‹ L'Angleterre chret́ienne avant les NormandsChapitre 88 sur 118 · Saint Odon de Cantorbéry et saint Dunstan · texte numérisé non relu

Saint Odon de Cantorbéry et saint Dunstan

Odon, évêque de Schireburne, qui avait été en grande faveur à la cour sous les fils et successeurs d'Alfred, fut nommé par Edmond, le troisième de ces fils, en 941, archevêque de Cantorbéry. L'évèque, que de grandes vertus épiscopales recommandaient, refusa d'abord; il fallut vaincre sa résistance. Quand il consentit enfin, on s'avisa que

jusqu'alors tous les évêques de Cantorbéry avaient été des moines. Pour ne pas créer une exception, on convoqua un abbé de Fleury-sur-Loire qui vint en Angleterre à l'effet de donner l'habit au nouvel archevêque.

C'était un procédé un peu sommaire pour devenir moine, mais on peut dire que toute la vie du nouvel élu avait été conforme à cet état. Une fois archevêque, il n'usa de son autorité que pour travailler au rétablissement de la discipline et à l'observation des canons. (Labbe, IX, 689, 613).

Presque au moment où Odon devenait archevêque de Cantorbéry, celui qui devait être un jour son successeur, et jouer le premier rôle dans cette oeuvre de la réforme, Dunstan, se faisait moine à Winchester.

11 est nécessaire pour comprendre l'importance du rôle joué par ce dernier de le placer dans son cadre, et par suite de résumer les événements politiques depuis la mort d'Alfred le Grand.

Celui-ci avait été pour l'Angleterre une sorte de Charlemagne, moins les conquêtes. Il avait repoussé les Normands, réorganisé la société, l'avait établie sur des bases plus solides ; il avait restauré les études. Mais au lieu que l'édifice construit par Charlemagne fut battu en brèche aussitôt après sa mort, et tomba bientôt en ruines, les successeurs d'Alfred, pendant plus de trois quarts de siècle, conservèrent son œuvre, et ce x*^ siècle qui pour le reste de la chrétienté a été l'âge de fer, fut pour l'Angleterre,

tant au point de vue politique qu'au point de vue religieux, presque un âge d'or.

Édouard, son fils, qui fut surtout un soldat' (900 à 924), continua vigoureusement et avec succès la lutte contre les envahisseurs danois, et conquit sur eux l'Estanglie, l'Essex et la Mercie. Si bien qu'à un moment donné, il exerça une sorte de suzeraineté sur la plus grande partie de l'Angleterre ^.

Athelstan (924-940), son fils, luttera non seulement contre les Danois, mais encore contre les Saxons, les Écossais et les Welches, et étendra sa domination plus loin peut-être qu'aucun de ses prédécesseurs. Aussi ne sommes-nous pas étonnés de le voir s'appeler dans ses chartes de donation aux monastères le roi de toute la Bretagne, rex totius Britanniae. Il prit aussi le titre plus prétentieux et moins précis de Basileus. Aux qualités militaires, il joignit des vues politiques et par ses alliances il s'attacha des familles royales sur le continent, et la royauté acquit en dehors de l'Angleterre un éclat qu'elle n'avait pas encore eu. Parmi les diplômes saxons, on a conservé une prière de ce roi

\. Appelé l'ancien pour le distinguer de ses deux homonymes Édouard le Martyr et Édouard le Confesseur. Toutes ces dates de la chronique saxonne ne sont pas absolument certaines ; il peut y avoir différence de 2 ou 3 ans.

2. Il semble môme, d'après un passageassez obscur de la chronique' que sa domination se soit étendue sur l'Écosse. Sur cette question très controversée entre les historiens anglais et écossais, et sur laquelle on fonda autrefois des théories politiques, cf. Pllmmek, Saxon Chronicles, U, 131; Hodgkim, The political Hislory of England, p.

que l'on peut citer comme un document curieux ' .

Edmond et Edred, ses frères, qui l'un après l autre lui succédèrent, et ne régnèrent en tout que quinze ans. surent maintenir en respect les Danois et repousser leurs tentatives d invasion-.

C'est sous Edmond que Duntan était appelé à la cour, et un peu plus tard nommé abbé du monastère de Glastonbury et sous sa direction ce monastère va prendre un nouveau lustre. De là sortiront des évêques et des abbés qui iront porter dans toute l'Angleterre le zèle de la réforme. Sous le successeur d'Edmond, Dunstan exerça la même influence, qu'il devait garder presque sans interruption jusqu'à sa mort, 988.

Une scène qui marqua le début du règne d'Edwy 955) mérite d'être citée comme caractéristique. Le roi. qui n'était guère encore qu'un enfant de quinze ans. s'assit, après la cérémonie du couronnement, avec les grands de sa cour au banquet qui suivit. Fatigué sans doute de la longueur du repas, il le quitta sans cérémonie pour se retirer avec deux dames de la cour qui étaient ses parentes. Ce brus-

1. Elle est donnée sous le nom de prière du roi Ethelstan par BmcH, jWalterde Gray) dans son Cartularium Saxonicum, tome II, London ^ 1887. p. 332, sous le n" (j56 : Domine Deus omnipolens, rex regnm et Dominv.s dominantiiim in cujus mamt omnis Victoria consislit et omne bellum conteritur, concède mihi ut tua manus cor meum corroboret ut in virtute tua in manibiis viribusque tneis bene pii- (jnare viriliterque agere valeam, ut inimici mei in conspectu meo cadent etcorruant sicul corruil Golias ante faciem pueri tui David, etc.

■2. Edmond, de 910 à 916; Edred, de 946 à 95.5.

que départ fut considéré comme une offense par les guerriers, les évêques et les abbés qui formaient le witan ou conseil. On résolut de faire revenir le roi. Ce fut Dunstan que l'on délégua pour cette tâche délicate. 11 n'y réussit pas sans peine, mais enfin le roi consentit, et revint, couronne en tête, au milieu du banquet'.

Ce fait, qui montrait la hardiesse de l'abbé, n'était sans doute pas de nature à lui attirer la faveur d'Edwy, et l'on n'est pas étonné de le voir exilé un peu plus tard (957) par le jeune roi; il prit pour retraite le monastère de Saint-Pierre de Gand, dans les Flandres. Son exil ne dura pas longtemps. Edwy ne tarda pas à mécontenter une partie de ses sujets; il fut obligé de partager son royaume avec son frère Edgar, et mourut peu après (959), laissant Edgar seul roi. Dunstan, qui avait été rappelé d'exil avant cette date, reprendra son rang de conseiller et d'ami du roi et ne contribuera pas peu à faire de ces années une période de paix et de gloire pour le royaume.

Dès son rappel, Dunstan avait été nommé évèque de Worcester, et peu de temps après il eut à administrer en même temps le diocèse de Londres. Enfin en 960 Edgar le plaça sur le siège de Cantorbéry et pendant vingt-huit ans il exerça avec un plein succès son autorité sur l'église d'Angleterre, tout en conservant son influence sur le roi

1. cr. E. VV. RoBEiiTsoN, Ilistorical EsMya, Edinburgh, 187-2, p.i;»-2.

Edgar, pour le plus grand bien du royaume. Ce règne (959-975) est en effet un des plus glorieux et des plus heureux de cette période. Edgar, surnommé le Pacifique, n'eut pas à lutter comme ses prédécesseurs contre des ennemis sans cesse renaissants, et c'est à peine si les chroniques ont à signaler sous son règne une seule expédition militaire.

Les grands événements sont d'ordre religieux. L'action exercée par le roi n'en fut pas moins efficace et nous en avons une preuve dans l'assemblée de Cliester (973), dont la magnificence a frappé l'imagination des chroniqueurs du temps et ceux de l'âge suivant ^ Huit rois s'y trouvèrent réunis. C'étaient des rois d'Ecosse, des Welches, et des Danois et des chefs de pirates. Edgar les prit dans sa barque et les fit ramer tandis que lui-même tenait le gouvei'nail "-.

Les chroniqueurs de l'âge postérieur nous rapportent sur Edgar plusieurs traits dont l'authenticité est sérieusement mise en doute, au moins pour l'exactitude du détail. On l'accuse entre autres choses d'avoir séduit une novice du monastère de Wilton , dont il eut une fille qui plus tard devint nonne et mourut abbesse. Dunstan lui aurait imposé comme pénitence de ne pas porter sa couronne pendant sept ans. Il ne paraît pas que ses mœurs aient été

i. Cf. Florence de Winchester et Guillaume de Malmesbury. -2. Cf. W. H. Stf.venso.n, Enrjlish Hislorical Review, 1898, t. Xlir, p. 506, et HODGKIX, p. 337.

très pures, mais le fait de sa faute et de la pénitence imposée par Dunstan ne reposent pas sur un témoignage assez sérieux'.

Après avoir été nommé au siège de Cantorbéry, Dunstan, selon une coutume déjà fort ancienne, était allé chercher à Rome le pallium qui était l'insigne de sa nouvelle dignité, et un symbole de l'union entre l'Église d'Angleterre et l'Eglise de Rome. Dès son retour, il s'était mis à l'œuvre avec énergie, pour continuer, avec le surcroît d'autorité que lui donnait son nouveau titre, à lutter contre les abus dans le peuple chrétien et dans le clergé, il s'efforçait de faire donner aux fidèles l'enseignement religieux et de rappeler les lois du mariage trop souvent violées. Sous son inspiration, le roi Edgar publia des lois pour abolir les restes du paganisme, les pratiques de nécromancie, et quelques autres superstitions. L'adultère fut puni d'une pénitence de sept ans, et l'homicide de trois ans.

Chose bizarre dans l'application de ces lois ; par suite d'une interprétation de la compensation assez fréquente dans les lois barbares, mais que nous trouverions abusive, un condamné pouvait associer à sa pénitence tel nombre de compagnons qu'il lui plaisait, si bien qu'avec un nombre suffisant d'associés, un jeûne de sept ans pouvait être accompli en trois jours.

1. Cf. ROBERSTON, Historical Essays, p. 203, et IIodgkin, p. 3S8,

En 969, Dunslan réunit à Cantorbéry un concile pour réprimer les désordi-es parmi les clercs (Labbe, IX, p. G96). Le roi Edgar en fit partie et dressa lui-même contre les clercs l'acte d'accusation. 11 leur reprocha de se livrer au jeu, à la danse, aux festins, à la débauche, aux chansons bachiques.

Les canons du concile fulminèrent la peine de la déposition contre les clercs récalcitrants. Nous parlerons tout à l'heure de la résistance opposée par ceux-ci à ces tentatives de réforme.

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