puis pas, Loïc ; sans cela, je vous dirais : Soyez libre 1 je me fais forçat par amour pour eux !...

Des larmes coulaient des yeux du soldat; il demeurait immobile, la tôte baissée, courbé devant la douleur du père de famille.

— 11 y a un bon Dieu! murmura Loïc en désignant le ciel au tailleur de pierres ; il y a aussi une vierge Marie qui a pitié des pauvres mères et des petits enfants.

— Dieu vous entende, compagnon I

— Dieu vous console, Pemzek.

L'heure de se séparer était venue. Les condamnés rentrèrent au bagne, le travailleur demeura courbé sur son bloc de granit, soulevant avec effort le pic d'une main alourdie. Quand la nuit fut venue, il ramassa ses outils dans son sac, le jeta sur son épaule et courut vers sa demeure.

Pemzek habitait le grenier d'une maison noire, lézardée, trouée, où les fenêtres manquaient de vitres, et dont les marches disjointes de l'escalier criaient sous les pas.

Dans son réduit point de meubles, mais deux paillasses déchirées laissant passer le goémon et le varech dont elles élaient à moitié remplies ; pour toute couverture une toile a voile qu'un pêcheur avait donnée à l'ouvrier. A quelques clous étaient accrochés les bardes que possédaient les malheureux. lTn joli corsage de

drap noir, orné de galons d'argent et surmonté d'un bouquet blanc , rappelait le peu de jours heureux des deux époux. Tina conservait religieusement son vêtement de noce et sa couronne de fiancée... Hélas ! qu'elles étaient vraies pour elle, ces paroles de la chanson bretonne que disent les jeunes filles à l'épousée :

Vous n'irez plus au bal, Madame la mariée Vous garderez la maison Tandis que nous irons!

Tina ne regrettait point ce bal où rivalisaient ses amies au son du biniou de Tennaëc, mais elle regardait ses enfants et pleurait... Que pouvait-elle ? pauvre Tina ! si fraîche, si rieuse quand elle menait son troupeau de moutons dans les landes, si pâle maintenant qu'elle avait la responsabilité de quatre jeunes vies.

Lorsque Pemzek ouvrit la porte du grenier, Tina tenait ses deux plus jeunes enfants serrés contre son sein ; les deux autres se blotissaient à ses côtés. Au oruit que fit son mari elle leva la tête, essuya ses yeux, >osa ses enfants à terre et prenant les deux mains le son mari :

— Il faut quitter ce grenier, dit-elle.

— Le quitter ! s'écria Pemzek avec un accent de regret aussi grand que s'il se fut agi d'abandonner un lais, et pourquoi ?

— Le propriétaire est revenu, nous lui devons une année...

— C'est vrai !

28 L ANGE DU P.AGNE.

— Une année de loyer, cela fait soixante Francs !

Le tailleur de pierres se pressa le front à deux mains.

— Rien ! rien ! dit-il, nous avons tout vendu, tout mis en gage, mon salaire ne suffit pas pour notre nourriture, et si les hommes ilétris au milieu desquels je travaille ne me donnaient pas quelquefois un peu de leur ration, je ne sais pas, Tina, ce que toi et nos enfants vous deviendriez...

Les pauvres petits tendirent vers le père leurs mains enfantines et balbutièrent : du pain !

Pemzck tira un pain le coupa en trois parts égales : une pour eux, dit-il, une pour toi...

Les enfants avaient à peine fini cette part insuffisante qu'ils répétèrent :

— Du pain!

La mère leur donna la sienne, les berça sur son cœur, les endormit et demeura muelte auprès de Pemzek qui n'avait point touché à sa part d'aliments.

Partageons, Tina, lui dit-il... le jour de nos fiançailles tu te souviens que tu me présentas le pain et le vin emblèmes de l'abondance du ménage... c'était à moi d'entretenir ce bien-être, et je n'ai pas pu... Dieu a compté mes efforts sans doute , il sait pourquoi je succombe a la peine...

— Pemzek, demanda Tina, t'ai-je jamais adressé un reproche?

— Jamais.

— Ai-je tenu les promesses faites au recteur après qu'il nous eut donné lecture de l'Évangile ?

— Tu les a tenues toutes.

— Je pourrai donc mourir en paix, ami; Dieu pren- . dra soin de toi et de nos enfants !

— Mourir, toi mourir, ma chère Tina !

— Ce sera une bouche de moins, Pemzek '

— Oh ! quelle misère ! s'écria l'ouvrier; et dire Qu'il y a des riches !

— Ils ne nous connaissent pas, ami\..

— Je les connais, moi ! murmura le tailleur de pierr

— Silence ! fit la jeune mère, tes paroles coupables attireraient la malédiction de Dieu sur nos enfants. *

Pemzek retomba dans son abattement.

— Partir! partir ! répétait-il ; où te conduirai-je, toi et eux...; tu as la fièvre, Tina..., tu peux à peine te soutenir, où cacherons-nous notre denûment?

— Dieu le sait, répondit-elle.

La pauvre jeune femme grelottait; ehe ramena sur elle la voile trouée, en couvrit ses pauvres petits, tandis que l'ouvrier, s'asseyant au pied du grabat de sa femme, prenait ses pieds glacés dans ses mains pour les réchauffer.

La nuit s'écoula ainsi, une nuit qui leur sembla sans Jii). Lorsque le jour parut, Pemzek se rendit au chantier et exposa sa position au contre-maître :

— C'est fùcheux ! très-facheux ! lui dit celui-ci, mais je n'y peux rien.

A huit heures les forçats arrivèrent ; Pemzek travaillait avec une ardeur machinale. Le pic retombait lourdement sur le sranit, la pensée de l'homme était loin,

Une voix le rappela à lui-même^ cette voix mélancolique disait :

Rendez-moi ma bruyère

Et mon clocher à jour!

— Loïc? dit l'ouvrier, comme s'il eut prononcé le nom d'un frère. Un instant après, le soldat de Saint-Pol serrait la main du manœuvre. Le forçat passa sur le bloc de pierre une poignée de gros sous et de petites pièces blanches :

— Voilà pour les petits, dit-il.

Pemzek voulut repousser l'argent.

— Est-ce par mépris? demanda Loïc, cet argent vient des militaires à qui j'ai raconté vos malheurs... Vous pouvez accepter... ; d'ailleurs, plus celui qui donne est pauvre et malheureux, plus noble et plus grande est son aumône. Je sais bien qu'un homme, un ouvrier ne reçoit point de secours tant qu'il possède de bons bras et des outils, mais Tina et vos enfants endurent des privations que vous n'avez pas le droit de prolonger...

— Loïc, répondit Pemzek, je ne refuse pas par fierté, et mon cœur vous remercie... ; mais la somme dont vous ious privez, vous et vos généreux compagnons, vous enlève pour longtemps des adoucissements au régime du bagne, et ne suffirait pas pour nous sauver.

— Combien vous faut-ils donc?

— Soixante francs pour payer le loyer, faute de quoi nous sommes mis dans la rue.

— Soixante francs, répéta le militaire... suffit, Pemzek, j'ai mon idée... Accentez toujours cette mitraille,

c'est du pain en attendant mieux; quant â \otre propriétaire, faites-le patienter huit jours et tout ira bien.

Le tailleur de pierres essaya de faire quelques objections, mais Loïc ne voulut rien entendre, et après avoir promis à son ami de venir plus efficacement à son secours, il le quitta le soir le cœur moins triste, en songeant qu'il venait de mettre un peu de baume sur les blessures de ce cœur malade.

Loïc rentra au bagne soucieux et pensif. Il occupait un banc qu'entouraient ceux de quelques autres militaires ; avant de s'endormir, le conscrit de Saint-Pol les rassembla pour leur demander:

— Celui qui voit souffrir un homme, père de quatre enfants, et qui, au prix de trois années de liberté, soulage sa détresse, rachète-t-il ainsi la faute unique qu'il a commise, se conduit-il en bon pays, en bon frère, en bon chrétien, en vrai breton?

— Oui, répondirent les soldats condamnés; la consigne de tout homme, est : Aime ton prochain comme toi-même.

— Plus que toi-même, ajouta derrière eux une voixgrave.

C'était l'abbé Pascal qui traversait l'immense salle el donnait le bonsoir aux prisonniers.

Loïc se glissa sous sa couverture, le bruit de ses fers ne le fît même pas frissonner, une pensée généreuse enflammait son âme.

Au loin, sur le port, le biniou de Tennaëc reprenait à la grande joie des matelots Yhanhini gaz, au son du-

32 LrA>GE DU BAGNE.

quel les main? s'unissaient pour la farandole, et dont les pieds légers suivaient la mesure, en dansant les joyeux bals.

— Trois ans de plus sans les revoir! trois ans de plus ici ! mais la voix de l'abbé Pascal est la voix de Dieu ; quand mon cœur hésitait en face du dévouement il ma dit: Aime ton prochain plus que toi-même; monsieur Allan, notre recteur, m'aurait tenu le même langage. Ah ! ma chère Marianic, pauvre petite sœur blanche comme les primevères des bois, et vous, Gaït, si modeste et si sage, et mon père, et ma mère et vous tous qui m'aimiez, encore six ans d'attente!

Mais Loïc ne pleura point, soutenu par une grande pensée, il reposa aussi paisiblement su? son oanc que s'il se fut endormi dans un courtil en fleurs, à l'ombre des grands pommiers.

HT

Confidences de Loïc à Pemzek le tailleur de pierres. — Projeta d'évasion. — Un sacrifice sublime. — La rançon du forçat. — L'héroïsme des malheureux,

Loïc ne chantait plus, il gardait un morne silence ; ses mains nerveuses abandonnaient l'outil de manœuvre; Pemzek s'en aperçut.

— Compagnon ! lui dit-il, tu me caches ta peine, suisje indigne de ta confiance !

— Non ! répondit brièvement le soldat.

— Ouvrez-moi ton cœur, alors, et franc comme un Breton, dis-moi ce que tu retournes dans ta pei

— Jamais, Pemzek, je voudrais me cacher tui à moi-môme.

— Tu avoues que tu en as?

— Moi! tu te trompes, ami, c'est la ftêne qui ne tombe sur le cœur, les fers qui me blessent les pieds, voilà tout!

— Ce n?est pas cela, pays î

La pâle et triste figure de Loïc se couvrit de rougeur, ses yeux bleus se voilèrent, il secoua la tête par un mouvement qui lui était habituel autrefois, et au moyen duquel il renvoyait en arrière ses longs cheveux blonds; ses lèvres remuèrent et ses mains laissèrent tomber son outil. Enfin il éclata :

— Eh bien non ! Pemzek, je mens, je voudrais me tromper à moi-môme ; depuis trois jours mon mal me reprend... Un mal sans nom. un désir fou, un besoin qui me tue... Le biniou du sonneur Pas-tu entendu hier, pendant la nuit? Ce biniou me parlait de ma Bretagne si chère, de mon église de Saint-Pol, et du cimetière du village... Il me répétait les chansons de la filerie,les cantiques de Noël, les sônes des pennerès les guez des mendiants... Il me transportait auprès du ber de mes sœurs et du rouet de ma mère... Il m'apportait une bouffée du vent frais qui court sur la lande, tout parfumé de l'odeur des blés noirs et du parfum acre des saussaies... cet air m'a rendu insensé.., la première fois que soldat je l'entendis, je désertai mon poste... et maintenant que prisonnier il arrive à mon oreille, je rêve la liberté, les bois, les roches tremblantes, et je me dis: Une lime, un ami, une heure de hardiesse et je serais sauvé 1

Pemzek écoutait le forçat avec un mélange de terre u; et de joie.

— C'est vrai, dit-il, tu pourrais t'évader: une lime...

— La voici ! dit Loïc en montrant un outil d'acier d'une grande finesse.

LE MAL DU PAYS. 3o

•— L'ami..., murmura le tailleur de pierres..,

— Ce sera toi ! dit le soldat.

L'ouvrier répondit simplement:

— Je n'ai pas le droit de dire à la loi : tu es injuste ! Les lois sont faites par des gens qui en savent plus long que nous... Je te croyais résigné à subir ta peine, et quelque rude qu'elle soit, j'estimais que tu avais raison . . . Mais tu as donné du pain à mes enfants mourants, grâce à toi j'ai pu acheter des remèdes pour ma femme... de tels services ne- s'oublient jamais. Si tu as jeté les yeux sur moi pour t'aider, je t'aiderai...; et si je fais mal, que le bon Dieu et sainte Anne d'Auray me prennent en miséricorde, car je crois acquitter une dette sacrée de reconnaissance.

Loïc sourit et tendit la main à l'ouvrier.

— Je comptais sur cette parole : de Breton à Breton on donne sa vie.

— Quand veux-tu partir.

— Demain.

— Que te faut-il?

— Un costume d'ouvrier semblable au tien.

— Tu l'auras.

— Aussitôt qu'abrité par les pierres j'aurai endossé ce costume, tu quitteras le chantier pour aller m'attendre hors la ville, à côté des corderies, je t'y rejoindrai. Tu fredonneras notre air du Léonais et je te répondrai.

— Tu auras le costume et j'agirai comme tu le désire ; je prie Dieu d'empêcher que tu ne sois repris.

— Et moi, je prie Notre-Dame de bénir mon entreprise !

Le lendemain Pemzek apporlait un paquet qu'il cachait entre deux pierres; puis il passa d'un autre côté du chantier, le quitta sans que personne l'aperçut, et pendant une heure qui lui sembla mortelle, Loïc mania le pic à l'endroit où Pemzek avait l'habitude de travailler. Il ramassa ensuite ses outils, abaissa son chapeau sur ses yeux, sortit ostensiblement, et, sans presser le pas, gagna les corderies qui longent les quais. Sans cesser de chercher son ami des yeux, le tailleur de pierres frodonnait:

— Que j'aime ma bruyèrei Une voix bien connue lui répondit:

— Et mon clocher à jour!

— Enfin ! dit l'ouvrier, j'ai cru que tu n'arriverais jamais... Adieu, Loïc, voici ta route,., suis la côte; la mer sera hospitalière et bonne, elle te nourrira, t'enverra des varechs pour ton lit, te fera place pour dormir dans les grandes roches , et tu gagneras à petites journées le pays breton ou j'espère aller mourir avec Tina... Voici un pain blanc, du fromage et ma gourde, hâte-tpi fi ère..., l'heure est propice, la nuit descend... Voici le moment où la chaîne rentre au bagne; on peut .s'apercevoir de ton absence, le canon crierait partout qu'un malheureux vient de s'évader et tu serais repris...

— Je le désire..., répondit Loïc devenu grave.

— Tu le désires?

— A ton tour, écoute-moi, Pëmzek, et jure sur la vie de Timaet de tes enfants de m/obéir.

— Je te le promets.

— Sur leur tête !

— Foi de Brelon.

— C'est bien! Te souviens-tu de m'avoir dit il y a quelques jours : notre propriétaire est impitoyable; nous allons être chassés de notre réduit misérable, faute de pouvoir payer soixante francs... J

— C'est la vérité...

— Le pauvre Loïc n'avait que peu d'économies ; il les joignit à celles de ses compagnons... toutes leurs épargnes formèrent onze francs ! misère pour le riche, somme énorme pour le forçat qui gagne un ou deux sous par jour... et cependant il te fallait soixante francs! On n'est pas Breton pour rien, ce n'est pas en vain qu'on parle la même langue et qu'on a tout enfant prié dans la même église... je roulai cette pensée dans ma tête, je demandai à Dieu de m'éclairer, il m'envoya une idée...

— Quelle idée demanda Pemzek inquiet.

— Quand un condamné s'évade, reprit Loïc de la même voix douce et mesurée, il est puni de la bastonnade, c'est-à-dire de trente coups à cinquante, s'il est repris dans l'enceinte de l'arsenal, de trois ans de prolongation, s'il est condamné & temps; de trois ans de

double chaîne, s'il est condamné à vie...

— Mais hâte-toi donc, Loïc, hàte-toi ! si l'on venait à

suivre tes traces.

— Ne m'interromps pas, Pemzek, si le forçat i

est puni, on récompense celui qui le livre : vingt-cinq francs si on le saisit dans l'enceinte de l'arsenal, cinquante francs pour le forçat pris en ville, cent francs .'il l'avait déjà dépassée... Nous avons quitté Brest, Pemzek...

En ce moment trois coups do canon retentirent aux oreilles épouvantées du tailleur de pierres.

Ces pièces étaient dirigées vers la campagne, afin qu'à ce signal bien connu, les paysans pussent se mettre en chasse et capturer le malheureux que trahissait une dernière espérance.

— Tu es perdu ! balbutia l'ouvrier.

— Je te sauve ! s'écria Loïc en lui serrant les mains...

-moi compléter ma pensée : il te fallait soixante francs, Pemzek, la loi t'en accorde cent... Tu te diras le soir et le matin en priant Dieu dans ton grenier, que le malheureux conscrit de Saint-Pol n'avait rien de plus à t'offrir que le prix de sa liberté * 1

— ï.e prix de ton sang ! fit Pemzek, tu as cru que je | itérais, et que, comme Judas, je vendrais mon

imi î Mépriserais-tu les Bretons maintenant, Loïc? Parce que je suis pauvre, me penses-tu capable de commettre une infamie? Que jamais un morceau de pain n'entre ie si je suis assez lâche pour te vendre, <?t payer ma dette en te livrant...

— Je ne t'ai point cru lâche 1 dit Loïc en regardant

l'ouvrier en face; j'ai médité cette action, et ma volonté sera plus forte que la tienne... Il faut un abri pour Tina et tes enfants... Acceote celui que t'offre la Providence... Trois ans se passent, Pemzek. et ta famille n'attendrait pas un mois seulement... Tu as entendu la voix d'alarme... on me poursuit.., des pas se font entendre non loin de nous... Saisis-moi les deux mains, et sois sans peur comme sans honte : Dieu juge le sacrifice que tu fais à ta famille, comme il pèse celui que j'accomplis pour mon ami..

Des cris se faisaient entendre, des canots partaient dans toutes les directions. les gendarmes se partageaient les divers postes de la YÎlli

— C'est affreux ! s'écria Pemzek, c'est horrible ; essaye au moins de profiter de cette folie, je refu?e ton sacrifice, mais il faut qu'à tout prix tu leur échappes... A la gard w. Loïc !

Le soldat emprisonna les mains de Pemsek dans les siennes.

— Je suis plus fort que toi, dit-il, cède... on vient... Cède au nom de Tina !

— Tina aimerait mieux mourir que de toucher à cet nt maudit !

— Les voilà ! les voilà! crièrent des voix; le galop

-leurs chevaux retentit, une escouade de gendarmes entoura Loïc et Pemzek.

— Messieurs, dit le conscrit de Saint-Pol, faites votre d< voir, je me su' homme m'a repris et a gagné la prime ; y suivre.

40 L'ANGE DU BAftNE.

— Ce n'est pas vrai, cria Pemxek ! il mont, je ne l'ai pas pris... Son dévouement m'a tendu un piège... Ne le punissez pas, il voulait sauver mes enfants et ma femme ! Son évasion est un acte de vertu 1

— Tais-toi ! dit Loïc, au nom de Tina.

— Pauvre garçon ! dit une voix de femme dans la foule, il n'a pas l'air méchant... quel dommage qu'on l'ait repris...

— Bah ! dit une autre, ce vendeur de chair humaine n'en sera pas plus heureux.

— Le compagnon vaut mieux que lui î

— Je voudrais que les cent francs servissent à payer une corde pour le pendre ! dit un marin qui se mêla au groupe.

Loïc se détourna et de ses mains enchaînées, désignant Pemzek qui semblait le véritable condamné :

— Pourquoi l'accabler d'injures quand je le bénis et le remercie... Vous avez pitié de moi, pauvres femmes, merci pour ma mère... Mais croyez-le, Pemzek est un brave homme, et ce qu'il a fait, c'est que je l'ai voulu...

— Nom d'un tonnerre, à la voile ! dit un quartiermaître, on dirait que c'est le forçat qui remorque l'homme libre; je ne sais pas quel vent souille entre eux, mais ça doit faire deux matelots fini'

Loïc fut immédiatement ramené au bagne, et l'on procéda envers lui comme le jour de s;i première arrivée. On le déshabilla entièrement; les babils qu'il portait furent remis au capteur ; on lui rasa la tôle ; puis,

accouplé de nouveau, on l'envoya aux travaux des suspects en attendant le jugement de la cour martiale (tribunal maritime spécial). Pemzek semblait le jouet d'un mauvais rêve; l'évasion de Loïc, le dévouenn dont il avait fait preuve, les insultes de la populace , 1 sérénité du jeune Breton, les cinq pièces d'or placées sur la table de la salle et que Pemzek avait repoussées comme si elles lui eussent brûlé les doigts, tout cela tourbillonnait dans la tête du malheureux ouvrier qui pressait avec désespoir son front à deux mains.

— Monsieur le commissaire, messieurs les adjudants et les gardes-chiourmes, je jure que je n'ai aucun droit à toucher le prix de la capture de cet homme. Je ne rougis point de ma pauvreté, mais je tiendrais à déshonneur l'arrestation d'un forçat... Les piqueurs de pierres sont compagnons, et le compagnonnage entier me repousserait de son sein pour avoir vendu un malheureux. Nous ne servons pas les condamnés, nous ne sommes pas tenus de les livrer i vous avez des gardiens et des factionnaires pour cela... Sans doute, la loi les a frappés et les tient sous le joug, mais plus d'une fois de pauvres enfants de travailleurs se sont trouvés sur leur passage pour leur dire : « Compagnon, du biscuit pour « faire notre soupe, nous n'avons rien à manger. » Et le compagnon réservant pour lui quelques bribes de biscuit qu'il avait le matin payé trois sous les vingt onces, donne le reste au petit mendiant. Le forçat est bon pour le pauvre et l'ouvrier... et l'ouvrier irait le vendre ! Jamais ! J'ai juré de ne rien dire... je l'ai pro-

mis au nom de Tina, ma femme, au nom de mes petits enfants, mais l'abbé Pascal le saura.,.

-— Prenez toujours vos cents francs ! dit un gardechiourme.

— Où est l'abbé Pascal? aemanqa PemzeL

— Chez lui.

— Je veux lui parler,

— Montez.

Pemzek entra chez l'abbé Pascal, et suffoqué par les larmes, le cœur gonflé de sanglots, il lui raconta quelle sympathie les avait unis, lui, l'ouvrier de Saint-Pol, et le conscrit exilé. Il peignit l'amour insensé du Breton pour ses landes, ses églises, ses airs nationaux... ; il lui paria du biniou de Tennaëc qui leur faisait bondir le cœur dans la poitrine... ; il montra son dénûment, parla des confidences faites à Loïc, du mai du pays dont ce dernier paraissait souffrir, de sa fuite sublime, de son héroïque sacrifice.

L'abbé Pascal pleurait aussi.

— Vous avez raison» dit-il à l'ouvrier qui était tombé à genoux, vous ne pouvez toucher à cet argent, bien que jamais votre pensée ne se soit souillée d'un projet de délation ; mais Tina et vos entants ne peuvent souffrir de votre délicatesse..., donnez-moi votre nom et votre adresse et confiez-vous en Dieu...; quantàces cent francs, ils iront grossir ïe pécule de Loïc. Adieu, mon ami, il se fait tard... rentrez, et, je vous l'ai dit, ayez confiance.

L'abbé Pascal se rendit immédiatement chez le com-

missaire de la marine ; leur entretien dura longtemps ; le commissaire était ému, l'aumônier se montra éloquent.

— Quel avocat vous faites ! s'écria monsieur Monvel, les condamnés vous doivent tout le bien-être moral dont ils jouissent.

— A moi, rien, monsieur, je suis arrivé plus tard qu'un vieux forçat dont les paroles et les exemples valent mille fois mieux que ma prédication; car enfin, je leur dis : Supportez vos fers ! mais je suis libre ! Résignez-vous à un accouplement monstrueux qui place le vieillard à côté du jeune homme , et l'homme instruit qu'égara un moment de colère , près de l'assassin récidiviste ! et je marche seul sans compagnon et sans entrave ! tandis que Bieu-de-Ciel , cet homme vraiment fort , mystérieux et héroïque , a passé par toutes leurs douleurs, subi toutes leurs tortures et gardé au fond de son cœur et sur son front une sérénité que j'envie. Ils m'aiment, mais ils vénèrent Bleu-de-Ciel, et voulez-vous savoir mon opinion, monsieur le commissaire, je fais comme eux, je me courbe et je m'humilie devant ce galérien en cheveux blancs. Je me vois distancé par cette innocence qui porte la livrée du crime, et ma mission consolatrice n'est pas plus grande que l'abnégation d'Aulaire ! Je ne puis maintenant la comparer qu'au dévouement de ce pauvre soldat... Pemzek pleurait en me racontant cette touchante histoire, et ses larmes m'ont gagné ! Oh ! monsieur, ne nions pas la vertu dans les âmes même les plus dégradées en apparence. Le feu sacré du tabernacle se changea en une terre l'an-

44 l'ange lu bagne.

geuse pendant la captivité , mais quand sonna l'heure marquée , cette boue redevint flamme ! Il en est ainsi des cœurs que le vice a touchés, mais dans lesquels ne s'éteint jamais complètement la lumière divine de Ja conscience et de la charité...

— Il y a du vrai dans ce que vous dites, monsieur l'abbé..., malheureusement le code du bagne est inflexible !

— Loïc sera condamné ?

— Sans aucun doute.

— Ainsi cet héroïsme obscur sera récompensé par une augmentation de trois années de fers ?

— Inévitablement.

— Vous-même, monsieur...

— Je suis la loi! fît le commissaire... la loi est inflexible... l'humanité me crie : Fais grâce! le règle" ment me dit : Pas de pitié ! Vous êtes plus heureux que moi, monsieur l'abbé, vous représentez une justice qui pardonne.

— Si vous le condamnez, dit l'aumônier, j'en appelle à Dieu!

11 sortit vivement, rentra chez lui et passa toute la nuit à écrire.

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