CHAPITRE XII
GUILLAUME LE CONQUÉRANT, l'iNVASIOX, FIN DE LA PÉRIODE ANGLO-SAXONNE.
Harold, le fils de Godwine, qui était déjà presque roi du vivant d'P^douard, lui succéda moins par droit d'héritage qu'en vertu même de l'autorité qu'il exerçait à la mort du roi. Il n'était pas cependant l'héritier légitime. D'après toutes les traditions saxonnes et d'après les principes de la succession royale, le trône revenait à Edgar, petit-fils d'Edmond Côte de Fer, représentant de la maison de Cerdic. Mais Edgar n'était qu'un enfant à ce moment et on ne paraît pas s'être inquiété de ses droits dans le parti saxon qui poussait Ilarold au trône.
Cependant la question de succession n'était pas sans importance en un pareil moment. On le vit bien
BIBLIOGRAPHIE. — Ouvrages de Aug. ïiiif.uhy, Hist. de la cou- //ti.C'lc de l'Aiii/lelerrc par les Xormanda, etc.; de Giiekn, Conqiiest of England ; de Fhkkman, The norman conqucsl, cités dans liibliogr. gêner., p. xxi ; pour les autres ouvrages, Giioss, p. -Xii sq. — Les historiens normands delà ronqui'te sont c.uillaumcde Poitiers. (;uillaume de Jumi(,'ges, Orderic Vital ; Guillaume Wace est l'auteur de deux clironi(|uc3 Roman de Dnil clliomaii tte Rou. Cf. Giioss, \>. 2,"il sq. — La tapisserie de Bayoux, cf. plus loin, p. -277, note, a été reproduite en lac-simile par K. II. Kowkk (London, I87,'i), cdition abrégée dans le Ex Librix séries, 1898.
dans la suite. Quelques historiens anglais ont cherché à plaider en faveur des droits de Harold, en rappelant sa parenté avec Canut par sa mère, mais ils ne peuvent nier cependant la légitimité d'Edgar ' . C'est un fait que nous ne pouvions nous-même passer sous silence au moment où vont éclater en Angleterre de si redoutables complications.
Le parti normand, si puissant déjà sous le règne précédent, ne se considéra pas comme battu. Le duc Guillaume de Normandie veillait. 11 réunit le ban et l'arrière-ban de ses vassaux, leur proposant de conquérir ce royaume d'Angleterre sur lequel il prétendait avoir desdroits. Des provinces voisines, delà Bretagne, du Maine et de l'Anjou, d'autres barons, des aventuriers de toute condition, s'engagèrent à sa suite, et bientôt une armée nombreuse de gens déterminés fut réunie, prête à passer la mer, et à débarquer sur les côtes d'Angleterre pour s'y tailler une part de butin.
En dehors de l'illégitimité de sa succession, Harold avait encore contre lui certains faits graves qu'il faut rappeler ici. Avant la mort du roi Edouard, probablement en 1064, se place la visite de Harold à la cour de Normandie. Ici les témoignages des témoins normands et des témoins saxons ne concordent pas. Harold alla-t-il de plein gré rendre visite à Guillaume ; y alla-t-il de la part du roi pour lui rendre compte du choix fait par Edouard, de lui, Guillaume,
i. Cf. HODGRIN, loc. cil., p. il't.
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comme successeur, ou pour obtenir la liberté de deux de ses parents retenus en otage par Guillaume ; ou, d'après une autre version, fit-il naufrage dans une partie de chasse sur les côtes de France, tomba-t-il dans les mains du comte de Ponthieu, qui l'aurait livré ensuite à Guillaume? Il n'est pas facile de choisir entre ces différentes versions. Le fait qui ne semble pas laisser place au doute, c'est que, durant son séjour à la cour de Guillaume, àBayeax, devant les nobles assemblés, Harold fit serment entre les mains du puissant duc de Normandie Il n'est pas non plus facile de dire l'objet du serment, devant les divergences des témoignages. Pour les uns, c'était l'engagement d'épouser Adèle, fille de Guillaume ; pour d'autres, c'était le serment de vassalité; il semble en tout cas que le serment renfermait la reconnaissance des droits de Guillaume à la succession du trône d'Angleterre. Les historiens anglais ont essayé de contester la validité de ce serment, ou du moins de nier le droit de Harold d'engager cette grave question sans le consentement du witan. IMais tous sont obligés d'avouer que Harold, en tout cas, fit preuve d'une bien grande légèreté dans des cironstances aussi graves.
Il faut ajouter enfin que Guillaume ne réclamait pas directement la couronne d'Angleterre, maisseu-
1. La plupart de ces événements sont rappelés dans les peintures des fameuses tapisseries de Bayeux, contemporaines des faits, et (lui sont considérées comme un document liistori(|ue. Cf. Kiîf.f.man, The ronqncsl, t. ni. appendix, A. T/ie autliorihj af Ihe Dayeu.r Ifqics- Iry.
L'ANGLETERRE CHUÉTIEINME.
Icment le droit de se présenter à l'élection de la nation anglaise ; il ne considérait pas comme valide l'élection qui avait suivi la mort d'Edouard le Confesseur, laquelle en effet avait été précipitée.
Une autre tragédie avait pris place en 1065, dans la vie de Harold. Son frère Tostig, comte de Northumbrie, fut dépossédé par ses sujets rebelles, et exilé. On a reproché à Harold d'avoir contribué à la chute de son frère ; si cette charge n'est pas prouvée, il est certain que Harold se rapprocha de la famille usurpatrice de Léofric, qui avait renversé son frère, et épousa la petite-fille de Léofric, la sœur de Moskere, celui-là même qui était devenu comte de Northumbrie. Cette union, en pareilles circonstances, est au moins étrange. Pour Guillaume, ce mariage était considéré comme une trahison de Harold, qui avait promis d'épouser sa fille Adèle. Quanî à Tostig, il traita désormais son frère en ennemi et lui suscita de terribles embarras.
On voit donc quelle était la situation de Harold en face de son redoutable rival. Guillaume, qui avait déjà pour lui la force, avait encore les apparences du droit, sinon un droit réel.
Nous avons dit aussi, à la fin du chapitre précédent, que Harold avait pris fait et cause pour Stigand, le primat intrus de Cantorbéry, soutenu par l'antipape Benoît, tandis que le pape légitime, sur le conseil d'Hildebrand, excomnmniait Stigand.
C'est dans ces circonstances que Guillaume, tout prêt à faire valoir ses droits, présenta sa cause au
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pape pour obtenir de lui cette dernière sanction qui, aux yeux des peuples, à cette époque, consacrait les droits contestés.
Le pape était alors Alexandre II, qui avait auprès de lui comme conseiller Ilildebrand, déjà l'âme du Saint-Siège en attendant qu il en devînt la plus haute personnification sous le nom de Grégoire VII qu'il a immortalisé. La cause de Ilarold était mauvaise à tout point de vue. Son parjure à l'égard de Guillaume, sa conduite avec Stigand, le doute même qui planait sur ses droits à la couronne qu'il portait, la situation de son rival dans la question de succession au trône d'Angleterre, tout concourait à donner à ce dernier les meilleures chances de succès.
On a dit de plus que Ilildebrand avait aperçu déjà dans l'Eglise anglo-saxonne des tendances à l'indépendance, et qu'il n'était pas fâché, en prenant fait et cause pour Guillaume, de la faire rentrer dans la soumission. Mais rien, dans l'histoire que nous [Venons de raconter, n'accuse dans l'Église d'Angleerre des tendances séparatistes et ne justifierait les appréhensions d'IIildebrand.
Toujours est-il que Guillaume reçut l'approbation du Saint-Siège ; il fut considéré comme l'héritier légitime d'Edouard ; Ilarokl fut dénoncé comme usurpateur, et l'expédition de Guillaume devint une sorte de croisade contre l'infidèle.
Cette intervention du pape dans une affaire de cette nature est condamnée très sévèrement par une partie des historiens anglais. Mais, pour être juste,
on ne doit pas la juger en prolestant du xix" ou du xx" siècle. Pour ces derniers, ils applaudissent en histoire à toutes les tentatives de rébellion contre le pouvoir du pape au moyen âge.
Mais il ne faut pas oublier, en dehors de toutes les autres considérations que nous avons fait valoir, que le droit des papes d'intervenir dans les affaires politiques et de trancher une question douteuse, était universellement reconnu alors dans la chrétienté latine. Aucun roi ne se considérait comme tout à fait légitime, s'il n'avait reçu l'approbation de Rome. On peut dire que cette conviction faisait partie du droit public au moyen âge. Et si l'on peut s'étonner d'une chose, c'est bien moins de voir Guillaume porter sa cause devant ce tribunal, que de constater l'abstention de Harold. Était-il donc si convaincu de son droit qu'il crût inutile de le défendre, et n'est-ce pas au contraire que ce droit ne lui paraissait pas tellement démontré qu'il n'eût tout à redouter de la décision du pape?
Rassuré du côté de Rome, Guillaume poursuivit avec activité ses préparatifs, qui durèrent une partie de l'année 1066. Dans ces circonstances, il déploya, comme durant toute sa carrière, des qualités de résolution, d'énergie, de force, d'habileté, de constance qui en font l'un des types les plus remarquables de cette race normande alors si féconde en hommes. L'entreprise qu'il tentait était extraordinaire d'audace. 11 fallait maintenir les révoltes de ses comtes, repousser les attaques des voisins,
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réunir une armée, créer une flotte. En quelques mois, il fut prêt. Le 27 septembre, les bateaux étaient frétés, les troupes réunies et la flotte appareilla vers le soir; le lendemain 28, elle abordait à Pevensey, près de Hastings. Harold n'était pas pris au dépourvu. Depuis des mois il veillait avec son armée sur les côtes du sud, par où devait aborder le Normand.
Malheureusement pour lui, une diversion dangereuse était, à ce moment même, opérée sur ses derrières. Ce frère Tostig, qui se prétendait lésé dans ses intérêts par Harold, avait porté ses doléances chez le roi de Norvège, et maintenant, avec le secours de ce puissant allié, il abordait en Northumbrie, à la tête d'une flotte nombreuse, et Harold était ainsi menacé d'être pris entre deux feux. Il eut le temps d'accourir vers le nord, rencontra les Norvégiens sous les murs d'York, leur livra bataille et les défit; Tostig fut tué ainsi que son allié, et la plupart des chefs norvégiens. Pour Harold, cette brillante victoire n'était qu'un demi-succès. Blessé dans le combat, il dut se reposer à York et perdit plusieurs jours à un moment où chaque heure était précieuse. Ce retard lui fut fatal. C'est trois jours après sa victoire que les troupes du duc de Normandie abordaient en Angleterre et débarquaient presque sans obstacle. Ainsi Harold perdait son principal avantage, la possibilité d'entraver le débarquement, toujours si périlleux, d'une nombreuse armée. C'était d'un mauvais présage et Guillaume qui, dit-
on, fit une chute à son premier pas en Angleterre, eut raison de rassurer ses compagnons, en disant qu'il venait ainsi de prendre possession du sol. Il en était en effet presque le maître par le fait seul qu'il avait pu y aborder. Harold marcha en hâte vers son ennemi, avec une armée victorieuse mais fatiguée et très inférieure en nombre à celle de Tenvahisseur.
Cependant l armée du saxon grossissait d'heure en heure; des barons, des bourgeois armés, même des moines venaient s y joindre. On vit parmi eux Léofric, abbé de Peterborough, l'abbé de Hida près de Winchester, avec douze moines.
C'est le 14 octobre, près de Hastings, au lieu où s'élèvent aujourd'hui encore les ruines de Battle Abbey, l'abbaye de la bataille, que se livra ce grand combat d'où dépendait le sort de l'Angleterre. La partie fut jouée de part et d'autre avec un acharnement féroce; pendant plusieurs heures, elle resta indécise, tour à tour gagnée et perdue par chacun des deux adversaires. Les Saxons, retranchés derrière des palissades, armés de leurs haches énormes, repoussaient les assauts des fantassins et des cavaliers normands; Guillaume aussi bien que Harold paya de sa personne. On le vit aux endroits les plus périlleux, frappant d'estoc et de taille, il ramena plusieurs fois ses troupes à l'assaut, les dirigea habilement, et c'est à lui sans doute que l'on doit cette feinte de la cavalerie qui, simulant la fuite, attira hors de leurs redoutes les Saxons ; puis fît volte face,
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assaillit les ennemis et les mit en déroute; leur camp fut envahi, Ilarold et ses deux frères furent tués; les Anglais tinrent jusqu'à la tombée de la nuit, mais la bataille était perdue pour eux. C'était plus qu'une défaite, c'était pour l'Angleterre une révolution ; un ordre de choses nouveau succédait à l'ancien. Ce grand pays passait au pouvoir des Normands qui s'y installaient; comme en pays conquis. « Angleterre, que dirai-je de toi, écrit le chroniqueur de l'église d'Ely, que raconterai-je à nos descendants? Que tu as perdu ton roi national et que tu es tombée au pouvoir de l'étranger; que tes fils ont péri misérablement; que tes conseillers et tes chefs sont vaincus, morts ou déshérités » C'était bien en effet un régime nouveau qui commençait pour ce pays, en ce jour du 14 octobre, où fut perdue pour les Saxons la bataille de Ilastings. Il ne nous appartient pas de dire quelles en furent les conséquences pour les destinées futures de l'Angleterre. Mais, dès maintenant, en se rappelant combien cette belle et forte race anglo-saxonne, dans ce dernier demi-siècle de son existence, avait paru affaiblie, divisée, décadente; en jetant un coup d'œil sur la rénovation qui suivra la prise de possession des Normands, on ne peut manquer, tout en déplorant les excès qui souillèrent la victoire et les tristesses de la défaite pour les vaincus,
1. Hisl. eccl. Eliemia, p. 51G cf. Aug. TiirEiiRY, éd. 1830, t. I, p. 203. Sur le lieu du combat et la palissade, cf. Enytish Hislorical lieview, vol. IX, I89i.
de remarquer les heureux effets de cette épreuve pour la race saxonne qu'elle retrempa, et qui, vaincue en apparence, reconquit ses vainqueurs, et reprit le cours de ses destinées, désormais plus forte, plus sage, plus sûre d'elle-même, enrichie des éléments nouveaux que lui apportait la race conquérante.
Et du reste, n'est-ce pas un fait significatif qu'il suffit d'une bataille pour soumettre une grande île comme l'Angleterre? Sans doute, il y eut encore de vigoureuses résistances locales, la lutte eut ses héros, mais le gros de la nation accepta passivement sa disgrâce. Le même chroniqueur que nous avons cité tout à l'heure raconte qu'après la bataille, quand Guillaume approcha de Londres, « à sa rencontre allèrent l'archevêque Ealdred (d'York), le prince Eadgar, le comte Eadwine et le comte Morkere et tous les principaux habitants de Londres, et alors, contraints par la nécessité, ils firent leur soumission, quand presque tout le mal était fait ; et ce fut grand malheur qu'ils n'eussent pas pris leur détermination plus tôt, puisque Dieu ne voulait pas que les choses allassent mieux, à cause de nos péchés ^ ».
Un autre chroniqueur résume ainsi son impression sur l'événement : « Et l'évêque Odon et le comte Guillaume demeurèrent ici, dit-il, et construisirent des forteresses partout au milieu de la
1. Anglo-Saxon Chronicle, éd. Tuorpe, I.ondon, 1801, 2 vol. sub a. 1006.
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nation, et opprimèrent le pauvre peuple, et ainsi toujours, si bien que le mal augmenta grandement. Puisse la fin être bonne quand Dieu voudra'. » Cette finale mélancolique frappe d'autant plus que d'ordinaire ces chroniques anglo-saxonnes semblent un simple almanach où l'on inscrit les dates et les événements. Le chroniqueur écrit en greffier, comme indifférent et étranger aux faits qu'il enregistre. Ici sa main a tremblé.
i. Anglo-Saxon Chronicle, éd. Thorpe, London, 18!il. 2 vol. sul) a. 10C6.