‹ L'Angleterre Dans l'œuvre de Victor HugoChapitre 115 sur 202 · NP PEROU · texte numérisé non relu

NP PEROU

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ce qu’il n'avait pu faire à J ersey ‘, et ce qui le mettait à l’abri d’une nouvelle explusion *?.

C'était l'exil définitivement consacré. Victor Hugo organise désormais sa vie comme s’il doit rester à Guernesey jusqu’à la fin. Il se désintéresse de plus en plus de la politique et se mêle plus activement qu’il ne l'avait fait à Jersey, à la vie des habitants de l’île, et surtout à la vie des habitants pauvres. Les Carnets sont remplis des instructions qu’il donne à ses domestiques à propos des secours destinés aux pauvres de l’île *, Il s'intéresse aux marins et à leurs familles; il apprend leurs noms, il les interroge sur leurs traversées, il leur demande des renseignements sur leur situation et sur leurs gains. Lorsqu'il arrive qu’un bateau guernesiais fasse naufrage, Hugo organise des souscriptions pour les familles des naufragés ‘. En 1861, il inaugure le Dîner des enfants pauvres ; chaque semaine, jusqu’à la fin de son exil, il donne à dîner à vingt et un petits enfants pauvres, choisis parmi les plus indigents de l’île ; et chaque Noël, il leur offre une fête qui comprend un lunch et une distribution de vêtements et de jouets *. Son idée se répandra et des dîners semblables seront fondés en Suisse, en Amérique et, surtout, à Londres°. Il

1. «Jersey s'inquiète d'un Français propriétaire. S'il allait acheter toutel'ile! » Les Travailleurs de la Mer. éd. Imp. nat., p. 20.

2. « Figurez-vous qu'en ce moment je fais bâtir presque une maison ; n'ayant plus la patrie, je veux avoir le toit. Cette fois, si l'on me rechasse encore, je veux forcer l’honnèête et prude Albion à faire une grosse chose : je veux la forcer à fouler aux pieds un at home (sic) la fameuse citadelle anglaise, le sanctuaire inviolable du citoyen. À Marine Terrace, j'étais à l'auberge ; l'Angleterre s'en est fait une excuse pour sa couardise.. » Lettre de Hugo à Jules Janin, 16 août 1856. Clément-Janin : Viclor Hugo en exil, Paris, 4922, p. 116.

3. Voir les extraits publiés par G. Simon dans les Annales poliliques et littéraires, janvier-février 1910,

4. Cf. l'indication suivante, extraite des Carnels : « 27 mai 188, naufrage de Pengalley, qui faisait le service de poste de Guernesey à Saint-Malo. Laisse veuve et quatre enfants. Les autres matelots laissent aussi des veuves et des enfants. Nous allons organiser une souscription. Ma femme est allée voir @ pauvre femme Pengalley. Son désespoir est effrayant. » Cit. Simon, Annales, etc., janvier-février 1910.

5. Gazette de Guernesey, 29 décembre 1866, citée dans les notes du t. II

des Actes et Paroles.

6. Le deuxième volume des Acfes ef Paroles raconte l'histoire de cette institution et reproduit les discours prononcés par Hugo à Hauteville House

s'intéresse également à ceux qui Sont frappés par la loi anglaise. Une de ses premières visites, après son arrivée à Guernesey, est à la prison de l’île, où il est accompagné par le prévôt, et par un jeune peintre anglais, un certain M. Tyrrell'. Il condamne la prison cellulaire anglaise, «empreinte et toute pénétrée de l'esprit glacial du protestantisme anglican », et notamment la règle de silence qui y est observée. Il visite en même temps le lieu où fut exécuté, et le cimetière où fut enterré le nommé Tapner, pour lequel il avait vainement écrit en 1854°. Sa campagne pour l’abolition de la peine de mort continue. Il applaudit aux efforts des philanthropes genévois qui, lors de la révision de la constitution de Genève, essaient de faire abolir la peine de mort *. S’adressant à un philanthrope anglais, M. Lilly, qui l'avait prié d'intervenir en faveur d’un italien, nommé Polioni, condamné au gibet, à Londres, pour un coup de couteau donné dans une rixe de cabaret, — il âéplore que la pénalité anglaise se montre inférieure à la législation criminelle française en n’admettant pas les circonstances atténuantes “. Il publie une lettre en faveur d’un homme,

aux fêtes de Noël des enfants pauvres, et dans lesqueis le poète constate, à partir de 1866, le succès des dîners d'enfants pauvres, fondés à Lonäres sur le modèle de celui de Hauteville House. Dans les notes de ce volume sont cités, à l'appui des déclarations de Hugo, de copioux extraits de journaux anglais, et une lettre de Lady Thompson, trésorière d'un diner d'enfants . pauvres dans la paroisse de Maryliebone. D'autres citations montrent que les discours prononcés par Hugo à ces occasions, sont reproduits par des journaux guernesiais, francais et anglais.

4. La visite est racontée dans Choses vues, première série, pp. 334 et suiv., à la date du 6-12 décembre 1855,

2. Actes et Paroles, t. I, pp. 107 et suiv.; Leltre aux habitants de Guernesey, 10 janvier 1854, Lettre à lord Palmerston, 11 février 1854. L’exécution de Tapner semble avoir vivement impressionné Hugo : par l'intermédiaire des tables tournantes, le 6 février 4854, il demande à Shakespeare si l’exéction de Tapner a ému les âmes des morts, mais Shakespeare ne répond pas (G. Simon, Les lables lournantes de Jersey (1923); en 1835, lors de la visite à laquelle nous faisons allusion ci-dessus, il achète la tête de Tapner moulée en plâtre et prend sur ia tombe de celui-ci un peu d'herbe qui est conservée dans le manuscrit de Choses Vues.

3. Actes et Paroles, t. IL. Lettre à M. Bost, 17 nov. 1862. La lettre agrait poussé la population de Genève à rejeter le projet de constitution proposé par la constituante genevoise et dans lequel là peine de mort était maintenue. (V. Acfes ei Paroles, t. Il, lettre d'A. Gayet à Victor Hugo.)

4. Ibid., t. IT. Lettre à M. Lilly, 12 février 1865. Cf. Les Misérables, éd. Flammarion, s. d., t. IV, p. {4. « Quelque temps après, pris dans l'engrenage d'une de ces mystérieuses aventures où la passion est mêlée, cata-

nommé Bradley, condamné à mort à Jersey ‘, et une autre pour les Fenians condamnés à mort, pour délit politique, en Irlande :.

Ces activités généreuses ne contribuèrent pas beaucoup à gagner pour Victor Hugo la sympathie de la population d’une île où la peine de mort était toujours en vigueur, et où l’on poursuivait à coups de pierres dans les rues un homme dont le seul crime était d’avoir nié la divinité de la Bible ”.

Paul Stapfer, qui fut pendant trois ans, de 1866 à 1869, professeur de français au collège royal Élizabeth, à Guernesey, dit : « l'indifférence et la froideur à l’égard du grand exilé étaient... générales, plus encore dans la petite bourgeoisie, extrêmement ignorante, que dans la première caste, souvent très cultivée. Un de mes premiers étonnements fut de constater combien peu on faisait attention à lui *. » Il raconte quelle activité lui et quelques autres admirateurs de Hugo durent déployer pour épargner au poète le chagrin, quand une troupe d’acteurs français en voyage vinrent lui offrir une représentation d’'Hernani, en 1868, de voir sa pièce jouée devant des loges vides ”. Alfred Asseline fut également frappé par cette indifférence et dit à propos de l’accueil peu enthousiaste que la population des îles fit aux Travailleurs de la Mer : « … T1 fallut secouer un peu les Jersiais et les Guernesiais, que ce livre aurait dû combler d’orgueil.. Mais ce n’était pas du patois normand, c'était de la belle langue française ; le « noble petit peuple de la mer » ne comprit pas très bien”. »

Il y avait, à cette froideur, des causes plus personnelles,

strophes où la justice française voit des circonstances atténuantes et où la justice anglaise ne voit que la mort, Barthélemy fut pendu... »

4. Actes et Paroles, t. Il, Lettre à un Ami, 21 juillet 1866. Cf. MS. l'Homme qui rit, 56 (note en marge du passage où est décrit le pendu goudronné) : « J'écris ceci le 11 août au moment même où à Jersey on pend un homme, Bradley, pour lequel j'ai vainement écrit. »

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