Alcuin
Avec Bède, les écoles de YarroAV et Wearmouth avaient perdu la primauté intellectuelle passée à la jeune école d'York, qui, par Egbert et son disciple ^Elbert, autre grand scholar, éclipsait déjà ses rivales. La suprématie de cette dernière s'affirma d'une façon plus éclatante, quand, des rangs des étudiants réunis autour de leurs chaires, sortit Alcuin qui le cède à peine à Bède lui-même comme érudition, zèle pour la science et étendue du savoir.
Il était, lui aussi, d'origine Northumbrienne. Egbert le distingua aussitôt au milieu de tous ses disciples et lui donna tous les moyens de s'instruire. Il l'envoya avec le savant .Elbert sur le continent, en Gaules et à Rome, à la chasse aux manuscrits. 11 devint expert en la matière, refit plusieurs fois des voyages dans le même but, et fut l'un des pour-
1. Édité dans dom Marténe et Din\Nn, Amjtl. Coll., t. \ ll, col. 10 48; Wasseusciii.eise, B((SSordni(rt3(')i, p. i')l-ii7; el Haddan Sii nns, Concilia, t. m, p. 'ti3-43i, etc. Migne, P. L., t. LXXXix, col. -'lOi V.i-2. Une autre collection canonique qu'on lui attribue quelquefois serait postérieure d'après Wasserschlebcn. Bai e, .SV)v>(. B) (7.,cent. Il, lu9, lui attribue quelques autres ouvrages, cf. Dixox et Raine, Livcs of arr/iOis/iops of York, I. 94-100 et Dict. of Clii: Dior/r.
voyeurs de la bibliothèque d'York. En 766 Egbert mourut; ^Elbert lui succéda comme archevêque d'York, et Alcuin qui n'avait guère que trente et un ans devint le chef de la célèbre école ' . On ne doit pas juger des hommes de cette époque d'après notre culture. Quand on l'a appelé 1' « Erasme de son temps «, il ne faut pas oublier que ce temps était une époque presque barbare, et que la dislance est grande de l'humaniste rafllné de Rotterdam au modeste et, en somme, médiocre écolâtre d'Y'ork. Il ne savait que très peu de grec et si son recours au texte original du Nouveau Testament prouve que cette langue ne lui était pas tout à fait étrangère, ses erreurs d'interprétation montrent qu'il était loin d'être un helléniste^. Sa connaissance de l'hébreu était plus rudimentaire encore. Son latin n'est pas désagréable à lire, et la simplicité de son style contraste agréablement avec la pompe ridicule et l'affectation ou la grossièreté de ses contemporains.
Mais les fautes et les incorrections y sont encore assez nombreuses, et quand il parle de sa « rusticité », il ne faut pas prendre le terme comme une expression d'humilité excessive, mais comme celle de la réalité. Il cite Virgile, Ovide, Horace, Térence. Tl fait des vers latins parfois d'une certaine grâce
1. On ne sait exactement ni la date ni le lieu de sa naissance. Cf. Gaskoin, p. il et Dlemmleii, M. G. II., Epp., IV, p. 1.
2. Haick, Kirchenrj. Deulschlands, t. II [die KaroUngerzcil),p. lii, n. 4.
et faciles, souvent chevillés et avec des fautes de prosodie, du reste sans poésie.
Mais avec tout cela il faut reconnaître que par son enthousiasme pour la science, par son zèle persévérant et par sa patience, il a fait beaucoup pour le progrès ou du moins la conservation des connaissances, pour l'éducation des races barbares, et en somme il est l'anneau qui. à un moment donné, a retenu la chaîne des traditions classiques prête à se rompre.
Sous sa direction, l'école d'York prit un nouvel éclat. Les écoliers accouraient de toutes parts, môme de la Frise et de l'Irlande, suivre sous sa direction le triviiim et le quadriviiim. Et n'est-ce pas la meilleure preuve de son influence et de la supériorité de son enseignement que le jour où il fut enlevé à cette école fut lo date de sa décadence, et le flambeau de la science se transporta avec lui sous d'autres cieux.
On sait que Charlemagne avait la prétention de tenir le premier rang en Europe aussi bien par la science que par les armes. Tous ses efforts tendaient à faire de ses États un royaume policé, et à tenir sous sa main puissante les hommes les plus distingués par le savoir, par l'c'loquence ou par le talent. 11 jeta les yeux sur Alcuin et à force d'instances parvint à l'arracher à l'Angleterre, pour en faire son directeur intellectuel. Le rôle d'Alcuin, sous cette nouvelle et vigoureuse impulsion, ne fit que grandir, peut-être même n'en a-t-on pas encore
mesuré toute l'importance. Mais à partir de ce moment il nous échappe. Avant de l'abandonner, il est de notre devoir de constater que par lui la tradition des études classiques, de la culture et de l éducation religieuse et littéraire se transmet à la cour de l'empereur franc. 11 était intéressant pour nous de constater que l'àme de cette grande restauration carolingienne, c'est un anglo-saxon, un disciple d'Eg'bert et de Béde, un héritier de la culture celtique et saxonne.