‹ L'Angleterre chret́ienne avant les NormandsChapitre 85 sur 118 · AssER, De Rebits geslis jElfrcdi, Z · texte numérisé non relu

AssER, De Rebits geslis jElfrcdi, Z

L'événement capital c'est toujours la lugubre série des invasions danoises, et le Wessex était le plus menacé des royaumes anglo-saxons. Seulement au lieu de simples razzias, les Danois cherchent maintenant à se fixer dans le pays, au moins à y prendre leurs quartiers d'hiver.

Mais les choses vont changer d'aspect.

Lorsque le troisième frère, Ethelred, prend à son tour les rênes (86G-871), il se fait assister par le jeune Alfred, en qualité de secundarius. Le torrent Scandinave s'était maintenant détourné du côté de la Northumbric et d'York, et de la Mercie, dont une partie devint province danoise.

C'est en 871 qu'Alfred demeure seul roi ; date fameuse dans Thistoirc des Anglo-Saxons, c'est l'année dite année des batailles \ Il y en eut en effet un grand nombre, neuf probablement. C'est dans l'une de ces batailles que fut tué Ethelred, et Alfred, resté seul roi, continua la lutte. Ce ne fut pas toujours avec avantage dans cette première période. Le Wessex tout entier fut soumis au joug des Danois, et Alfred dut se réfugier, dans le Sommerset, à Athelney, qui formait, au sein des marais, comme une sorte d'île. Il en fit une forteresse imprenable, et de là tenta plusieurs sorties heureuses contre le vainqueur.

Cependant le flot dévastateur continuait ses

1. HODGKis, loc. cit.. p. 278 sq., qui suil jiour cette partie de son récit rexcellent travail de \V. H. Suicox dans The English historical Review, 1886, t. I. p. 218-2*4.

ravages. Sous Ilalfdene, un chef redoutable, la Bernicie et la Northumbrie furent mises à sac. Les Pietés et les Bretons eux-mêmes dans leurs montagnes ne furent pas à l'abri de leurs assauts.

Cependant Alfred avait réussi à réunir autour de lui des Saxons de tous les pays ravagés. Après avoir lutté avec succès en diverses rencontres, il tailla en pièces les Danois dans la grande bataille d'Ethandune (Erdington en Wiltsliire), et la déroute fut telle que le chef danois Guthrum, qui pendant ces dernières années avait été la terreur du pays, se soumit, consentit à recevoir le baptême et abandonna l'Angleterre. Ce départ fut suivi d'une trêve de quatorze ans (878-892J ^

Alfred, qui s'était révélé dans ces luttes chef aussi brave et aussi énergique qu'habile capitaine, se montra plus grand encore durant cette longue paix dont le royaume avait tant besoin.

En réalité, ce fut une paix armée. Depuis quelques années, soit fatigue de ces longues guerres, soit épuisement que tant de luttes et de défaites avaient causé, comme autant de saignées dans un corps trop robuste, les Danois montraient des signes de lassitude, et ne demandaient qu'à vivre en paix sur le sol qu'ils avaient couvert de ruines, échangeant leur vie d'aventures pour les

1. l'n monument inti'ressant, /Elfredes and Gulhurmes Frilh (la paix d'Alfred et de Cutlirum), qui appartient à une cpoqu« voisine (probablement 88.ï) (dans Schmid, Analo-Saron laivs], consacre les termes de la trêve entre Saxons et Danois.

travaux pacifiques de l'agriculture. Le vieux tempérament de pirate restait cependant au fond de leur nature; il se réveillera plus d'une fois pendant cette trêve. Mais Alfred était toujours prêt à réprimer ces tentatives. Bien plus, chacune de ces expériences coûtait cher aux Danois, qui durent laisser entre ses mains Londres et le Middlesex, plus une partie de la Mercie.

Après la période brillante de civilisation dont Egbcrt, Bèdc, Aldhelm, Benoît Biscop, Wilfrid. furent les initiateurs, il semblait que l Angleterre allait s'enfoncer de nouveau dans la barbarie. Les invasions Scandinaves en détruisant les monastères, grands foyers d'étude, en furent la première et principale cause ; il faut noter sans doute aussi les intrigues politiques qui déchirèrent les royaumes saxons, et un certain retour de la sauvagerie primitive des Saxons, une sorte de régression vers les origines, comme il s'en est produit au moyen âge, presque chez tous les peuples barbares.

Une autre cause de ce prompt retour à la barbarie, fut sans doute aussi que la civilisation latine, qui fut à peu près le seul idéal des éducateurs celtes et saxons, n'eut jamais, malgré tous leurs efforts, que peu de prise sur le peuple saxon. Il avait sa langue, son génie propre, et beaucoup restaient étrangers à cette culture savante. Peutêtre ces maîtres, admirables d'ailleurs par tant de côtés, eurent-ils le tort d'attacher une importance quasi exclusive au latin, à la langue, à la littérature

ALFRtD LE GRAND (871-*J01), 227

latines. L'œuvre si considérable de Bède, comme celle d'Alcuin et d'Egbort. est, à peu d'exception près, toute latine. Cette éducation était peu populaire, c'était celle d'une élite, elle ne pénétrait pas la masse du peuple ; le barbare lui restait fermé.

Au début de son règne, Alfred, comme Charlemagne quelque cinquante ans auparavant, pouvait constater l'ignorance générale autour de lui.

11 s'en plaint au début de sa traduction de la Règle pastorale de saint Grégoire. « Autrefois, dit-il, on venait chercher la sagesse dans notre patrie; maintenant si nous voulons reconquérir la science, il nous faudra l'aller chercher chez nos voisins. »

C'est ce qu'il résolut de faire. Il s'était instruit lui-même dans sa jeunesse par l'étude de la poésie saxonne, des livres liturgiques, et par ses voyages. 11 est capable de lire le latin. Mais son instruction paraît être encore assez élémentaire et il s'entoura d'hommes instruits qu'il ht venir des pays étrangers, hommes connus par leur réputation de savoir : le welshman Asser qui' écrira sa vie, Plegmund de Mercie qui deviendra archevêque de Cantorbéry; Werferth ; Grimbald de Saint-Omer; .lohn le Saxon, venu des bords de l'Elbe.

Avec leur concours, il traduisit du latin en saxon les ouvrages qui lui parurent le plus propres à former l'éducation de son peuple, et ce choix luimême est intéressant.

Le premier est celui du grand pape, saint Grégoire 1" ([ue l'Angleterre ne pouvait oublier, la

Règle des pasteurs, ou Régula pasto?-alis. On peut dire que ce livre fut, durant tout le moyen âge, le manuel des prélats et de tous ceux qui avaient charge d'âmes, plein de conseils pratiques, écritavec la bonhomie, la finesse et l'aimable bon sens qui distinguent la plupart des ouvrages du grand pape.

Il jugea utile que son peuple connût aussi l'histoire du monde et il traduisit l'histoire de Paul Orose, disciple de saint Augustin. Le choix n'est pas des plus heureux. Dans son ouvrage qui procède de la Cité de Dieu, le prêtre espagnol a surtout pour but do peindre les calamités et les misères du monde ancien, pour consoler ses contemporains du cinquième siècle des malheurs qui fondaient sur eux, et justifier la providence. Toutefois comme premier essai d'histoire universelle, c'était un résumé commode et populaire. Dans cet ouvrage pas plus que dans le précédent, et peut-être beaucoup moins encore, le traducteur ne s'astreint pas à suivre de près son modèle ; la traduction est des plus libres ; il y a même des suppressions, et quelquefois des additions. Celles-ci sont même précieuses, car elles traduisent les préoccupations d'Alfred, et en quelques points quand il s'agit de l'histoire d'Angleterre, donnent dos renseignements précieux.

On comprend mieux qu'Alfred ait songé à traduire du latin en anglo-saxon l'histoire ecclésiastique du vénérable Bède, qui bien plus que celle de Paul Orose méritait cet honneur.

Mais les traductions ne suffisaient pas. Une ten tative beaucoup plus originale au point de vue historique et qui montre mieux la portée de cet esprit vraiment éminent, c'est celle qui avait pour objet d'écrire directement l'histoire des invasions danoises. Il paraît à peu près démontré aujourd'hui que la première idée et même l'exécution de la Chronique saxonne remonte à lui. C'était le premier essai d'une histoire nationale en langue nationale, et c'est avec raison que les Anglais attachent à ce document une si grande importance'.

Il est encore intéressant de voir au nombre des ouvrages traduits par lui ou sous son inspiration, la Consolation philosophique de Boèce. Ce livre, écrit par le fameux ministre du roi Théodoric pendant qu'il était en prison, attendant le dernier supplice, devait acquérir au moyen âge une réputation qu'il ne mérite peut-être pas, mais en tout cas il initiait les hommes ignorants de cette époque à la connaissance des philosophes païens dont s'inspirait Boèce, et des systèmes de la philosophie antique.

Si les autres traductions d'Alfred ne sont pas des modèles de fidélité, celle-ci prend encore plus de libertés avec l'original. Soit que le style raffiné, d'une élégance un peu décadente de Boèce, et que sa pensée subtile fussent restés inaccessibles à l'esprit trop inculte et trop primitif d'un barbare, soit que, d'après une ingénieuse interprétation, Alfred eût été

i. Sur cette chronique, les éditions et les travaux auxquels elle a donné lieu, cf. La Bibliographie générale, p. xv.

obligé, pour se mettre au niveau d'auditeurs grossiers, de récrire le texte du ministre philosophe de Théodoric en une prose naïve, longue, traînante, « semblable à un conte de fées qu'une nourrice l'ait à un enfant ' », toujours est-il qu'Alfred met beaucoup du sien dans sa traduction. Heureuses licences, dirons-nous, car le traducteur, par les libertés qu'il se permet avec son modèle, devient son collaborateur, et nous donne sa pensée personnelle. Si ces traductions ne sont d'aucun secours pour la critique du texte, elles sont une révélation précieuse pour l'histoire d'Alfred ^. Le choix même de cet ouvrage jette peut-être un jour sur la vie de cet homme extraordinaire. L'ouvrage de Boèce n'est pas un de ces livres qui pût être considéré comme une œuvre pédagogique pour l'éducation de barbares ignorants, dans le genre de celles d'Orose ou de saint Grégoire. Quel mobile a donc guidé Alfred dans ce choix?

Nous savons par un passage de la chronique d'Asser, qu'Alfred fut tourmenté toute sa vie par une maladie douloureuse que les contemporains considéraient comme mystérieuse, et dont nous ne pouvons reconnaître la nature à travers leurs réticences. Sa vie fut une lutte héroïque contre sa maladie, et néanmoins son activité n'en fut pas arrêtée. Peutêtre cherchait-il dans le livre de Bocce une consolation et un soutien.

1. C'est la pensée de TK\SE,lIist. de lalillér. anglaise, 1. 1, p.,"i9sq. (éd. IlacbeUe, 1885).

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